Aimer-la-littérature

Bienvenue sur mon blog

8
oct 2014
Posté dans Littérature par cotentinghislaine à 6:26 | Commentaires fermés

La littérature … roman, théâtre, poésie, contes et nouvelles… Qui n’a pas, un jour, au fil d’une page, senti qu’il y avait là l’expression de ce qu’il ressentait, de ce qu’il pensait, aimait ou détestait sans pouvoir le formuler exactement ?

Pourtant, pour mes élèves de lycée, la littérature est, trop souvent, perçue comme un univers hermétique. Certains n’y voient que contraintes pénibles, une “matière” figurant à l’examen, qu’il va bien falloir, bon gré mal gré, travailler… Alors, ils se plongent dans Internet, recherchent LA réponse “clé en main” qu’ils pourront recopier. Ils y trouvent, parfois, le meilleur, mais aussi le pire !

Cela fait, à présent, quatre ans que ce blog essaie, modestement, de faire découvrir quelques pages, quelques oeuvres… Merci à tous les visiteurs qui, au-delà du simple « clic », se sont lancés dans des lectures. Peut-être, au-delà d’une recherche à effectuer, auront-ils eu le plaisir de voir, tout à coup, un texte s’éclairer, ou, à partir d’un texte, le désir de lire l’oeuvre ! Un espoir aussi : si, lors de l’ouverture du site, Molière, Racine, ou Voltaire, c’est-à-dire nos plus « scolaires » des auteurs, correspondaient au plus grand nombre de visites, peu à peu ont été consultées plus souvent des pages sur Tournier, Le Clézio, Oscar Wilde…

 

Barbey d'Aurevilly    Marguerite Duras    Oscar Wilde    Molière   De Barbey d’Aurevilly à Marguerite Duras, de Cocteau à Camus…

partez en quête… visitez les « catégories »,
explorez les corpus dans les « pages en vrac »,
recherchez des auteurs grâce au moteur de recherche interne… !

SOYEZ CURIEUX…

Le Chevalier des Touches Le Chevalier des Touches, un roman de Barbey d’Aurevilly d’abord publié en feuilleton, puis édité en volume en 1864, est le reflet de tous les courants qui parcourent le XIX° siècle. Roman historique, ou « quand l’Histoire se fait fiction », l’auteur se sert d’un épisode de la chouannerie normande, situé à la fin de la Révolution, raconté par une de ses participantes, pour exprimer sa nostalgie d’un temps où les hommes étaient prêts à mourir pour les valeurs en lesquelles ils croyaient. Lire dans « mes pages ».

Un barrage contre le Pacifique « Entre rêve et réalité », la mère et ses enfants ne peuvent survivre qu’aux limites de la société coloniale et aux abords immédiats des villages où vivent les Indochinois dans un dénuement absolu et à la merci de toutes les maladies, de la cruauté des tigres et de la force aveugle et meurtrière des marées de l’océan. Un barrage contre le Pacifique,  « roman d’apprentissage » à la frontière de l’autobiographie, œuvre de jeunesse de Marguerite Duras publiée en 1950, contient déjà en germe toutes les qualités de son écriture ultérieure. Lire dans « mes pages ».

Le Rossignol et la rose Paru en 1888 dans le recueil Le Prince heureux et autre contes, « le Rossignol et la rose » est-il réellement un conte ? Ne s’agit-il pas plutôt d’une nouvelle exprimant toute les désillusions de son auteur, Oscar Wilde ? Dans cette œuvre courte, d’une lecture aisée, on découvrira un sens beaucoup plus profond, à l’image d’une fin de siècle désenchantée. Lire dans « mes pages ».

L'Ecole des femmes L’École des femmes, jouée en 1662, correspond à un tournant dans l’œuvre de Molière. Il vient d’épouser Armande Béjart, de vingt ans sa cadette, et les rumeurs vont bon train… Est-ce pour les faire taire qu’il imagine un Arnolphe, obsédé par la crainte d’être trompé, et qu’il fait triompher la vérité de l’amour contre tout ce qui l’entrave, conventions sociales ou éducation religieuse ? Il se crée ainsi de féroces ennemis. Lire dans « mes pages ».

 

Le Tartuffe Jouée pour la première fois en 1664, puis aussitôt interdite, la pièce, intitulée Le Tartuffe ou l’imposteur, ne sera rejouée, remaniée, qu’en 1669. Preuve absolue de son audace ! Molière, à travers l’intrigue traditionnelle d’une comédie (mariage imposé, mari trompé…), s’attaque, en effet, à l’Eglise, en posant la question de l’hypocrisie religieuse. Tartuffe fait rire, mais Tartuffe fait peur… Lire dans « mes pages ».

Les Caprices de Marianne Les Caprices de Marianne, pièce publiée en 1833, alors que s’impose le Romantisme, en contient tous les thèmes. L’amour oscille entre la quête d’absolu, avec le personnage de Coelio, et le libertinage du dandy désenchanté qu’est Octave, entre les deux facettes de leur créateur. Lequel choisira la belle Marianne, qui revendique hautement son droit de décider elle-même de son sort ? Musset nous livre-t-il vraiment une « comédie » comme il le proclame en sous-titre ? Lire dans « mes pages ».

Tamango, nouvelle de Mérimée  La nouvelle de Mérimée, Tamango, publiée en 1829, s’inscrit dans la réflexion autour de l’esclavage entreprise au XVIII° siècle. Même si le « commerce triangulaire » est officiellement aboli, cette pratique se poursuit et conduit des Africains, tel le héros Tamango, à découvrir l’horreur des bateaux « négriers ». Entre dérision et tragédie, Mérimée nous livre le récit d’une douloureuse révolte et d’une terrible libération. Lire dans « mes pages ».

Phèdre, tragédie de Racine Racine, dans Phèdre, jouée en 1677, met en scène la malédiction terrible de Vénus contre l’héroïne antique. Mais, au-delà du mythe, cette tragédie représente la passion amoureuse, incontrôlable, insurmontable… Les aveux successifs de Phèdre forment un engrenage fatal qui l’entraîne, et avec elle les protagonistes, jusqu’à la mort. Marquée par l’héritage antique, inscrite dans le XVII° siècle classique, la pièce nous fait plonger, encore aujourd’hui, dans les profondeurs troubles de l’âme humaine. Lire dans « mes pages ».

 

Le Clézio, La grande vie in La Ronde et autres faits divers Lire la biographie de Jean-Marie Gustave Le Clézio, c’est partir avec lui à travers le monde. Rien d’étonnant donc à ce qu’il se plaise à représenter, comme dans cette nouvelle, « La grande vie », parue en 1982 dans le recueil La Ronde et autres faits divers, des personnages qui rêvent de voyage poour échapper à la médiocrité de leur vie quotidienne, vécue comme un douloureux enfermement. Mais il y a loin, pour les deux héroïnes, Pouce et Poussy, du rêve, qui les emmène à descendre de Paris sur la Côte d’Azur, à la réalité… Lire dans « mes pages ».

Un bébé sur la paille, in Le Médianoche amoureux  Recueil de nouvelles de Michel Tournier, paru en 1989, Le Médianoche amoureux reprend la tradition du repas, au cours duquel sont racontés des récits qui s’apparentent souvent à des contes, tel « Un bébé sur la paille ». A partir d’un thème actuel, le déficit de la sécurité sociale, et d’une situation moderne, les voeux télévisés du Président de la République, Tournier nous fait replonger dans la tradition chrétienne… mais pour nous poser une question troublante : et si naissait un nouveau Christ… qui serait une fille ? Lire dans « mes pages ».

Un Aller simple, roman de D. van Cauwelaert Dans Un Aller simple, roman qui lui a valu le Prix Goncourt en 1994, Didier van Cauwelaert crée un personnage attachant, Aziz, enfant trouvé élevé par des tziganes et doté d’un passeport marocain, qui vit dans une cité des quartiers nord de Marseille. Il se trouve, malgré lui, emporté dans un tourbillon de péripéties qui le conduisent au Maroc, puis en Lorraine… Mais au-delà du regard plein d’ironie que van Cauwelaert jette sur les questions sociales de son temps, cette fiction, rédigée comme une autobiographie, présente une quête d’identité touchante, un jeu sur le « double » qui éclaire d’un jour nouveau le sens de l’écriture. Lire dans « mes pages ».

Montserrat, de Roblès, la couverture de l'édition du Livre de Poche  Montserrat, pièce d’Emmanuel Roblès, remporte en grand succès lors de sa première représentation en 1948. La pièce, à travers l’évocation de la révolte du peuple vénézuélien contre l’occupation espagnole en 1812, rappelle, en effet, les horreurs de l’occupation nazie dans la France occupée. Le dilemme imposé au héros par le cruel Izquierdo pose la difficile question des choix patriotiques face aux valeurs humaines essentielles. Comment devient-on un résistant ? Comment devient-on un héros ? Tout homme porte-t-il en lui les germes de la barbarie ? Roblès s’inscrit, par cette pièce, dans le courant humaniste qui parcourt le XX° siècle. Lire dans « mes pages ».

La machine infernale, dessin de Cocteau, Ed. Le livre de poche  Jean Cocteau compose La Machine infernale en 1932, et la pièce sera jouée en 1934, alors que le fascisme progresse en Europe. Etymologiquement, le mythe est une « parole » : un récit transmis oralement au fil des générations. Chaque narrateur se le réapproprie, le réinvente, le charge d’un sens en accord avec ses propres préoccupations et celles de son époque. C’est ainsi que le XX° siècle, avec Anouilh, Giraudoux, Sartre, reprend les mythes antiques, notamment pendant l’entre-deux-guerres. Pourquoi Cocteau a-t-il donc choisi le mythe d’Oedipe, de quel sens nouveau le charge-t-il, et comment réussit-il à le réactualiser ? Lire dans « mes pages ».

A propos de littérature...  dans Littérature belamicouv.vignette  Quand Guy de Maupassant publlie, en feuilleton dans le journal Gil-Blas, en 1885, son roman Bel-Ami, la critique se déchaîne : on feproche à son héros une « vulgarité criante », une « avidité féroce et cynique ». Pourtant Georges Duroy n’a-t-il pas tout pour séduire, comme son surnom l’indique ? Les femmes lui tombent dans les bras, il monte peu à peu dans le milieu du journalisme politique, et finit baron Du Roy, marié à la fille du richissime Walter ! Mais est-ce vraiment à son mérite qu’il doit une telle ascension sociale ? Pouvons-nous considérer ce personnage comme un représentant du roman d’apprentissage ? Lire dans « mes pages ».

 Gens de Dublin, recueil de nouvelles de Joyce James Joyce, romancier irlandais, achève en 1907 son recueil de nouvelles, intitulé en anglais Dubliners, traduit en français par Gens de Dublin ou Dublinois, mais il ne sera publié qu’en 1914 après bien des difficultés. Ces quinze nouvelles présentent un tableau assez sombre de la vie quotidienne dans une ville qui semble encore provinciale et endormie, et révèlent déjà la personnalité de leur auteur et ses choix d’écriture. « Pénible incident », la onzième, raconte la vie monotone de James Duffy, qu’une rencontre vient soudain bouleverser. Quel choix fera alors le personnage ? Saisira-t-il sa chance d’être, peut-être, heureux ? Lire dans « mes pages ».

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Jean de La Fontaine fait paraître en 1668 son premier recueil de Fables, composé de six livres et dédié au Dauphin, le fils du roi, alors âgé de sept ans. Son succès le conduira à publier deux autres recueils, au total douze livres. Quoique s’inspirant largement du fabuliste grec Ésope, La Fontaine ne se contente pas, dans le premier livre, de faire oeuvre de moraliste. Il nous offre un tableau de la société sous l’ancien régime, sur laquelle il jette un regard lucide, teinté de ses expériences personnelles. Comme la « fable », qui, par définition, est mensonge, parvient-elle à faire jaillir la vérité en arrachant les multiples masques sous lesquels elle se cache ? Quelle leçon de vie La Fontaine nous propose-t-il ? Lire dans « mes pages ».

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Le protestant Jean de Léry attend vingt ans, après le retour de son expédition dans la baie de Rio, pour publier, en 1578, alors que les guerres de religion font rage, son Histoire d’un voyage en la terre de Brésil. Il nous fait ainsi découvrir ce nouveau monde, mais, surtout, en racontant ses contacts avec ces peuples dits « sauvages », il entreprend une réflexion humaniste sur les valeurs du monde dit « civilisé », souvent remises en cause. Comment le regard de Léry nous dépeint-il ces Indiens Tupinambaoults auprès duquel il passa quelques mois ? Lire dans « mes pages ».

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Le récit de Charles Juliet, Lambeaux, paru en 1995, se compose de deux parties, la 1ère une biographie de sa mère naturelle, qu’il n’a pas connue, la 2nde son autobiographie, de l’enfance jusqu’au moment où il décide de se consacrer à l’écriture. Ces deux genres littéraires posent cependant une question : s’agit-il, pour Juliet, de reconstituer une vérité, ou bien, en reconstruisant ces « vies », construit-il en fait de véritables personnages de roman ? Lire dans « mes pages ».

 sans oublier les « pages en vrac » qui proposent des extraits regroupés en corpus thématiques…

et un site, en cours de construction, pour approfondir vos analyses littéraires : dans « liens »

http://cotentinghislaine.wix.com/parcours-litteraires

 

 

4
oct 2014

Le désir d’écrire, pp. 129-130

de « Tu veux écrire… » à « … qui t’écrase. »

Le roman de Charles Juliet, Lambeaux, paru en 1995, se présente comme un double récit. D’une part, il reconstitue une biographie de sa mère, jamais connue car elle a été internée dans un hôpital psychiatrique trois mois après sa naissance. D’autre part, une seconde partie se présente comme une autobiographie, expliquant l’écriture de Lambeaux. Dans les deux parties, le choix du pronom « tu » fait de l’œuvre un dialogue avec ses origines.
Le passage se situe à la fin de la seconde partie. Le narrateur a parcouru les étapes de sa vie, l’enfance dans sa famille adoptive, l’école militaire à Aix, l’École du service de santé militaire à Lyon, jusqu’au moment où, après avoir doublé sa seconde année, il décide de tout arrêter pour « fonder sa vie sur l’écriture ». 
Comment Juliet présente-t-il ses efforts et ses doutes face au choix de devenir écrivain ?

LES OBSTACLES À L’ÉCRITURE

Même si cette décision apporte au narrateur un véritable soulagement, il se retrouve livré à soi-même, et devenir écrivain n’est pas si simple.

Le redoublement dans les deux premières phrases du texte, « Tu veux écrire », qui affirme cette volonté, contraste fortement, en effet, avec un aveu d’ignorance : « tu ignores tout ». Le pronom « tu » prend ici toute sa force de dédoublement entre une part lucide de lui-même qui observe la part secrète, encore cachée, qui veut s’exprimer. Et cette part lucide se juge sévèrement : « Lorsque tu en prends conscience, tu es accablé », « l’autodidacte qui a honte de son ignorance. » L’ignorance est double, renvoyant aux deux bases de l’écriture : la nécessité de maîtriser des techniques, de connaître « ce en quoi consiste l’écriture », et d’avoir des références littéraires, des modèles : tu n’as strictement aucune culture ». Le handicap est donc lourd.

À cela s’ajoute la solitude, à laquelle le narrateur, pensionnaire dès son plus jeune âge, n’est pas habitué. Cela peut d’ailleurs aussi expliquer ce recours au « tu », reflet de l’habitude du dialogue avec soi-même pour compenser l’absence d’interlocuteur. Elle lui interdit toute aide dans sa démarche d’apprentissage, ce que met en valeur la phrase nominale négative : « Nulle personne pour guider tes pas ». Ce passage fait aussi écho à ce qu’avait évoqué la 1ère partie du récit pour la mère, l’image d’une quête. Il reprend, en effet, la métaphore de l’explorateur face à « l’immense continent des littératures », le pluriel renvoyant à la fois aux divers pays mais aussi aux « ouvrages de toutes sortes », à la multiplicité des genres et des registres littéraires, énumérés dans le passage entre tirets. Le fait de se « plonge[r] au hasard » reproduit également l’idée d’errance propre à la quête. En lien avec la solitude, nous mesurons à quel point cette quête spirituelle peut rapprocher le narrateur de ce qu’étaient les ermites au moyen-âge !

essai d'écritureMais la quête, dans ce passage, conduit à un aveu d’impuissance. Le dernier paragraphe du texte oppose nettement, en effet, avec le connecteur « mais », la vie intérieure dont l’activité est intense (« où que tu sois, quoi que tu fasses, tu ne cesses de moudre des phrases dans ta tête. ») et le vide de la production : « des heures s’écoulent sans que tu puisses tracer un mot. » Les négations se multiplient dans cette fin de texte, comme pour reproduire ce sentiment d’échec.

=== Tout comme sa mère naturelle, qui avait voulu « explorer » son monde intérieur, Juliet se lance à l’aventure, mais sans vraiment savoir quel est l’objet de sa quête. 

LES ATOUTS

Il est cependant soutenu car il se reconnaît une force que sa mère n’a pas eu la chance d’avoir.

laboureurParadoxalement, c’est son origine paysanne qui, alors qu’elle a limité son apprentissage, constitue son meilleur atout, ce que développe une métaphore filée. Il en a hérité, en effet, l’habitude d’un dur travail, qu’il avait mis en valeur d’ailleurs dans le portrait de ses deux mères : « ce labeur à venir ne t’effraie pas ». L’énumération des verbes qui renvoient à l’agriculture à l’infinitif, « d’abord labourer, herser, semer, rouler », marque ces efforts répétés nécessaires. Puis il a en lui « la mentalité du paysan », c’est-à-dire la patience, « tu es tenace, obstiné », et une forme de résignation face au temps, aussi bien dans sa durée (« attendre que tournent les saisons ») que dans son climat : « les calamités diverses ». En même temps, le paysan ne renonce pas, car il reste soutenu par l’espoir du résultat, qui ressort : tracer un « sillon » implique « moissonner » et « la récolte », termes ouvrant et fermant l’énumération. Dans son apprentissage littéraire, Juliet compare ainsi l’écriture à une sorte de grain, obtenu après avoir moulu (cf. ligne 28) l’idée brute, puis semé, et qui produira son fruit après de longs efforts.

bibliotheque2Il fait preuve aussi d’une très forte volonté dans la mise en œuvre de son projet. Il s’agit d’abord d’acquérir cette culture qui lui manque, nécessité exprimée par une double métaphore hyperbolique : « faire des gammes et dévorer des centaines, peut-être des milliers de livres. » (l. 6-7) Cette image est reprise dans le deuxième paragraphe, qui explique « cette boulimie de l’autodidacte », en insistant sur sa force d’âme : il « veut coûte que coûte » combler ce vide culturel. Ainsi, à la solitude humaine répond une nouvelle présence, celle des livres, qui deviennent des compagnons, idée rendue par la personnification de la librairie : « tu lui rends de fréquentes visites. » (l. 18)
Enfin, même si rien n’a été réellement produit sur le papier, la fin du texte affirme, de façon paradoxale, une réussite, grâce au sentiment d’une intense activité : « tu penses n’être pas resté inoccupé ou la tête vacante ne serait-ce que quelques minutes. » C’est d’ailleurs sur une métaphore guerrière que se ferme le passage, toujours en affirmant sa volonté : »Tu veux ouvrir une petite brèche dans ce mur au pied duquel tu te trouves et qui t’écrase. »

=== L’écriture apparaît ainsi comme une absolue nécessité, digne de tous les sacrifices.

CONCLUSION

Ce texte présente la naissance de l’écrivain, qui a dû avoir le courage de lutter contre un destin apparemment contraire, contre son passé, pour affirmer sa liberté de devenir écrivain. Or, de façon originale, il a réussi l’impossible conciliation en transformant ce passé, obstacle en soi, en une force d’action.

Juliet confirme aussi ce qu’a représenté pour lui l’écriture, une revanche contre son enfance et un accès à la liberté.  Il confirme ainsi la définition de son rôle posée aux pages 124-125 : « En écrivant, se délivrer de ses entraves, et par là même, aider autrui à s’en délivrer. Parler à l’âme de certains. Consoler ces orphelins que les non-aimés, les mal-aimés, les trop-aimés portent en eux. Et en cherchant à apaiser sa détresse, peut-être adoucir d’autres détresses, d’autres solitudes. » Pour lui, l’écriture est donc une véritable thérapie.

 

2
oct 2014
Posté dans Littérature par cotentinghislaine à 3:01 | Commentaires fermés

La peur, pp. 94-95

de « La peur… » à « … de la folie. »

Le roman de Charles Juliet, Lambeaux, paru en 1995, se présente comme un double récit. D’une part, il reconstitue une biographie de sa mère, jamais connue car elle a été internée dans un hôpital psychiatrique trois mois après sa naissance. D’autre part, une seconde partie se présente comme une autobiographie, expliquant l’écriture de Lambeaux. Dans les deux parties, le choix du pronom « tu » fait de l’œuvre un dialogue avec ses origines.
Le passage étudié se situe au début de la seconde partie, qui présente l’enfance du narrateur-auteur dans la famille d’accueil qui l’a recueilli après l’internement de la mère, alors qu’il est âgé d’à peine quelques mois. Le récit de sa petite enfance est organisé autour d’un thème, « Une peur dévorante t’habite », dont le passage va donner un exemple.

Comment Juliet recrée-t-il ses souvenirs d’enfance ?

LES CAUSES DE LA PEUR

       Le 1er paragraphe du texte lui sert d’introduction en mettant en place le thème, la peur. Dès la seconde phrase, « La peur a ravagé ton enfance », le verbe donne l’impression qu’il s’agit d’un phénomène naturel extérieur à soi, avec le choix du passé composé qui sous-entend que ce fait passé a un résultat présent. Les causes en sont aussi posées en de courtes phrases nominales et en gradation : nous passons d’une peur naturelle et partagée par beaucoup d’enfants (« l’obscurité ») à une peur métaphysique : « disparaître » qui fait écho à ce qui est arrivé à sa mère, oubliée au fond de son asile d’aliénés.

nuitL’obscurité est mise en valeur à travers deux moments temporels, avec un présent qui traduit ici la fréquence de ces expériences. « Le matin, à l’aube » (l. 4), le jour n’est pas encore levé, la vision de l’environnement reste donc floue, d’où l’importance du champ lexical du regard : « être aux aguets » (l. 7), « scruter » (l. 8), « en promenant un regard circulaire » (l. 9-10). L’obscurité favorise l’imagination du pire. Puis sont évoqués « ces soirs d’hiver » (l. 18), tournure rendue emphatique par le démonstratif. L’obscurité est mise en valeur par le choix exceptionnel du singulier « la ténèbre » (l. 23), qui renforce l’opacité, auquel s’ajoute la présentation négative et la personnification : « la lumière avare qui n’éclaire qu’un faible espace et laisse dans l’ombre le tonneau » (l. 27-28). Tout se passe comme si la lumière devenait ennemie de l’enfant.

Les lieux, quant à eux, sont liés à la solitude et au silence : à l’extérieur, c’est « la campagne déserte et silencieuse », il en va de même pour la cave. Dans les deux cas, l’auteur donne l’impression d’une profondeur et d’une chute : « tu t’enfonces dans la campagne » (l. 6) est repris, pour la cave, par les verbes « plonger » et  « dévaler les escaliers avec le sentiment que tu t’enfonces graduellement dans l’abîme » (l. 25-27). On pense aux images des descentes aux enfers, que rappelle aussi l’hyperbole « la terrible épreuve » (l. 21). Est affirmée l’idée d’enfermement : dans le  premier récit, la route est limitée par « les bois » et « les buissons », dans le second c’est pire car il s’agit d’une « cave », lieu a priori sinistre.

Enfin les adultes représentent, pour l’enfant, une menace, double.
croquemitaine
Nous découvrons ici la menace traditionnelle pour les enfants à cette époque, représentée par « le voleur d’enfants » (l. 14), avec l’article défini qui renvoie aux récits et légendes alors racontés par les adultes. Immédiatement est imaginée la violence potentielle : « qui s’apprête à bondir et à se saisir de toi » (l. 14-15). De même, dans le second récit, cette menace est suggérée par le seul bruit : « la serrure qui grince et qui risque de signaler ta présence » (l. 37-38).
Une autre forme de menace, évoquée implicitement, est celle des moqueries des adultes devant une peur d’enfant. Ce sont eux qui donnent l’ordre, auxquels la peur est dissimulée : « il faut aller chercher du vin à la cave » (l. 19). De même, lors du retour, tout est fait pour masquer cette peur : « « bravement pousser la porte et reprendre ta place à table comme si rien ne s’était passé » (l. 43-45).

=== Les deux récits, qui s’enchaînent par « Mais le pire » (l. 18), forment une gradation. La peur devient une « terrible épreuve » (l. 21), et à la fin, se trouve amplifiée avec l’anaphore de « Chaque fois » (l. 46) et une nouvelle gradation entre l’adjectif « terrifié » (l. 46) et le mot final : « folie ». Ce terme de « folie », dans cette 2nde partie du roman, renvoie le lecteur à la mort de la mère en asile psychiatrique : c’est, bien évidemment, un mot choisi par l’auteur adulte, qui commente les sentiments du personnage, et non pas propre à l’enfant.

LA LUTTE CONTRE LA PEUR

        Dans les deux cas, le récit rappelle une sorte de voyage initiatique dans les ténèbres, une épreuve vécue pour se renforcer, se forger une forme de courage.

vachesPour ce faire, le contact avec les animaux joue un rôle important. Dans cette solitude et dans ce silence, l’animal, ici les vaches, est, en effet, un substitut à l’humain : « Pour te rassurer » (l. 10-11), espoir que peut-être elles pourraient te défendre » (l. 12-13), « la présence des bêtes te réconforte » (l. 17). Les vaches s’humanisent aussi par le fait de leur parler : « le son de ta voix t’aide à te sentir moins seul, moins menacé » (l. 15-16). Ainsi l’animal, dans ce monde où la communication est limitée, redonne à l’enfant sa nature humaine.

Pour résister, l’enfant entreprend de lutter contre le temps. Dans le second récit, on note, en effet, une différence entre le temps objectif, forcément limité, car le parcours n’est pas bien long pour « traverser la cour », et le temps subjectif, allongé en raison de la peur. C’est lui le véritable ennemi qui oblige à « attendre interminablement » (l. 29) et contre lequel l’enfant se bat pour « ne pas faire durer la terrible épreuve une seconde de plus » (l. 21-22). Une personnification illustre d’ailleurs ce supplice : « le robinet haï qui ne laisse couleur qu’un mince filet noir » (l. 30-31).
Pour lutter contre cet allongement du temps, illustré par la longueur de la phrase, se produit une accélération du mouvement, marquée par le rythme  qui imite l’essoufflement : juxtaposition des multiples actions exprimées à l’infinitif, avec les nombreuses virgules. Nous notons cependant un contraste entre
cette accélération,  « dévaler les escaliers » (l. 25), « la cour traversée en trois bonds » (l. 38-39), et la maîtrise des mouvements, pour limiter cette accélération : « ouvrir la porte d’une main ni trop lente ni trop rapide » (l. 24-25), « t’empêcher de gravir les marches quatre à quatre » (l. 33-34). Le récit met donc en valeur le déchirement intérieur entre le désir spontané (courir) et la contrainte que l’on s’impose à soi-même : ne pas accélérer.

La maîtrise de soi devient ainsi une stratégie d’auto-protection contre cette peur. D’abord il convient d’apprendre à regarder, à écouter : « être aux aguets », « te retourner », « scruter », surveiller » (l. 7-9). Puis « Chaque pas, chaque geste mis au point » (l. 20) montre comment la personnalité du narrateur se construit dans cette lutte pour échapper à la peur. Nous retrouvons cette idée de stratégie, d’apprentissage, dans la longue phrase du 5ème paragraphe qui marque un contraste entre les effets de la peur et les étapes de la lutte contre elle. D’un côté, les sensations physiques sont précisément restituées pour souligner cette peur : « le sang qui bat aux tempes, les oreilles qui bourdonnent » (l. 31-32), « une main qui tremble » (l. 35-36), « [reprendre] haleine, [laisser] le cœur se calmer » (l. 41). Face à cela, les infinitifs présentent une sorte de recette à la fois pour la descente, puis pour la remontée, toutes preuves d’autocontrôle : « t’empêcher » (l. 33), « veiller » (l. 34), « refermer précautionneusement » (l. 36)

=== Le personnage, lui aussi comme sa mère naturelle, vit une déchirure, entre son monde intérieur, cette peur inscrite en lui, et le monde extérieur, celui des adultes auxquels il ne veut pas dévoiler ce secret. Lui aussi se trouve donc contraint à porter un masque.

CONCLUSION

Dans ce passage le tutoiement et le recours constant au présent, en éliminant toute notion de temps, alors que l’autobiographie s’écrit traditionnellement au passé, donnent une force nouvelle à l’évocation du souvenir. Le récit devient un dialogue à deux voix, le narrateur, l’écrivain adulte, et l’enfant, soutenu par le un désir de donner sens à sa vie. Ainsi émerge un personnage qui permet de donner une cohésion entre ce que je fus et ce que je suis. L’autobiographie ne devrait-elle pas alors se nomme autofiction ?

Le récit d’enfance présente souvent, comme ici, une scène traumatique, qui révèle en profondeur une personnalité : au XX° siècle, la psychanalyse a montré l’importance de ce type d’expérience. Mais s’agit-il d’une obsession liée au traumatisme initial de l’abandon ou d’une explicitation apportée par l’adulte en quête de ses origines (p. 152) et qui tente de remédier à une culpabilité : pp. 146-147 ? De plus, tout se passe comme si, enfant, il revivait inconsciemment l’histoire de sa mère, par exemple pour celle-ci le chien (p. 77) joue le même rôle que les vaches pour l’enfant dans cet extrait. Le récit d’enfance ne serait-il pas alors le moyen de recréer cette parenté qui n’a jamais existé dans la vie réelle ?

 

2
oct 2014

Le monologue intérieur, pp. 33-34

de « Ce monde… » à « …jalousie. »

Le roman de Charles Juliet, Lambeaux, paru en 1995, se présente comme un double récit. D’une part, il reconstitue une biographie de sa mère, jamais connue car elle a été internée dans un hôpital psychiatrique trois mois après sa naissance. D’autre part, une seconde partie se présente comme une autobiographie, expliquant l’écriture de Lambeaux. Dans les deux parties, le choix du pronom « tu » fait de l’œuvre un dialogue avec ses origines.
Le passage se situe d
ans la 1ère partie, après le récit de l’enfance difficile de la mère à la campagne pendant l’entre-deux-guerres, sa vie de jeune fille. Malgré une réussite brillante au certificat d’études, elle a dû quitter l’école pour travailler à plein temps à la ferme, ce qui lui cause un immense chagrin, car elle adorait apprendre. La découverte d’une Bible dans un grenier lui fait découvrir l’univers des mots, et elle commence à tenir son propre « Journal ».

Comment Juliet représente-t-il la vie intérieure de son personnage ?

L’INTROSPECTION

Étymologiquement, ce terme d’introspection signifie regarder à l’intérieur de soi, ce qui conduit à une double conséquence.

introspection

Anne de Boissy, dans une mise en scène de Sylvie Mongin-Alban

Cela oblige à une sorte de dédoublement de la conscience. La formule qui ouvre le texte, « Ce monde que tu découvres en toi » (l. 1) est le premier indice de dédoublement entre le « tu » sujet, qui observe, et « en toi » (ou « te »), devenu objet d’observation, que l’on retrouve dans l’expression « tu t’absorbes en toi-même » (l. 3). On en arrive ainsi à un véritable dialogue entre « cette voix que  tu entends » (l. 4), reprise par « Cette voix inconnue » (l. 9), « elle te dit » (l. 5), « Ce dont elle t’entretient » (l. 11) et une autre part de l’âme qui représente l’être initial, avec 3 verbes qui montrent l’écart : « te surprennent, te déconcertent, s’opposent parfois radicalement à ce que tu penses » (l. 6-7).
C’est en fait une représentation d’un dialogue intérieur, de l’éveil de la conscience de soi, dans une vie jusqu’alors toute entière mise au service d’autrui, donc un éveil, non encore conscient, à la révolte. Cet éveil provoque un double sentiment. L’héroïne ressent un réel plaisir devant la découverte d’une dimension de soi encore ignorée : « Ce monde […], il te passionne ». L’antéposition souligne cette image de l’explorateur qui s’apprête à explorer un territoire inconnu, reprise à l’identique au début du second paragraphe. Mais, de façon contradictoire, elle éprouve un trouble, une inquiétude devant ce qui apparaît comme un mystère dans les trois question au discours rapporté direct : « Cette voix inconnue, que veut-elle ? Qu’a-t-elle à t’apprendre ? Où va-t-elle te mener ? » ( l. 9-10).

Cela conduit l’héroïne à entreprendre une quête, dans le sens traditionnel du terme : une obligation imposée, qui conduit à surmonter des épreuves avant de trouver le « Graal », l’objet sacré recherché, qui symbolise la vérité. On en retrouve, en effet, les étapes ici.
Une exigence sert bien de point de départ. La voix se fait, en effet, de plus en plus insistante, puisque ce qui n’est que « murmure » au début du texte (l. 4) devient de plus en plus distinct (« tu entends toujours mieux »), jusqu’à s’imposer, avec la reprise du verbe d’obligation : « il te faut… » (l. 8), « il te faut explorer » (l. 21). La précision « tu éprouvais le besoin d’y pénétrer » (l. 24) pose la certitude que ce monde intérieur existe.
Puis vient l’objet de la quête : donner une réponse à l’angoisse existentielle, c’est-à-dire définir le « moi »qui « souffre de solitude, songe continuellement à la mort, se demande si Dieu existe » (l. 15-17).
Mais il faudra subir des épreuves : le parcours est montré comme difficile, et génère de la souffrance. Les trois verbes en decrescendo au début du second paragraphe, « Ce monde qu’il te fait explorer, quand tu t’avances en lui, il se défait, se dilue, perd la réalité qu’il semblait avoir » (l. 22-23),  illustrent l’image d’
un chemin fantomatique, qui détruit la certitude initiale. Notons aussi le contraste entre le souhait, « Tu voudrais rencontrer en toi la terre ferme »,  et la réalité, exprimée au pluriel et sans article, accompagnée d’une négation restrictive : « tu n’y trouves au contraire que sables mouvants » (l. 26-27). Cela traduit l’absence de réponses.

=== Dans ce passage, la quête conduit à un échec : « Auxquelles tu ne sais jamais que répondre ». Cette subordonnée relative, dissociée de sa principale à la fin du premier paragraphe souligne, avec la négation, cet échec. Est ainsi mise en valeur la contradiction entre le bonheur de la découverte de ce monde intérieur et la « souffrance » que génère l’impossibilité de trouver « quelque certitude ».

LA DÉCHIRURE

Le pronom « tu » reproduit aussi un dialogue entre deux états de l’être : la réalité quotidienne et la conscience de soi. Mais ce dialogue traduit une déchirure : « tu te sens écartelé » (l. 12-13) ou, par une phrase nominale, « Sensation d’être toujours décalée » (l. 32). La structure même de la phrase des lignes 13 à 17 met en évidence cette opposition « Il y a celle […] et il y a celle ».

Une triple exigence compose la dimension sociale de l’être, déjà posée au début du récit (cf. texte pp. 14-16, « L’enfance de la mère). Ce passage rappelle le poids du travail, propre à sa condition « paysanne » (« ta pauvre vie de petite paysanne », l. 12) avec les tâches quotidiennes, à nouveau sous forme d’une énumération : « celle qui prépare la cuisine, fane, garde les vaches, prépare la bouillie des cochons » (l. 13-15). On est ici dans le domaine de l’action, du « faire ».
On retrouve aussi l’image d’une famille avec laquelle il est impossible de « communiquer » (l. 27-28), et des qualificatifs péjoratifs pour qualifier les parents : « Elle qui s’use au travail » et « lui, muré, qui n’ouvre la bouche que pour ronchonner et bougonner des ordres ».
villageEnfin le village vient complètement cette pesanteur, avec trois termes qui, à la fin du texte, révèlent, là aussi, une absence de communication : « défiance, suspicion, jalousie » (l. 38). Chacun y semble donc enfermé dans son propre destin, refusant tout contact avec autrui, perçu comme une menace pour ses biens et pour son identité.

Face à cette pesanteur sociale, la prise de conscience de soi engendre le sentiment d’une différence, plusieurs fois évoquée dans le texte : « Ce dont elle t’entretient se situe si loin de ta pauvre vie de petite paysanne » (l. 11-12), « Combien tout cela te paraît étrange » (l. 18). Mais, dans ce monde de traditions, toute différence ne peut qu’être condamnée, car elle met en péril la survie de la communauté, ce que souligne la violence lexicale « perçu comme une tare » (l. 34). Mais ce rejet conduit à un comportement qui met en danger, cette fois, l’individu. Il doit, en effet, porter un masque, donc nier une part de lui-même : « veiller à le garder secret » (l. 34-35).

=== C’est ce qui conduit à une vie en « lambeaux », faite de déchirures entre la réalité, le « faire », et les aspirations profondes de l’ « être » qui seront sacrifiées.

CONCLUSION

Ce passage présente une évolution du rôle du « tu ». Il n’est plus seulement ici le dialogue du narrateur avec la mère inconnue, mais devient aussi un dialogue de l’héroïne avec elle-même, une reproduction de son dédoublement, comme si nous lisions le « Journal » intime dont l’auteur vient de nous parler. Il peut même faciliter l’identification au personnage d’un lecteur qui aurait pu, lui aussi, vivre cet éveil à la conscience de soi.

De plus, il met en évidence le rôle des mots, de l’écrit. La découverte de la Bible, les commentaires que la lecture suscite, qui conduisent ensuite à une écriture personnelle forment les prémisses de l’expérience que Juliet a vécue lui-même, et de son propre écartèlement entre le monde paysan et le monde de l’école (pp. 110-111). Chez lui aussi la lecture conduit à la découverte du monde intérieur, tel un catalyseur : cf. pp. 147-148. Le fils, homme, représente donc ce que la mère n’a pas pu être, parce qu’elle n’a pas pu échapper à sa condition de femme.

1
oct 2014

L’enfance de la mère, pp. 14-16

de « La journée commence… » à « la fatigue. »

Le roman de Charles Juliet, Lambeaux, paru en 1995, se présente comme un double récit. D’une part, il reconstitue une biographie de sa mère, jamais connue car elle a été internée dans un hôpital psychiatrique trois mois après sa naissance. D’autre part, une seconde partie se présente comme une autobiographie, expliquant l’écriture de Lambeaux. Dans les deux parties, le choix du pronom « tu » fait de l’œuvre un dialogue avec ses origines.
Le passage étudié se situe au début de la première partie. Il raconte l’enfance difficile de la mère à la campagne pendant l’entre-deux-guerres. En cela, il offre un témoignage sur une époque, qui permet aussi de découvrir la personnalité de l’héroïne.

Comment Juliet transforme-t-il en personnage romanesque sa mère inconnue ?

L’IMPORTANCE DU TRAVAIL

Le mot « travail » est mis en valeur dans une phrase nominale qui le répète : « Travail, travail. », et deux procédés stylistiques permettent d’accentuer la dure vie paysanne dans l’entre-deux-guerres

une fermeLe premier procédé est l’énumération, utilisée à 2 reprises, d’abord, des lignes 2 à 10, celle des tâches ménagères, avec des verbes à l’infinitif, « à laver », « à aller chercher », « à porter, la préposition « à » traduisant  l’ensemble des contraintes marquant la vie d’une fille dans une ferme. Il y a, bien sûr, le soin des animaux, et il faut assurer la vie quotidienne : la nourriture (« légumes »), le chauffage au « bois ». Les points de suspension (l. 7) suggèrent que l’on pourrait encore allonger cette liste déjà longue. On note également l’accumulation de verbes d’action, face à un seul verbe d’état à la fin du texte : « tu restes » (l. 37).
On retrouve une énumération des lignes 23 à 26 dans laquelle les infinitifs, juxtaposés, qui présentent les tâches culinaires, contrastent avec la première partie de la phrase : « … le père tassé sur sa chaise face à la cheminée laisse couler les heures en tirant sur sa pipe ». Ressort ainsi l’opposition entre les hommes, qui peuvent jouir de moments de repos, et les femmes, pour lesquelles les contraintes ne cessent jamais, ce que révèle aussi le choix de verbes comme « dois» (l. 9) ou « il faut encore » (l. 25).

De plus, le texte est construit autour d’indices temporels, qui, tous, amplifient l’impression d’un travail incessant, en insistant sur la durée.
Au début, on peut penser qu’il s’agit d’une journée particulière, en « hiver » (cf. p. 13, « l’hiver venu »), mais la suite, avec des procédés de généralisation, montre qu’elle est représentative de ce mode de vie. Le texte s’ouvre avec « Quand la journée commence… » (l. 1) et se ferme sur la nuit : « Quand vient le moment d’aller dormir… » (l. 35), mais ce déroulement se trouve élargi par la mention des saisons sous forme d’ajout : « De surcroît, au printemps et en été » (l. 7), « En hiver » (l. 9). Puis le récit se focalise sur « Le soir » (l. 10), là encore par ajout, avec un contraste qui souligne le rôle de la fille « aînée », marqué par le connecteur d’opposition : « Puis elles [les jeunes soeurs]  montent se coucher. Mais, pour toi la journée n’est pas encore finie » (l. 12-13).  Un dernier ajout complète cette série d’activités : « Après quoi » (l. 25). La fin du texte présente clairement la généralisation, par élargissement successifs (« au long des journées », l. 29), puis dans l’énumération en gradation : « au fil des jours, des saisons, des années » (l. 40-41). Ainsi est mis en relief un véritable emprisonnement dans le travail, restitué par le futur dans la première phrase (« tu n’auras aucun répit »), qui transforme cette journée en destin.

 vie paysanneMais surtout, Juliet relie son personnage à une époque, l’inscrit dans un contexte qui explique son mode de vie. Il amplifie la pauvreté des campagnes, grâce aux adjectifs qui en font une composante inévitable de la conscience paysanne : « L’ancestrale, la millénaire obsession de la survie » (l. 17-18). Les choix lexicaux, « la misère », « le maigre avoir », montrent que c’est bien la peur du lendemain qui régit ce monde paysan âpre au gain. 

paysannesParallèlement Juliet montre bien ce qu’était alors la condition féminine. Malgré le rôle joué par les femmes pendant la 1ère guerre mondiale, on est, en effet, encore loin de leur libération. La mention du « rapide repas le plus souvent pris debout » (l. 10-11) révèle qu’elles restent encore au service de l’homme. Il explicite aussi ces contraintes, avec une généralisation par le pronom « vous » (l. 14-17) : « Une règle […] veut que les femmes ne restent jamais inoccupées », comme pour ne pas leur laisser le temps de penser… ce qui pourrait les conduire à un comportement dangereux, voire à une révolte.

=== À travers sa description, Juliet fait de son héroïne un personnage-type d’une époque et d’un lieu, en lui prêtant les difficiles conditions de vie des femmes, que lui-même a pu observer dans son enfance.
 
UN PERSONNAGE RECRÉÉ

Les choix d’énonciation contribuent largement à faire vivre sous nos yeux cette mère, comme si le lecteur était amené à partager cette vie. La narration faite au présent permet à Juliet de jouer sur un double tableau : c’est à la fois un présent d’instantanéité, qui met sous les yeux du lecteur une accumulation d’instants, tous liés au travail, et de vérité générale, puisque ces moments illustrent cette vie répétitive, monotone, en résumant une enfance.
Le pronom « tu », quant à lui, transforme le récit en un dialogue avec le personnage, qui n’est plus là pour répondre, mais qui est ainsi interpellé, donc pris à témoin de la vérité du récit, cautionnée aussi par le passage au pluriel (« vous », l. 15), qui laisse sous-entendre que le narrateur exprime une vérité générale.

De plus, le personnage est inséré dans un contexte familial, qui contribue à lui donner une épaisseur, tout en exprimant le poids de la famille. Déjà les articles définis,  « le père », « la mère », certes appellation traditionnelle dans les campagnes, créent aussi une distanciation entre les parents et cette enfant. Aucune communication n’existe entre eux, le père restant silencieux (« en tirant sur sa pipe », l. 23), et les tâches avec la mère semblent s’accomplir sans la moindre parole, de même que le temps du repas.
La place dans la fratrie est également significative : « Tu es l’aînée, tu leur as servi de mère » (l. 25-26), formule reprise dans le dernier paragraphe (l. 39), suggère à la fois que la mère réelle n’était guère présente, et que cela ajoutait encore des tâches à cette enfant : « tu te penches sur leurs devoirs, leur fais réciter leurs leçons », l. 11-12). Mais aussi introduit un lien affectif au sein de cette famille : « « tu t’es employée à leur donner ce que tu ne recevais pas ». Rien n’est dit véritablement, aucun sentiment n’est mentionné, mais l’implicite est clair : il s’agit bien d’un don d’amour de l’aînée aux cadettes.

Anne de Boissy, mise en scène Sylvie Mongin-Algan

Anne de Boissy, mise en scène Sylvie Mongin-Algan

Tout cela conduit à restituer les sensations et les sentiments du personnage, son mal de vivre, de façon à émouvoir le lecteur. La clé est donnée par le terme « fatigue » répété trois fois à la fin du texte, comme en écho au mot « travail », répété précédemment.

Il s’agit d’abord de la fatigue physique. Juliet rappelle la jeunesse de cette enfant (« très tôt dans ton âge, alors que tu n’as pas encore quitté l’école », l. 27-28), sachant que l’école n’est alors obligatoire que jusqu’à 14 ans. Elle est exprimée essentiellement par des sensations : « cette lourdeur par tout le corps » (l. 29), « tu peines à gravir les marches » (l. 36), « Parfois, tu n’as pas la force de te glisser dans ton lit » (l. 37), « affalée sur ta chaise » (l. 38). L’enfant semble totalement passive, captive d’un corps qui ne peut plus se mouvoir librement.
Mais le narrateur intervient pour interpréter la vie intérieure de son personnage. Il décrit une fatigue psychique, sans doute pire, parce qu’elle montre à un épuisement moral face à cette vie sans joie, où le « moi » se trouve nié. En évoquant « la nécessité de te harceler pour venir à bout de ce que tu entreprends » (l. 30-31), Juliet met en évidence le fait que la contrainte n’est plus imposée de l’extérieur : c’est l’enfant elle-même qui se dicte ses propres contraintes. Elle se dissocie presque d’elle-même, devenant une sorte d’automate dans ses actions : « cette sorte de vague malaise qui te rend plus lente, moins efficace, qui t’empêche de prendre plaisir à ce que tu fais » (l. 31-34). Nous mesurons son sentiment de frustration devant le fait de ne pouvoir disposer librement de soi-même, qui conduit à un vide intérieur, puisqu’il n’y a même pas la notion de rêve : « tu restes là, les yeux dans le vide » (l. 37-38).

=== Le texte a progressé de l’extérieur, plus facile à reconstituer vu que cela correspond à un mode de vie connu de Juliet, à l’intérieur : la solitude totale d’une enfant prisonnière de son milieu.

CONCLUSION

Ce passage montre bien comment Juliet passe de la biographie à la naissance d’un personnage romanesque. Il s’agit bien, en effet, d’une biographie aidée par les informations que Juliet a pu recueillir auprès des sœurs de sa mère, et par sa propre connaissance du mode de vie rural. On peut rapprocher d’ailleurs ce passage de l’image données de sa mère et de ses sœurs adoptives, dans la seconde partie, aux pages 97-98. Mais le texte dépasse largement la simple information sur « une vie » pour devenir un dialogue avec un personnage qui prend vie sous les yeux du lecteur, auquel Juliet prête une vie intérieure, et qui doit l’émouvoir par cette image d’enfant prisonnière de sa solitude. On pourrait rappeler le personnage de Cosette chez les Thénardier, dans les Misérables de V. Hugo.

Cela nous amène à nous interroger sur le rôle de cette re-création. Il y a sans doute chez Juliet un double désir : expliquer la mort de cette mère, internée suite à une tentative de suicide, mais aussi établir un lien posthume entre lui et elle. Nous retrouvons d’ailleurs, dans d’autres passages de Lambeaux, les mêmes images de travail incessant, de monotonie, de contraintes et de vide intérieur : à la caserne (p. 117), à l’École du service de santé militaire de Lyon (p. 125)…Ainsi l’écrivain se sert de soi pour décrire la mère inconnue, et, parallèlement, affirme qu’elle lui a légué ce qu’il est.

Pour compléter l’analyse : une vidéo du spectacle, mise en scène de Sylvie Mongin-Algan

 

 

 

 

Le combat de Frère Jean

Pour une présentation de l’auteur et du roman : se reporter à l’analyse de l’oeuvre dans « Mes pages ».

Rabelais, En 1532, Rabelais a publié, sous le pseudonyme de Maistre Alcofribas Nasier, un anagramme, Les horribles et épouvantables faits et prouesses du très renommé Pantagruel, Roi des Dipsodes, fils du grand géant Gargantua. Le roman est condamné l’année suivante par la Sorbonne, pour obscénité, mais cela n’empêche pas Rabelais, à son retour d’Italie, de publier, en 1534, La vie très horrifique du grand Gargantua, père de Pantagruel

Les chapitres XXV à L de Gargantua rapportent la « guerre Picrocholine » ainsi nommée à partir de l’adversaire, Picrochole, terme signifiant « bile amère ». Elle est introduite par ce titre de chapitre : « Comment entre les fouaciers de Lerné et les gens du pays de Grandgousier survint la grande querelle qui entraîna de grandes guerres ». Il s’agit donc d’un conflit à propos de « fouaces », ou galettes, que les bergers voulaient acheter. Suite au refus des fouaciers, les bergers les prennent de force, en les payant cependant. Cela déclenche la colère de Picrochole, qui se lance aussitôt à l’assaut. Après avoir pillé le bourg de Seuilly, ses soldats entreprennent de rompre « les murailles de clos pour dévaster la vendange ». Les moines, apeurés, ne savent que faire, mais frère Jean des Entommeures, lui, se lance au combat. [fichier doc Rabelais ] Mais, au-delà de l’aspect plaisant du récit, que dénonce Rabelais par cette mise en scène?

UNE PARODIE DES COMBATS ÉPIQUES

Dans la lignée des épopées antiques (l’Iliade d’Homère, l’Énéide de Virgile) et des chansons de geste, comme La Chanson de Roland), les romans de chevalerie sont alors à la mode, et montrent les exploits de valeureux chevaliers.

le-pillage-67x150 dans La Renaissance        Mais ici Rabelais les ridiculise, d’abord en détournant leur objectif traditionnel, qui veut que le chevalier combatte pour protéger les plus faibles, tels la veuve et l’orphelin,  et par fidélité à son suzerain. A l’inverse, pas de noble cause ici. Il ne s’agit que de sauver les « vendanges », attaquées. On note l’effet comique produit par l’accumulation des verbes d’action, « sortit », « mit », « frappa », qui traduisent l’allure martiale du héros, tandis que la verbe « vendangeaient », montrant l’action des « ennemis », arrive en fin de phrase dans le texte original. Le héros, au nom cocasse puisqu’il évoque de petits pâtés faits de hachis, n’exprime aucune aspiration à la gloire, ni à l’honneur : sa seule préoccupation est de préserver la boisson des moines.  .

Il en va de même pour les armes, puisque le héros n’utilise ni la noble « lance » du chevalier, ni l’épée, mais le « bâton de la croix » qui n’en a que la longueur. Certes, elle a la noblesse que lui accorde la religion, et il est « semé de fleurs de lys », ce qui le rattache à la monarchie. Mais tout cela est rendu ridicule avec l’atténuation de « quelque peu », et le fait que ces « fleurs de lys »sont « presque toutes effacées ». Finalement, ce qui compte est surtout le matériau lui-même, ce « bois de cormier », particulièrement dur, et la maniabilité : « remplissant bien la main ».

      Face à lui, les ennemis sont encore plus ridicules, car le lexique est, certes, militaire, avec les « drapeaux », « enseignes », « tambours », « trompettes », mais il ne renvoie qu’aux éléments d’une parade ; de plus, il est nié par la série de négations : « sans… sans… ni ». En fait, ces instruments ne font que traduire le pillage : pour les « tambours », les « emplir de raisons », comme de vulgaires paniers, et « les trompettes » semblent décorées de pampres. Il ne pourra y avoir aucune gloire à triompher d’ennemis ainsi démunis.

frere-jean-150x92 dans Littérature        Le héros, lui aussi a perdu toute sa grandeur chevaleresque, et son combat produit un effet comique. Son vêtement, d’une part, n’a rien d’une noble armure, et son déshabillage manque vraiment de dignité. Il portait le « sarrau », ou surplis, vêtement blanc, souvent plissé, à larges manches, qui descend jusqu’à mi-jambes, enfilé par-dessus les vêtements d’un moine. Son « froc », partie de l’habit monastique qui couvre les épaules, avec un capuchon pour la tête, se transforme en « écharpe ». D’autre part, il ne fait preuve d’aucune stratégie. D’abord, il arrive « sans crier gare ». Ensuite, il « frapp[e] à tort et à travers » en ne respectant donc aucune des règles de combat, alors enseignées aux jeunes nobles par les maîtres d’armes, souvent originaires d’Italie : il combat « comme les anciens s’escrimaient ». Les verbes ont perdu toute noblesse, devenant de plus en plus ridicules au fil du combat : « frappa si brutalement », « il les cogna […] si roidement », « il les culbutait », « il écrabouillait »… Enfin, l’accélération du rythme semble multiplier les mouvements, et produit un effet comique, renforcé par les échos sonores du son  [ é ] avec l’imparfait et le préfixe « -dé » répété dans le texte original. À cela s’ajoute la précision médicale du vocabulaire, par exemple dans le second paragraphe, comme si frère Jean se livrait à une dissection calculée, d’une précision croissante. Ainsi la violence perd son réalisme, qui pourrait être horrible, et sombre dans la fantaisie et l’irréalisme, avec une gradation : « il lui froissait toute l’arête du dos », « il lui faisait voler la tête en morceaux », « il l’empalait par le fondement ». Le héros se transforme ainsi en une sorte de girouette, agissant dans une gesticulation cocasse, inversion comique de la grandeur héroïque.

Enfin la réaction des ennemis a également perdu toute noblesse. Déjà leur valeur des ennemis se trouve amoindrie par l’anonymat de leur présentation : « aux uns », « à d’autres », « l’un d’eux », « un autre », « quelqu’un », « à d’autres »… Les nombreuses comparaisons animales accentuent l’image péjorative : « il les culbutait comme porcs », « enfonçait les dents dans la gueule », « lui cassait les reins comme à un chien ».
De plus, dans les combats de cette époque, la tradition veut que les deux armées, avec les combattants en armure, marchent solennellement face à face. Ici, au contraire, les ennemis font preuve de lâcheté : « c’était la débandade » est leur première réaction
. La série d’hypothèses, avec l’anaphore de « si », représente tous les cas de fuite, autant de situations dépourvues de noblesse : « cherchait à se cacher au plus épais des ceps », « cherchait son salut en fuyant », «grimpait à un arbre, croyant y être en sécurité ». Leur dernier espoir est de se rendre, mais leur imploration, rapportée au discours direct pour la rendre vivante, elle aussi échoue. Enfin, la suite d’invocations aux saints, avec son accélération finale, produit, elle aussi, une cacophonie comique.

Ce texte est donc une parodie du registre épique. Le mélange des tons l’inscrit dans le registre burlesque qui consiste à traiter de façon comique un sujet originellement noble

LA DÉNONCIATION

Dans la Préface de Gargantua, Rabelais invite le lecteur à « rompre l’os et sucer la substantifique moelle », c’est-à-dire à  aller au-delà d’une première lecture, qui s’arrêterait aux bouffonneries, pour chercher, dans cet extrait, le sens donné par Rabelais à cette caricature de combat.

        Sa cause même suggère une critique religieuse. Se battre pour du vin est une allusion au sacrement de l’Eucharistie, où le vin symbolise le sang du Christ. Rabelais nous guide vers cette interprétation par son jeu de mots dans le passage précédent entre « service divin » et « service du vin ». Cette interprétation est soutenue par le choix de l’arme, qui rappelle les combats alors menés par les chevaliers de l’Ordre du Temple, brandissant la croix en allant au combat. Cette critique vise deux points.
D’une part, Rabelais dénonce, comme de nombreux humanistes, l
a mainmise exercée sur les esprits par l’Eglise catholique. Une large part du texte est ainsi consacrée aux paroles prononcées par les ennemis, qui font appel aux croyances alors répandues par l’Église en la toute-puissance des saints, dans leur rôle d’intercesseurs auprès de Dieu.
Mais ces appels sont rendus ridicules déjà par l’aspect désordonné de ces invocations, la confusion produite par cet entrecroisement de voix (« les uns […] les autres »), mais surtout
par le mélange entre les saints « officiels » protecteurs des combattants, tels « Sainte Barbe » et « Saint Georges », et « Sainte Nitouche », imaginée, elle, à partir de l’expression qui désigne une personne qui joue l’innocence. L’énumération des lieux de pèlerinage à la Vierge, qui semble ainsi se démultiplier, et celle des abbayes (toutes dans la région de Chinon, dont Rabelais est originaire) jouent le même rôle. Cette démythification se complète par l’allusion aux reliques, le « Saint Suaire de Chambéry », dont l’action est immédiatement démentie par la fin de la phrase : « il brûla trois mois après, si bien qu’on n’en put sauver un seul brin ». Rabelais exagère volontairement la réalité puisque seul le reliquaire qui l’abritait avait brûlé en 1532, mais cela montre bien son inefficacité : que pourrait-il protéger quand il ne se protège pas lui-même ? L’ensemble se clôt sur une formule hyperbolique désinvolte, fort irrespectueuse : « mille autres bons petits saints ».
Tout cela est, de toute façon, ramené à des actes dérisoires, comme le souligne la phrase finale avec l’enchaînement des chiasmes : « Les uns mouraient sans parler, les autres parlaient sans mourir. Les uns mouraient en parlant, les autres parlaient en mourant. » Ainsi la religion ne fournit qu’un secours totalement inutile au moment de la mort.

      D’autre part, la religion s’associe ici, à la violence. Or, il ne faut pas oublier, en effet, que frère Jean est un moine. Il devrait donc être sensible à la souffrance et aux prières. Au contraire, le texte accentue progressivement sa violence, et le narrateur le souligne d’ailleurs, en interpellant le lecteur au moyen d’une hyperbole : « Croyez bien que c’était le plus horrible spectacle qu’on ait jamais vu ». Ainsi, derrière le rire, nous observons un moine sans charité chrétienne envers l’ennemi, qui se rend. Il en fait même un jeu de mots : « tu rendras du même coup ton âme à tous les diables ! ». Chacun de ses gestes finit par paraître d’une cruauté raffinée : « il crevait si violemment le nombril qu’il leur en faisait sortir les tripes », « il perçait le boyau du cul entre les couilles ».
À la fin du combat, il est rejoint par les autres moines, mais là encore, même si le narrateur évoque « les cris des blessés », avec l’insistance de « ces pauvres gens […] blessés à mort », la religion se trouve accusée.
Ils n’arrivent qu’à la fin du combat, quand il n’y a plus de risques. Avant cela, ils s’étaient contentés de prier et de chanter…Leur première préoccupation n’est d’ailleurs pas de soigner ou de soulager, mais « ils en confessèrent quelques-uns ». Enfin, les « petits moinillons », eux, ne pensent qu’à participer au combat, ce que souligne la récurrence du verbe « égorgeter », appliqué à des ennemis déjà « à terre », « déjà abattus ».

Même si le ton d’ensemble vise le rire, dès qu’on réfléchit sur le sens second de ce texte, on est très loin du commandement biblique : « Tu ne tueras point ».

Mais ce passage formule aussi une critique de la guerre.
saccage-de-rome-150x109 dans RomanLes guerres sont nombreuses à l’époque où écrit Rabelais. Dès 1494, en effet, Charles VIII envahit l’Italie, inaugurant une période de 65 ans de guerres incessantes contre les diverses cités italiennes, contre les Suisses, soldats du Pape, et contre les Espagnols de Charles Quint. Or, on sait, par les écrits de cette époque, à quel point ces guerres étaient violentes, avec l’usage relativement récent des armes à feu qui causaient des plaies horribles. Il faudra attendre le chirurgien militaire Ambroise Paré (1510-1590) pour voir un début d’amélioration : au lieu de cautériser les plaies au fer rouge ou à l’huile bouillante au risque de tuer le blessé, il met au point la ligature des artères.

Certes, ici il n’y a pas la moindre allusion au sang, et tout est désamorcé par le rire. Cependant, les actes présentés n’en sont pas moins d’une violence extrême, et tout cela pour une raison totalement dérisoire : le pillage d’un vignoble. N’oublions pas que, peu d’années avant la publication du roman, a eu lieu, le 6 mai 1527, le saccage de Rome par les soldats de Charles Quint et une charge violente contre le Pape Paul III réfugié, sans opposer de résistance, au Château Saint Ange : « le plus hideux, cruel, furieux et épouvantable sac qu’on ouïe jamais. » Ce souvenir devait forcément faire écho en lisant le texte de Rabelais et le jugement du narrateur : « le plus horrible spectacle qu’on ait jamais vu ».

Le comique soutient donc une charge ironique contre les deux puissances de cette époque : l’Église et l’Armée.

CONCLUSION

Ce combat parodique, inscrit dans le registre burlesque, inverse donc totalement les valeurs prônées par les humanistes Ceux-ci réclament, en effet, le retour à une religion en harmonie avec ses dogmes fondamentaux, secourable aux plus faibles et n’exerçant pas sa mainmise sur les esprits, ce que cherchera à établir Luther avec la religion dite réformée. Ils expriment aussi leur volonté de pacifisme ou, à défaut, une guerre réfléchie, accomplie pour de justes raisons et respectant les droits des ennemis.

En même temps, frère Jean est un personnage ambigu, car la suite du roman fait son éloge : il a au moins eu le courage d’agir – même si ses actions sont moralement condamnables – là où les autres moines ne se sont pas engagés pour sauver leur abbaye. Moines inutiles, ou moine imparfait ? Tel est le choix que semble proposer Rabelais, qui fut lui-même moine !

 

Eloge du « catholicon »

Le contexte historique permet d’expliquer la nature de La satire Ménippée, ouvrage sous-titré « De la vertu du catholicon d’Espagne », et publié en 1594.

La satire Ménippée, La Sainte Ligue est une union des catholiques, constituée en 1576, pour lutter contre l’influence croissante des Réformés. Elle a soutenu le duc de Lorraine qui, profitant des guerres de religion, a tenté de s’emparer du trône. Ainsi Henri de Guise, chef des LIgueurs, provoque à Paris, en mai 1588, la « journée des barricades » contre le roi Henri III. Celui-ci le fait assassiner, et s’entend avec Henri de Navarre, le futur Henri IV, héritier de la couronne. Les Ligueurs sont battus à Senlis (1589), mais Henri III est à son tour assassiné par le moine Jacques Clément. Henri de Navarre, prince protestant, doit conquérir son trône, tandis que le duc de Mayenne, frère du duc de Guise, est nommé lieutenant général du royaume.

En ces temps troublés, pendant qu’Henri IV monte du Béarn sur Paris, la capitale est livrée aux « Seize », des ligueurs acharnés, qui font régner la terreur. Le duc de Mayenne convoque en 1593 les États généraux, qui doivent nommer un roi, mais ils se montrent incapables de rien décider. Henri IV, pour apaiser la situation, se convertit au catholicisme, ce qui lui permet d’accéder au trône.

satire2-104x150 dans EssaiL’ouvrage a été rédigé par un groupe de bourgeois de Paris, catholiques et soutenant la royauté légitime, heureux de saluer dans l’échec de la Ligue la victoire de la raison et de la patrie sur le fanatisme:  les chanoines Gillot, chez  qui se tinrent les réunions des auteurs, et Pierre Le Roy. C’est ce dernier qui est l’auteur de « La vertu du catholicon », et l’inspirateur du plan général de l’oeuvre. S’ajoutent à eux le poète humaniste Passerat, un érudit, Florent Chrestien, enfin des hommes de loi, Gilles Durant, Rapin et Pierre Pithou, qui a revu l’ensemble.

Le titre est emprunté à l’auteur latin Varron : il avait nommé « Ménippées » des textes mêlant la prose et les vers dans un mélange critique visant tous les sujets de sa société. Ménippe, philosophe du III° s. av. J.-C., disciple de Diogène le cynique, même s’il n’avait composé ni vers ni satires, était célèbre, en effet, par son humeur moqueuse et par son langage, franc et brutal. Deux siècles après Varron, l’auteur grec Lucien avait lui aussi présenté Ménippe comme type du railleur.
Quelques mois avant l’entrée du roi dans Paris, en 1593, est imprimé à Tours un court essai, intitulé la Vertu du Catholicon d’Espagne ; en 1594, après la soumission de Paris, est ajouté à cette brochure un Abrégé des Estats de la Ligue, et le tout reçut le nom de Satire Ménippée.
Le passage [ fichier doc La satire Ménippée
] se présente comme un éloge ironique d’une sorte de remède miraculeux, le  « Catholicon ». Mais que symbolise-t-il ? 

UNE PARODIE DE BONIMENT

bonimenteur-150x122 dans La RenaissanceOn appelle bonimenteur celui qui argumente habilement pour vendre sa marchandise. On les trouve donc sur les champs de foire ou les marchés, soit pour annoncer un spectacle, soit pour vendre toutes sortes de remèdes. Leur discours, ou boniment, a donc un double objectif : attirer le client en retenant son attention, et lui promettre, quand il s’agit de remèdes, une prompte guérison de toutes les maladies possibles.

Ce passage est construit en deux temps.
Les paragraphes II à IV inclus présentent des exemples de l’action efficace du « catholicon ». Ce sont tous des cas illustres, un « Roi », une armée, ce qui permet un raisonnement a fortiori : si le « catholicon » réussit pour des cas si importants, si difficile à régler, il ne pourra que réussir au niveau des individus, leur apporter chance et réussite.
Les paragraphes V à IX interpellent, eux, directement le « client ». L’énumération des verbes à l’impératif, aux lignes 19-20 et 28-29, représente toutes les vertus du « catholicon », les merveilleuses possibilités qu’il offre aux « clients » . Une interrogation rhétorique, à la ligne 22, « Voulez-vous être un honorable rieur et neutre ? », feint d’entrer dans la conscience de ce client potentiel, pour se mettre à sa place et imaginer ce qu’il peut souhaiter.

apothicaire-106x150 dans Littérature        On est intrigué, dès la lecture du titre, par le nom du produit vanté : « Higuiero ». Ce mot n’existe pas en espagnol. Peut-être vient-il d’une dérivation du terme « higo », signifiant « la figue » (« higuera » désigne « le figuier »), auquel s’ajoute le suffixe « - ero » qui marque l’agent ? Ou bien il serait créé par contamination entre « higiene », « l’hygiène », et « hierro », pour un objet fait de fer… Le terme désigne, en tout cas, un étrange produit, fabriqué tel un remède : « affiner cette drogue ». Son rôle de remède est également marqué dans le paragraphe VII par le parallélisme établi avec le « feu saint Anthoine » (cf. Note).

Ce remède existe d’ailleurs sous toutes les formes permises par la pharmacopée. La formule « cacheté de catholicon » le montre tel une pâte, un onguent. Le fait de l’utiliser « au bas de la lettre » pour la signature en fait un liquide, un sirop. Puis il devient une poudre, dont il faut peser la quantité : « une demi-drachme ». Il se transforme ensuite en une sorte de pilule : « « un grain de higuiero » (l. 17-18), « un grain de Catholicon en la bouche » (l. 29). On peut même en faire une substance qu’on ajoute à de la peinture : « Faites peindre […] des croix de Higuiero ». Enfin, le produit fonctionne aussi à la façon d’un talisman, pour protéger dans toutes les situations : « pourvu que vous colliez votre épée dedans le fourreau avec du Catholicon », comme pour purifier l’usage de cette épée. C’est même un laisser-passer qui ouvre toutes les routes des lignes 25 à 27.

         Enfin, pour séduire le futur acheteur, il faut insister sur l’efficacité totale du remède, qui exerce un effet quasi magique. Pour cela, le discours utilise trois procédés. La certitude de la réussite est marquée par l’emploi du futur, dans chaque paragraphe, toujours placé à la fin. La rapidité du succès est soulignée plusieurs fois, d’abord par la ponctuation : l’auteur choisit la parataxe, avec les deux points qui introduisent la conséquence. De plus, l’immédiateté du résultat est traduite par des formules telles « vous voilà » (l. 23) ou « il ne vous faut point de plus valable » (l. 25-26).
Ainsi , ce remède permet d’éliminer tous les obstacles, toutes les résistances. Le texte met cette idée en valeur par des jeux d’antithèses. On note, par exemple, dans « qu’il n’avait pu vaincre par armes en vingt ans », le contraste entre cette durée et l’immédiateté du résultat, ou l’opposition lexicale entre les hyperboles multipliées dans le paragraphe IV (« grande et puissante armée […] braves et généreux guerriers ») et le résultat : « engourdira tous les bras ». ), De même la restriction « bien qu’on vous connaisse pour tel », montre à quel point le fait de ne pas être arrêté comme pour « espion » est miraculeux. 

Ce discours imite bien le boniment d’un charlatan, mais ici parodique, car tous les résultats indiqués, au lieu d’être liés à la santé, sont associés à l’immoralité (« espion », « perfide et déloyal », « trahissez »…) ou au crime avec la récurrence du mot « assassiner ». D’où le second terme dans le nom du remède, « dell’ infierno » : il vient bien de l’enfer. Il y a donc une inversion des valeurs, base même du décalage comique.

UN VIOLENT PAMPHLET

Cet ajout de « dell’ infierno », en soulignant l’immoralité de l’action du « catholicon », nous guide vers les deux dénonciations, faites sur un ton polémique.

philippe-ii1-111x150         La première dénonciation est politique, avec une cible nettement visée, le Roi d’Espagne, Philippe II, qui a succédé à Charles Quint en 1580. Le texte critique son ingérence dans les affaires de l’Europe, par désir d’hégémonie : on note l’opposition entre « casanier », avec la mention du palais de l’« Escurial » où il réside,  et les pays cités : les « Flandres », la « France ».
Un double reproche lui est adressé, pour dénoncer cette ingérence. Une rumeur persistante voulait que le Roi d’Espagne entretienne, à son service, un réseau de Jésuites, lui servant d’espions, d’où  la mention du père Ignace (de Loyola), fondateur de la Compagnie de Jésus,
mention abusive puisqu’il est mort en 1556, bien avant l’assassinat évoqué, celui de Guillaume de Nassau, prince d’Orange en 1584, effectivement commis par un agent du roi d’Espagne.
En revanche, les deux noms cités aux lignes 5 et 6, ont joué un rôle important aux côtés de la Ligue.
Bernardino de Mendoza, après avoir espionné en Angleterre, dont il fut expulsé en 1584, reprend cette activité en France de 1584 à 1591, en apportant un soutien financier au duc de Guise et au parti de la Ligue. Son action a été déterminante dans la journée dite « des barricades ». Le jésuite Commolet, en 1593, appelle, lui,  dans tous ses sermon, à l’assassinat d’Henri III. Après cet assassinat, il déclare en chaire que l’assassin Jacques Clément est placé dans le ciel au rang des bienheureux. Les jésuites sont donc montrés comme des intermédiaires dangereux : « il lui trouvera homme », « ils lui fourniront d’un religieux apostat ». Ils disposent, en effet, d’argent pour recruter et placer des hommes dans les plus hautes sphères de l’État, comme le montre l’énumération des lignes 16 à 9. D’ailleurs l’expression « Soyez pensionnaire d’Espagne » invite à recevoir une rémunération du Roi d’Espagne.  

bataille-de-senlis-150x112        Le texte rappelle aussi à quel point l’Europe est troublée, depuis des années, par les guerres de succession. Philippe II espère, en effet, obtenir le trône de France pour sa fille, l’infante Isabelle d’Espagne, puisque lui-même a épousé Elisabeth de Valois, fille d’Henri II, cela pour éviter l’avènement d’un roi huguenot, Henri de Navarre. Ainsi il envoie ses propres soldats soutenir les Ligueurs, ce que rappellent les lignes 4 et 5, qui présentent l’ambition territoriale comme une sorte de caprice royal : « Si ce Roi se propose…» Le « catholicon » symbolise donc ce soutien du roi « catholique » dans le discours qui critique ces combats. On y note l’opposition entrele jugement mélioratif de l’auteur, « ces braves et généreux guerriers » qui se battent « pour la défense de la Couronne et Patrie », avec les majuscules valorisantes, et les termes péjoratifs qui les qualifient du point de vue espagnol, que l’auteur feint de reprendre : « piteux et horribles Français »

        A cette première critique s’ajoute  une dénonciation religieuse et morale, car le discours reflète aussi le conflit religieux qui déchire la France, depuis de multiples années. Le passage fait clairement apparaître les deux camps en présence.
D’un côté, il y a
le catholicisme de la Contre-Réforme, représenté par la Sainte-Ligue, et soutenu par les Jésuites et autres « Cardinaux, Légats et Primats ». Or, le discours souligne la grandeur des crimes commis par la comparaison à «Judas », mentionné à deux reprises, et par l’hyperbole péjorative : « ce prodigieux et horrible forfait ».
lordre-des-jesuites-150x97Les Jésuites sont d’autant plus dangereux que leur appartenance à l’Église excuse par avance les fautes qu’ils poussent à commettre. D’où l’imitation du discours des jésuites, avec la parenthèse en latin (« salva consciencia ) et l’amplification des lignes 9 à 11 (« sans craindre Dieu ni les hommes »), à nouveau avec une reprise des termes mêmes des jésuites, « coup du Ciel », qui appliquent hypocritement à la Providence l’assassinat d’Henri III.
De l’autre côté, nous avons les partisans de la Réforme
 : « Huguenots ou fauteurs d’Hérétique », « infidèles et Huguenots ». Le discours reproduit les termes péjoratifs employés contre eux. Mais, en même temps, le texte, aux lignes 18, 21, 24 et 31, montre l’inversion des valeurs, puisque ce sont les plus honnêtes des citoyens qui sont ainsi qualifiés
.

Ainsi le texte montre un pays qui fonctionne à l’envers, profondément gangrené par les interventions étrangères. Cette inversion est tellement flagrante qu’elle ne peut que choquer les lecteurs

CONCLUSION

Ce passage présente un éloge paradoxal. L’ironie qui parcourt le texte détruit, en effet, tous les arguments du discours des partisans de la Ligue qui avaient convoqué ces États généraux. Il se trouve renversé, ridiculisé, une sorte de carnaval bouffon d’idées. Mais, au-delà, un désir profond se manifeste : celui de la paix retrouvé avec l’avènement d’Henri IV. Mais la vie de celui-ci ne cessa pas d’être menacée, avec, par exemple, en décembre 1594, la tentative de Jean Châtel, dont lui-même a reconnu qu’il avait été influencé par les Jésuites au service de Philippe II, jusqu’à son assassinat en 1610 par Ravaillac.

Il est original aussi par le mélange de réalisme et de fantaisie. Le texte s’appuie, en effet, sur des faits historiques que tous les lecteurs de cet temps connaissaient parfaitement. Mais le ton adopté, celui de la parodie à travers ce boniment du premier des deux charlatans, l’Espagnol, relève, lui, de la pure fantaisie. 

 


 L’orgueil de l’homme

     

      Montaigne, Montaigne est un parfait représentant des humanistes du XVI° siècle, d’abord par l’instruction qu’il a reçue. Son père, lui-même humaniste, lui fait apprendre le latin et le grec, puis il va au collège de Guyenne à Bordeaux, très réputé, enfin lui-même ne cessera de parcourir les grands auteurs de l’antiquité, tels Sénèque ou Plutarque. En témoigne sa « librairie », bibliothèque aménagée dans une tour du château hérité à la mort de son père en 1568.S’y ajoute  l’influence de son ami, Étienne de la Boétie, lui-même humaniste et stoïcien, rencontré en 1557, et dont la mort, en 1563, lui cause un vif chagrin. Pour en savoir plus sur Montaigne, un site :  http://www.alalettre.com/montaigne-bio.ph

       essais-84x150 dans EssaiLe titre de son oeuvre, Essais, est défini par Montaigne lui-même : « un registre des essais de ma vie », c’est-à-dire des expériences vécues. L’ouvrage, avec de multiples « ajoutailles » et des remaniements, qui ont donné lieu à plusieurs éditions,  montrent d’ailleurs l’évolution de sa pensée.Le livre II comporte un long passage intitulé « Apologie de Raymond de Sebond », où Montaigne développe les concepts de la philosophie sceptique. Le Livre III, même s’il exprime une sagesse plus personnelle, reste marqué par ce scepticisme : renoncement à la connaissance absolue, refus d’affirmer des certitudes. Montaigne y vise un double objectif, comme dans ce passage [fichier doc Michel de MONTAIGNE] : d’une part, éduquer l’esprit à la prudence, c’est-à-dire à une forme de réflexion nécessaire avant de porter un jugement, d’autre part, dompter l’orgueil de l’homme, en lui montrant à quel point il est sujet à l’illusion. Nous nous intéresserons, plus précisément,  aux cibles et aux procédés de la satire de Montaigne ?

LA VANITE DE LA GRANDEUR

Ce passage développe une argumentation critique qui fait appel à la fois à l’observation du lecteur (« il ne faut que voir », l. 1) du lecteur, c’est-à-dire à sa propre expérience et à son bon sens, et à des exemples empruntés aux auteurs antiques.

Montaigne, dans le passage précédent, vient de montrer que ce n’est pas le mérite qui accorde la grandeur, mais la « fortune », c’est-à-dire le hasard, la chance. C’est cette idée que le texte développe.

roue-de-la-fortune-_-hortus-deliciarum-150x137 dans La Renaissance        La notion de « fortune » (la « roue de fortune ») est apparue au XII° siècle, avec la fin du monde féodal, stable et strictement hiérarchisé, remplacé par une économie marchande, où l’argent joue un plus grand rôle, permettant toutes les ascensions sociales, mais aussi des chutes spectaculaires. L’image s’est ensuite développée au fur et à mesure que se réalisaient les nouvelles découvertes, qui ôtent à l’univers son image invariable, puis les multiples conflits, notamment religieux. C’est cette conception d’un monde instable, où le destin peut tout changer d’un instant à l’autre, qui fonde le raisonnement de Montaigne au début du premier paragraphe, avec l’inversion de l’exemple qu’il met en place, celui d’« un homme élevé en dignité ». Déjà le participe passé, « élevé », suggère une passivité, comme si cette élévation ne venait pas de lui. Cela est confirmé par l’indice temporel qui marque l’antithèse, « trois jours auparavant, homme de peu », qui donne l’impression que l’élévation est le fruit du hasard. Ensuite, Montaigne inverse la situation par hypothèse : « Que la chance tourne aussi, qu’il retombe et se mêle à la foule ». Ainsi la grandeur semble bien fragile, et très éphémère, à l’image de cette fin de siècle troublée, comme le signale la conclusion de Montaigne : « C’est une chose que j’ai vue souvent de mon temps ». On comprend alors la comparaison aux pions d’un jeu : « à la mode des jetons ».

         La logique voudrait que la cause de la grandeur soit le mérite, et que ce soit ce mérite qui entraîne le respect. Or Montaigne va montrer l’inverse par son hypothèse antithétique : la grandeur se suffit à elle-même, c’est le rang accordé qui devient la cause et accorde le mérite. Dans un premier temps, l’élévation est présentée, c’est l’hypothèse positive. Elle est mise en valeur par l’antithèse entre « homme de peu » et le redoublement lexical, « une image de grandeur, de suffisance »,  pour traduire sa fierté, sa prétention. Cela se trouve renforcé par un parallélisme, toujours avec un redoublement lexical, entre « croissant de train et de crédit », qui évoquent la suite de personnes qui l’accompagnent et l’influence qu’il exerce, et « il a crû en mérite ». 
Puis
l’hypothèse devient négative. Par le recours au discours rapporté direct, Montaigne démythifie plaisamment cette grandeur en mettant en évidence l’étonnement public (« l’admiration ») par les trois questions du peuple, aux lignes 6 et 7, en gradation rythmique. Elles conduisent à un jugement ironique, par antiphrase : « nous étions vraiment en de bonnes mains »

     Montaigne renforce son analyse par l’anecdote empruntée à l’auteur latin, Diogène Laërce , qui rapporte les propos du philosophe Antisthène. Cette anecdote est plaisante, par l’animalisation des puissants en « ânes », animal connu pour sa bêtise. Cette anecdote reprend l’inversion de la cause et de la conséquence avec l’antithèse entre le redoublement de l’hyperbole, « les plus ignorants et incapables hommes » (l. 19) et « très dignes . L’organisation syntaxique pose la conséquence comme immédiate, « en devenir incontinent très dignes », tandis que la cause est donnée ensuite : « parce que vous les y employez ».

     On constate donc dans ce texte à la fois la critique des puissants, montrés comme peu aptes à gérer les affaires qui leur sont confiées, et de ceux qui leur permettent d’accéder au pouvoir, montrés, eux, comme naïfs et dépourvus de jugement. 

L’IDOLÂTRIE DES PUISSANTS

La critique se déplace, en effet, contre ceux qui se laissent tromper par cette grandeur sans mérite.

rois-et-princes-150x114 dans Littérature L’excès d’adoration, la vénération de cette grandeur illusoire se fait presqu’à l’insu des gens : « il coule insensiblement en nos opinions une image de grandeur, de suffisance ». Le monde finit ainsi par ressembler à une sorte de théâtre, où se joue une comédie qui abuse le public : « Voire et le masque des grandeurs, qu’on représente aux comédies, nous touche aucunement et nous pipe ». Montaigne s’implique directement dans cette critique, lui qui a fréquenté les puissants, comme le montrent le pronom « je », et le redoublement lexical qui élève les rois à une dignité divine : « Ce que j’adore moi-même aux Rois, c’est la foule de leurs adorateurs. » N’oublions pas que le XVI° siècle est l’époque où s’affirme peu à peu la monarchie absolue, dite « de droit divin », qui cherche à étaler son luxe et met en place une stricte étiquette.
Par prudence, le dernier paragraphe, qui pousse à l’extrême cette idée, est déplacé dans l’espace, puisqu’il s’agit du peuple « de Mexico » avec  son « Roi ». L’on y retrouve le champ lexical du divin : « « canonisent le Roi », « adorent », « déifié ». Montaigne procède alors par énumératio
n. Une première, à la ligne 26, rappelle les valeurs qui devaient être, par tradition, celles du roi de France ; la seconde, des lignes 27 à 29, en revanche, traduit l’excès, puisque cela place le roi au-dessus des éléments naturels, célestes (« le soleil », « les nuées ») comme terrestres : « le cours des rivières », « la terre ».

         Cela conduit à démythifier les honneurs rendus aux puissants, notamment aux rois. Montaigne n’en conclut pas pour autant au rejet de tout signe de respect. Il demande seulement plus de sagesse, une juste mesure, exprimée par un chiasme syntaxique entre « Toute inclination et soumission leur est due, sauf celle de l’entendement » et « Ma raison n’est pas formée à se courber et fléchir ».  Il s’agit donc, pour Montaigne, de distinguer ce qui relève d’une simple convention, d’une gestuelle (« mes genoux »), de ce qui implique un jugement de valeur, une estime accordée au mérite.
Ce désir de distinguer l’apparence de la vérité est soutenu par l’exemple de Melanthius, emprunté à Plutarque. Lui aussi distinguait, dans sa réponse le
sens de la tragédie, le fond, ici « point entendu », c’est-à-dire pas compris, et l’apparence, la forme, le style, décrit par des termes péjoratifs : « offusqué de gravité, de grandeur, de majesté ».   :

Montaigne invite donc son lecteur à ne pas se laisse duper par les apparences, qui ne sont qu’un « masque », comme au théâtre.

CONCLUSION

Ce texte propose une satire très liée au contexte, en un siècle de troubles politiques et religieux, où le pouvoir royal essaie de fixer sa puissance. Derrière l’ironie de Montaigne et les anecdotes plaisantes qu’il utilise pour soutenir sa propre opinion, on sent le désir de préserver sa propre liberté. N’oublions pas non plus que lui-même a exercé un pouvoir, en tant que Maire de Bordeaux, puis des missions diplomatiques, ce qui lui a donné l’occasion de voir l’envers du décor, les coulisses de ce théâtre qu’est le monde.

manuscrit-des-essais-115x150Nous observons aussi le pessimisme de Montaigne vieillissant, que reflète d’ailleurs la dernière phrase du chapitre VIII : « Tous jugements en gros sont lâches [= faibles] et imparfaits ». Cette représentation de la faiblesse de l’homme contraste avec l’élan enthousiaste des débuts de l’humanisme : l’homme est dupé par ses sens, et par son mimétisme naturel, sa volonté de faire comme les autres.

 

 « Marcher d’un grave pas… »

Du Bellay, Joachim Du Bellay (1522 ?-1560) s’est intéressé très tôt à l’art et à la littérature. Grâce à un de ses oncles, il commence des études de Droit à Poitiers. Il y rencontre alors Ronsard, qui l’incite à entrer au collège de Coqueret, à Paris,  pour suivre des études humanistes. Il se lie d’amitié avec de jeunes poètes, avec lesquels il fondera la Pléiade, tous, comme lui, ardents défenseurs de l’usage de la langue française, comme on peut le constater dans Défense et Illustration de la langue française, véritable manifeste publié en 1549. Puis vient un premier recueil poétique, L’Olive.  Alors que ses troubles de santé s’aggravent – il est atteint d’une surdité précoce – son oncle cardinal se voit chargé d’une mission auprès du pape à Rome, et lui propose de l’accompagner en tant que secrétaire. Du Bellay part en 1553, plein d’enthousiasme, pour découvrir l’Italie, berceau de la Renaissance et patrie des humanistes… 

Le recueil, au titre évocateur, Les Regrets, paru en 1558, comporte 191 sonnets composés pendant les quatre années que Du Bellay passe à Rome. Avec leur découverte de l’Italie, les poètes de la Renaissance découvrent aussi le « sonnet », mis à la mode par Pétrarque, en décasyllabes, ou, comme ici en alexandrins.[fichier doc Joachim DU BELLAY] Il s’agit d’un des trois principaux sonnets que Du Bellay consacre à la peinture de la Cour pontificale. Comment le portrait des courtisans permet-il à Du Bellay, de poser les valeurs humanistes ?

UN PORTRAIT PITTORESQUE

Le portrait se présente comme une sorte d’énigme, en raison de la construction du sonnet : une série de propositions juxtaposées, dont le verbe est à l’infinitif, dépeint les comportements. Elles conduisent à un trait final qui élucide l’énigme et pose le jugement de l’auteur.

courtisan-90x150 dans La Renaissance Avec le verbe « marcher », lancé en tête du sonnet, le portrait s’anime pour caricaturer les comportements, traçant le croquis d’un personnage réduit à quelques traits. Nous avons d’abord sa démarche, dont la lenteur et la solennité sont reproduites par le rythme binaire du premier quatrain. La césure est, en effet, fortement marquée, et cette impression est aussi due à la répétition de l’adjectif  « grave » et àl’assonance de la voyelle ouverte [a]) dans les deux premiers vers.
Le visage exprime cette même solennité, de façon presque comique avec le singulier qui généralise (« un grave sourci ») et l’antithèse entre « grave » et « souris », termes eux-mêmes peu appropriés à l’idée de « faire fête ».
Enfin, la gestuelle produit la même impression de lenteur mesurée : ces signes de tête n’engagent à rien, sont peu compromettants. On note aussi le verbe « seigneuriser », auquel Du Bellay donne un sens original, 
traiter en seigneur, respectueusement. A l’origine, il s’agissait de  donner véritablement à quelqu’un le titre de seigneur. Le rythme en decrescendo du vers 9 (4 / 2 / 4 / 2) semble d’ailleurs reproduire la flexion respectueuse.  L’effet comique est renforcé par la reprise de « chacun », pronom mis en valeur à la césure par son antéposition au vers 2, puis répété au vers 9, qui donne un aspect mécanique à ces attitudes.

Puis la caricature est soutenue par les discours rapportés. Ils sont mentionnés dès le premier quatrain, d’abord de façon générale par « balancer tous les mots », qui signifie peser avec prudence ce que l’on va dire. Puis ils sont reproduits de façon directe, en gardant l’italien aux vers v. 4, 5, et 6, pour restituer la couleur locale. Le parallélisme de « Messer non » et « Messer si » donne une impression d’absurdité, car la réponse semble distribuée au hasard, et n’est justifiée par rien, sinon une contrainte de politesse, comme pour « son Servitor ». Le verbe « entremêler », complété par l’adverbe « souvent »,  accentue d’ailleurs cette impression, car la formule « E cosi » est tout aussi artificielle, n’ayant comme but que celui de satisfaire l’interlocuteur.
Ces expressions, si brèves, ressemblent à des tics de langage, qui ridiculisent celui qui les utilise. Elles contrastent avec le verbe « discourir », qui, lui, suggère un flot de mots, intarissable sur le thème des guerres de conquêtes italiennes. C’est aussi une façon de se faire valoir auprès des Français en se rangeant de leur côté dans leur lutte avec Charles Quint pour l’hégémonie.

Du Bellay élabore donc, dans ce sonnet, une succession de petits tableaux, qui font sourire tant ces personnages ressemblent à des automates. On pense à l’analyse de Bergson, dans Le Rire, dont l’origine vient, selon lui, « du mécanique plaqué sur du vivant ».

LA DÉNONCIATION

Toute satire vise à dénoncer. Le sonnet de Du Bellay a donc pour but de démasquer, pour rétablir la vérité qui se cache derrière les comportements et les mots. Le vers 10, qui généralise, présente la cible, le « courtisan romain ».

Le premier reproche porte sur l’hypocrisie. Pour chaque trait du portrait, Du Bellay introduit, en effet, un indice qui conduit à montrer que, dans ce monde, tout est factice. Ainsi, dans le premier quatrain, l’antithèse entre « grave » et « souris » présente déjà  une mimique trop calculée, dépourvue de toute spontanéité, en fait insincère. De même, la place de « chacun », antéposé, à la césure, démasque le courtisan qui ne distingue pas le réel mérite, qui étale un enthousiasme trop généralisé pour être sincère.
Puis, dans le second quatrain, le verbe « contrefaire » signale une politesse de façade, et l’allitération du [s], présent dès le vers 4, semble reproduire le sifflement d’un serpent, aussi perfide que le courtisan cherchant à s’insinuer dans les bonnes grâces de tous. De même, le contenu des discours est par avance posé comme faux par la subordonnée hypothétique, introduite par « comme si », qui précède.
Enfin, dans le premier tercet, le verbe « cacher » poursuit le champ lexical de l’hypocrisie, cette fois-ci sur le statut social : le terme « pauvreté » s’oppose à « brave apparence ». L’adjectif joue sur le double sens du terme à cette époque, qualifiant à la fois l’élégance vestimentaire et la valeur morale, mélange de droiture et de courage.Mais il ne s’agit, ici que d’une « apparence ». Le courtisan ne vit donc que pour le paraître, que pour faire illusion, par orgueil.

Dans les quatrains, Du Bellay maintient le mystère. C’est au vers 10 qu’il ôte le masque, en donnant la clé, « suivant la façon du courtisan romain », qu’il confirme en élargissant la cible au vers 12 : « cette cour », complément antéposé qui met la cible en valeur à la césure, avec un démonstratif de sens péjoratif. Ainsi ressort l’ironie par antiphrase de la dénonciation, avec l’hyperbole, « la plus grande vertu », qui la rend plus violente, et l’on comprend alors toute l’amertume de Du Bellay.
Le dernier tercet révèle, par opposition, une douloureuse réalité : l’adverbe « mal », répété trois fois, forme un écho rythmique à l’adjectif « grave » du début. C’est l’échec qui ressort :  l’énumération, « mal monté, mal sain et mal vêtu », place au centre la maladie, la pelade, dont souffre Du Bellay, encadrée par le manque d’argent. Ces deux maux sont repris dans le parallélisme négatif final : « Sans barbe et sans argent ».

Même si Du Bellay ne dit pas « je », remplacé par le pronom indéfini « on » pudique, on comprend qu’il s’agit bien là d’une confidence, d’un aveu de sa désillusion d’humaniste, pour lequel Rome représentait le modèle idéal. Seul le dernier mot du sonnet reste porteur de son espoir : le retour « en France ».

CONCLUSION

les-regrets-96x150 dans LittératureLa satire de Du Bellay, malgré la brièveté du sonnet, est évocatrice de ce que pouvait être « la cour », qu’elle soit italienne ou française d’ailleurs. On trouve déjà ces mêmes critiques chez Baldassare Castiglione, dans Le Livre du courtisan, publié à Venise en 1528, sorte de manuel de savoir-vivre pour un courtisan idéal. Mais elles sont plus touchantes chez Du Bellay, car on perçoit sous l’ironie sa déception face à la médiocrité d’une ville qui l’avait fait rêver. La structure du sonnet, avec son aspect énigmatique dont la clé ne se révèle que peu à peu, semble même reproduire la façon dont les courtisans se plaisent à se masquer.

En contrepoint, on peut donc dégager de ce poème les vraies valeurs humanistes :  la noblesse véritable n’est pas fondée sur l’apparence, mais sur la pratique de la vertu et de la vérité. Ainsi, il convient de ne pas traiter « chacun » de la même façon, mais de savoir reconnaître le mérite personnel, en le plaçant au-dessus de l’artifice et du faux pouvoir. Enfin, Du Bellay prône ici la liberté de pensée et de parole : « suivre en son parler la liberté de France », est le souhait qu’il formule dans un autre sonnet des Regrets


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 Le sermon de la folie, Chap. XL

OuErasme, vrage conçu et rédigé en 1509 en latin à son retour d’Italie, dédiée en 1510 à l’anglais Thomas More (futur auteur de l’Utopie, 1516), imprimé pour la première fois à Paris en 1511, puis enrichi dans plusieurs éditions bâloises jusqu’en 1532, l’Éloge de la folie, rapidement traduit, est l’un des ouvrage les plus célèbres de la Renaissance.

Originaire des Pays-Bas, Erasme a multiplié les voyages en Europe, ce qui l’a conduit à rencontrer les plus illustres humanistes de son temps. Devenu prêtre à 25 ans, il entreprend, outre les traductions des auteurs antiques, une traduction de la Bible, qui lui vaut de solides inimitiés de la part des théologiens qui refusent le recours direct aux textes sacrés. Alors que les idées de Luther progressent en Europe, les deux camps, catholiques traditionalistes et Réformés lui demandent de prendre clairement parti. Mais la principale caractéristique d’Erasme est sa volonté de rester indépendant de tous les pouvoirs, politique comme religieux. [Pour en savoir plus sur l'auteur, un site : http://www.renaissance-france.org/rabelais/pages/erasme.html]

« C’est la Folie qui parle », ainsi débute cet étrange sermon dans lequel la Folie fait son propre éloge, vante sa puissance et les avantages immenses qu’elle offre à l’homme. Elle se présente comme sources de tous les plaisirs. Cependant, le lecteur s’interroge devant ses déclarations [fichier doc ÉRASME  ] : où se trouve la folie, chez la locutrice, ou chez les hommes auxquels elle s’adresse ? Que dénonce le discours qu’Erasme prête à la Folie ?

IMAGES DE LA FOLIE

      Le passage présente une double image, puisqu’elle est à la fois personnifiée, celle qui prononce ce discours, et présentée comme une caractéristique humaine. Dans la phrase d’ouverture, « Je reconnais authentiquement de notre farine », l’adjectif possessif est, en effet, à la fois un pluriel de modestie, de bon ton dans un discours, et une façon de s’associer aux « fous » qu’elle vise.

holbein_foliexvi-150x129 dans EssaiLe choix de déléguer la parole à la Folie, procédé de prosopopée, permet à l’auteur de s’effacer. Cette distance lui donne une liberté de ton plus grande, et l’exclut des cibles visées. Ainsi le pronom « ils », qui désigne les hommes destinataires s’oppose nettement au « je », accompagné, lui, du verbe de parole au début des 3ème et 4ème paragraphes : « Que dirai-je », « que dis-je ? ». De même les pronoms démonstratifs, « ceux qui… », en anaphore dans le 2ème paragraphe, ou « celui qui » (l. 17), se  chargent d’une connotation péjorative. Mais le « je » disparaît du dernier paragraphe, ce qui lève en partie le masque en laissant entendre plus nettement la voix d’Érasme.

Mais la folie caractérise aussi les hommes. Tous les comportements décrits dans le discours relèvent, en effet, de la folie : « les gens qui, par une folle mais douce persuasion ». Ils semblent même dépasser en folie l’allégorie : « Et de pareilles folies, dont j’ai moi-même presque honte… ».

        Cette folie prend, chez les hommes, la forme de la superstition, croyance aveugle en l’irrationnel. La Folie, porte-parole d’Érasme, montre leur naïveté, car les hommes croient, tels des enfants, en de « mensongères et monstrueuses histoires de miracles », accusation reprise de façon insistante par « fables énormes ». Rappelons qu’étymologiquement le mot « fable » signifie « mensonge ». Nul homme n’échappe à cette illusion, comme le prouvent les exemples précis sur lesquels la Folie attire l’attention par l’emploi de l’impératif pour introduire l’énumération de statuts sociaux : « Voyez donc ce marchand, ce juge, ce soldat… ». Aucune catégorie sociale n’est exclue, qu’il s’agisse de gens éduqués ou non, et le dernier paragraphe, des lignes 37 à 39, accumule les cas concrets : celui qui souffre de « mal de dents », « les femmes en couches » la victime d’un vol, le marin « naufragé », le berger avec ses « troupeaux ».
C’est le plaisir qui motive cette croyance en l’irrationnel, dès l’énumération des lignes 3 et 4, complétée par le parallélisme qui suit : « Plus le fait est invraisemblable, plus ils s’empressent d’y croire et s’en chatouillent agréablement les oreilles. » Cela confirme l’idée qu’il s’agit d’un simple amusement qui n’atteint pas le cerveau, se contentant de rester à la surface des « oreilles ». Le champ lexical du plaisir parcourt d’ailleurs l’ensemble du texte : ces fables servent à « charmer l’ennui des heures »,  « celui qui se flatte délicieusement », « quoi de plus heureux ».

         Érasme rapproche ce goût pour l’irrationnel des pratiques magiques, montrant ainsi à quel point l’homme reste primitif. Il faut, en effet, respecter une sorte de mode d’emploi, choisir le bon jour, avoir l’objet approprié et la bonne formule : « certains jours, avec certains petits cierges et certaines petites prières », « les paroles prescrites ». L’un « se nourrit de formules magiques », d’autres « récitent quotidiennement sept petits versets […] », avec le chiffre « sept » considéré depuis l’antiquité comme magique, formule reprise par « ces petits versets magiques ».
Pour ridiculiser cette croyance aveugle, l’auteur joue aussi sur les contrastes dans le rythme des phrases. Ainsi, quelques mots rapides suffisent à présenter l’action magique, minimisée par ce procédé, tandis qu’une longue énumération exprime, elle, les attentes : les
« formules magiques et oraisons » s’oppose aux deux lignes d’énumération, en gradation, renforcée par l’absence d’article et par des adjectifs mélioratifs, terminées par l’exclamation. On retrouve ce même procédé d’énumération pou l’effet attendu, aux lignes 27 et 28, introduite par l’hyperbole « tant de ».

letien_stchristophe-93x150 dans La Renaissance saintgeorges-95x150 dans Littérature Tout aussi primitif est le culte rendu à ce que la Folie représente comme des idoles, de façon très irrespectueuse puisqu’elle mélange la mythologie antique et les saints chrétiens : « la rencontre d’une statue ou d’une peinture de ce Polyphème de saint Christophe », « ils ont trouvé en saint Georges un second Hercule ». On note l’exagération cocasse : « ils en sont presque à adorer son cheval très dévotement caparaçonné et adorné ».

Erasme adopte donc un ton délibérément ironique pour désigner les premières cibles de la satire, des défauts humains. Mais, derrière ce masque de légèreté se cache une dénonciation bien plus sérieuse.

LA  DÉNONCIATION

Ce texte, au-delà du ton plaisant, remet en réalité en cause les abus de la religion catholique, de son Eglise et de ses fidèles.

        Pour Erasme, l’argent joue un rôle trop important au sein de l’Eglise. Rappelons que, dès le Moyen Âge, les besoins de l’Eglise augmentent, notamment pour construire églises et cathédrales, ainsi que pour les croisades. Aux XV° et XVI° siècles, des sommes encore plus importantes sont requises, par exemple pour St Pierre de Rome, pour de nouvelles églises ou pour subvenir aux dépenses du clergé.
Ainsi, dès le 1er paragraphe, la critique est nettement formulée contre l’Église qui profite de la crédulité des fidèles. Elle
ferme le paragraphe, conclusion introduite prudemment par le connecteur « D’ailleurs », comme s’il s’agissait d’un ajout de dernière minute, mais insistante avec la gradation de « quelque profit » à « tout au bénéfice » et le renchérissement de « prêtres » et « prédicateurs ».
L’argent parcourt en fait le texte, à travers les pratiques successivement évoquées. I
l faut, en effet, de l’argent pour acheter « certains petits cierges ». Les fidèles font aussi des dons pour se concilier l’appui des saints, par exemple pour saint Georges : « de petits présents gagnent ses faveurs ». Enfin, les prières elles-mêmes se vendent, puisqu’il s’agit d’« oraisons inventées par un pieux imposteur, vaniteux ou avide ».

        La critique se fait plus violente, le ton plus polémique, à propos des « indulgences ». Certes, ce n’est qu’en 1516 que le Pape Léon X va officialiser cette pratique qui permet d’obtenir la rémission de ses péchés contre une aide aux œuvres de l’Église : ce n’est donc plus le « rachat » biblique symbolique – le Christ mort pour racheter les péchés des hommes – mais un « rachat » au sens propre. Mais la pratique existe déjà lors de la rédaction du texte, qui la mentionne des  lignes 25 à 29. Déjà on observe le contraste entre le « peu de monnaie » nécessaire et la somme totale acquise (« sur tant de rapines »), suivie de l’énumération, de tous les péchés commis. Cette dénonciation est renforcée par un autre contraste entre le verbe « purifier » et la métaphore empruntée à la mythologie antique : « le marais de Lerne qu’est leur vie ». Cette allusion au lieu malsain d’un des douze travaux d’Hercule traduit à la fois l’aspect répugnant de leur vie et la difficulté d’une telle purification, avec l’idée que leurs péchés, comme les têtes de l’hydre monstrueuse, se renouvelleront à peine effacés. 
Profitant de la peur de la mort, et des craintes entretenues par toutes les images religieuses dépeignant « l’Enfer », l’Église va encore plus loin : elle propose même un « rachat » de péchés pas encore commis, qui permettra d’entrer plus vite au paradis, en raccourcissant le temps à passer au Purgatoire. Les donateurs versaient  l’argent à un collecteur, en échange d’un certificat signé comportant le type de péché « remis ». Érasme fait allusion à cette pratique des lignes 17 à 19, interpellant le destinataire par une question rhétorique, rendue insolente par
la comparaison des durées indiquées par les « indulgences » à celle mesurée « à la « clepsydre », instrument antique pour mesurer le temps. L’ironie est marquée aussi par le contraste entre le monde de l’au-delà, « la durée du Purgatoire »,  et le lexique scientifique bien terrestre dans l’énumération en decrescendo, de la plus longue durée à la plus précise : « une table mathématique infaillible de siècles, années, mois, jours et heures ». La réponse à cette question est donnée par avance : pour Érasme, il s’agit bien de « pardons imaginaires », terme repris par le verbe « s’imaginent »à la ligne 26.
Cette dénonciation indignée annonce déjà les critiques qui seront formulées par Luther dès 1517, et qui serviront de base à la religion dite « réformée » dans son désir de dissocier l’Église de l’argent.

        Erasme développe longuement un autre reproche : la religion catholique favorise l’hypocrisie. Elle se fonde, en effet, sur la possibilité de pardon des péchés, offerte par la confession, accompagnée, bien sûr, du repentir et de la pénitence. Mais, La Folie souligne le fait que ce repentir n’est qu’apparent, une façade. Ce qui importe aux fidèles est seulement de vivre en toute liberté, comme le montre la restriction introduite par « Encore ne veulent-ils s’y asseoir que le plus tard possible ». En fait, ce qu’ils veulent est profiter des « voluptés de cette vie », terrestre et matérielle, face auxquelles celles du « Ciel » apparaissent bien inférieures : ils se « cramponnent » aux unes, tandis qu’ils « devront se contenter » des autres. De plus, à peine auront-ils été pardonnés qu’ils recommenceront à pécher, idée amplifiée par le lexique hyperbolique : « ils pourront librement recommencer ensuite la série de leurs scélératesses. ». Ainsi le rite de la confession, associé à l’argent, n’est plus qu’un moyen de détourner les commandements bibliques.

tommasso-de-vigilia-la-vierge-marie-xvs-112x150On reconnaît enfin, dans ce discours, une attaque de deux des dogmes de l’Église catholique, que contesteront les Protestants.  Le premier est celui de l’Immaculée Conception. Quoique fixé officiellement bien plus tard, au XIX° siècle, un culte de la Vierge Marie s’est développé dès le Moyen Age : elle est considérée comme exempte du péché originel et ayant conçu Jésus, fils de Dieu, par la seule action de l’Esprit saint. Ainsi les fidèles s’adressaient à elle pour qu’elle intercède en leur faveur auprès de son fils. Or, le chapitre se ferme sur une critique, à peine voilée par l’adverbe « presque », du culte marial, qui, selon Érasme, usurpe la place du culte à rendre au Christ : « Certains cumulent les pouvoirs, particulièrement la Vierge mère de Dieu, à qui le commun des mortels en attribue presque plus qu’à son fils ».
Puis il vise le culte des saints dont aucun des textes originels de l’Église ne  fait état. Ce n’est, en effet, qu’au II° siècle qu’apparaît la mention des premiers martyrs, avec l’idée de leur dédier des prières de remerciements et d’honorer leurs reliques. Mais, peu à peu, leur rôle s’est transformé, et ils sont, eux aussi, devenus des intercesseurs dont les fidèles cherchent à obtenir les faveurs. Ce culte semble donc se substituer aux cultes primitifs aux dieux protecteurs. Ils se sont ainsi comme « spécialisés », ce qui provoque la critique d’Érasme, d’abord  formulée
ironiquement, avec beaucoup d’irrespect. Ainsi saint Christophe est transformé en « Polyphème » parce que, lors de son supplice, une seule des multiples flèches lancées lui transperça l’œil : rencontrer sa statue était censé protéger de la maladie. Le tortionnaire de sainte Barbe ayant été frappé par la foudre en châtiment, celle-ci est censée protéger toutes les professions en contact avec le feu, donc les soldats. Saint Georges est comparé, lui, à « Hercule », en raison de sa victoire contre le dragon, mais le fait de « jurer par son casque d’airain » rappelle les serments des soldats grecs de l’antiquité. Saint Érasme est, lui aussi, un martyr. Mais l’on peut penser à une forme d’humour de la part de l’auteur qui porte ce nom, car il déforme son rôle : il n’est plus celui qui aide les marins, mais les fidèles qui l’invoquent sont « convaincus qu’ils feront fortune promptement ». L’ironie atteint son apogée avec saint Bernard : Bernard de Menthon, né à Aoste, parcourait les vallées alpines pour convertir et exorciser, dans une lutte acharnée contre le diable, monstre qu’il est censé avoir maîtrisé. Il échoue pourtant à empêcher guerres et massacres en Italie. Érasme le présente sur le ton de la plaisanterie : « un certain diable, par facétie, les aurait indiquées à saint Bernard », « plus étourdi que malin », « pris à son propre piège » puisqu’il n’a pu agir. 

eloge_folie_holbein-132x150Le ton se fait plus indigné dans le dernier paragraphe, où Érasme élargit la critique en montrant que « chaque pays réclame pour son usage un saint particulier ». Les saints n’ont donc plus rien à voir avec Dieu, ils ne sont que les créations des hommes, pour les besoins des hommes : « Il lui confère des attributions propres, établit ses rites distincts ». « L’énumération n’en finirait pas », conclut-il, après avoir cité des exemples,  tous plus dérisoires les uns que les autres.

Ce qui indigne Érasme, ce n’est plus ici la naïveté des peuples, qu’il appelle « le vulgaire », car les fidèles, non instruits, peuvent être excusés. En revanche, le fait que « des professeurs de religion » soutiennent de telles pratiques et croyances lui paraît inadmissible, indigne de l’homme, être doté de raison, et de la vraie foi en Dieu.

CONCLUSION

folie_discours-98x150La satire d’Erasme, sous la forme d’une parodie de sermon, adopte un ton ironique, presque amusé, à l’image de la Folie qui est la locutrice fictive. Cependant, l’auteur construit une argumentation précise, fondée sur des exemples nombreux, et recourant à tous les procédés propres à persuader : lexique et modalités expressives, hyperboles et comparaisons, rythme qui donne vie au discours… On y perçoit alors l’indignation de l’auteur.

C’est un texte audacieux pour son époque, et qui permet de comprendre pourquoi Érasme a été accusé d’avoir favorisé la propagation des idées réformées. Le discours, masqué sous la prise de parole fictive de la Folie, comporte de nombreuses critiques identiques à celles formulées par Luther, notamment contre les abus de l’Église et son matérialisme excessif. Luther affirme aussi que chacun est seul face à Dieu, sans autre intermédiaire que la Bible, ce qui rend inutile l’existence des prêtres et du pape, ici indirectement accusés. Mais, en réalité, Érasme essaie seulement de ramener l’Église à des pratiques plus authentiques, et les fidèles à plus de spiritualité.


 


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