La littérature … roman, théâtre, poésie, contes et nouvelles… Qui n’a pas, un jour, au fil d’une page, senti qu’il y avait là l’expression de ce qu’il ressentait, de ce qu’il pensait, aimait ou détestait sans pouvoir le formuler exactement ?
Pourtant, pour mes élèves de lycée, la littérature est, trop souvent, perçue comme un univers hermétique. Certains n’y voient que contraintes pénibles, une “matière” figurant à l’examen, qu’il va bien falloir, bon gré mal gré, travailler… Alors, ils se plongent dans Internet, recherchent LA réponse “clé en main” qu’ils pourront recopier. Ils y trouvent, parfois, le meilleur, mais aussi le pire !
Cela fait, à présent, un an que ce blog essaie, modestement, de faire découvrir quelques pages, quelques oeuvres… Merci à tous les visiteurs qui, au-delà du simple « clic », se sont lancés dans des lectures. Peut-être, au-delà d’une recherche à effectuer, auront-ils eu le plaisir de voir, tout à coup, un texte s’éclairer, ou, à partir d’un texte, le désir de lire l’oeuvre ! Un espoir aussi : si, lors de l’ouverture du site, Molière, Racine, ou Voltaire, c’est-à-dire nos plus « scolaires » des auteurs, correspondaient au plus grand nombre de visites, peu à peu ont été consultées plus souvent des pages sur Tournier, Le Clézio, Oscar Wilde…
De Barbey d’Aurevilly à Marguerite Duras, de Cocteau à Camus…
partez en quête… explorez les corpus, recherchez des auteurs… !
SOYEZ CURIEUX…
Le Chevalier des Touches, un roman de Barbey d’Aurevilly d’abord publié en feuilleton, puis édité en volume en 1864, est le reflet de tous les courants qui parcourent le XIX° siècle. Roman historique, ou « quand l’Histoire se fait fiction », l’auteur se sert d’un épisode de la chouannerie normande, situé à la fin de la Révolution, raconté par une de ses participantes, pour exprimer sa nostalgie d’un temps où les hommes étaient prêts à mourir pour les valeurs en lesquelles ils croyaient. Lire dans « mes pages ».
« Entre rêve et réalité », la mère et ses enfants ne peuvent survivre qu’aux limites de la société coloniale et aux abords immédiats des villages où vivent les Indochinois dans un dénuement absolu et à la merci de toutes les maladies, de la cruauté des tigres et de la force aveugle et meurtrière des marées de l’océan. Un barrage contre le Pacifique, « roman d’apprentissage » à la frontière de l’autobiographie, œuvre de jeunesse de Marguerite Duras publiée en 1950, contient déjà en germe toutes les qualités de son écriture ultérieure. Lire dans « mes pages ».
Paru en 1888 dans le recueil Le Prince heureux et autre contes, « le Rossignol et la rose » est-il réellement un conte ? Ne s’agit-il pas plutôt d’une nouvelle exprimant toute les désillusions de son auteur, Oscar Wilde ? Dans cette œuvre courte, d’une lecture aisée, on découvrira un sens beaucoup plus profond, à l’image d’une fin de siècle désenchantée. Lire dans « mes pages ».
L’École des femmes, jouée en 1662, correspond à un tournant dans l’œuvre de Molière. Il vient d’épouser Armande Béjart, de vingt ans sa cadette, et les rumeurs vont bon train… Est-ce pour les faire taire qu’il imagine un Arnolphe, obsédé par la crainte d’être trompé, et qu’il fait triompher la vérité de l’amour contre tout ce qui l’entrave, conventions sociales ou éducation religieuse ? Il se crée ainsi de féroces ennemis. Lire dans « mes pages ».
Jouée pour la première fois en 1664, puis aussitôt interdite, la pièce, intitulée Le Tartuffe ou l’imposteur, ne sera rejouée, remaniée, qu’en 1669. Preuve absolue de son audace ! Molière, à travers l’intrigue traditionnelle d’une comédie (mariage imposé, mari trompé…), s’attaque, en effet, à l’Eglise, en posant la question de l’hypocrisie religieuse. Tartuffe fait rire, mais Tartuffe fait peur… Lire dans « mes pages ».
Les Caprices de Marianne, pièce publiée en 1833, alors que s’impose le Romantisme, en contient tous les thèmes. L’amour oscille entre la quête d’absolu, avec le personnage de Coelio, et le libertinage du dandy désenchanté qu’est Octave, entre les deux facettes de leur créateur. Lequel choisira la belle Marianne, qui revendique hautement son droit de décider elle-même de son sort ? Musset nous livre-t-il vraiment une « comédie » comme il le proclame en sous-titre ? Lire dans « mes pages ».
La nouvelle de Mérimée, Tamango, publiée en 1829, s’inscrit dans la réflexion autour de l’esclavage entreprise au XVIII° siècle. Même si le « commerce triangulaire » est officiellement aboli, cette pratique se poursuit et conduit des Africains, tel le héros Tamango, à découvrir l’horreur des bateaux « négriers ». Entre dérision et tragédie, Mérimée nous livre le récit d’une douloureuse révolte et d’une terrible libération. Lire dans « mes pages ».
Racine, dans Phèdre, jouée en 1677, met en scène la malédiction terrible de Vénus contre l’héroïne antique. Mais, au-delà du mythe, cette tragédie représente la passion amoureuse, incontrôlable, insurmontable… Les aveux successifs de Phèdre forment un engrenage fatal qui l’entraîne, et avec elle les protagonistes, jusqu’à la mort. Marquée par l’héritage antique, inscrite dans le XVII° siècle classique, la pièce nous fait plonger, encore aujourd’hui, dans les profondeurs troubles de l’âme humaine. Lire dans « mes pages ».
Lire la biographie de Jean-Marie Gustave Le Clézio, c’est partir avec lui à travers le monde. Rien d’étonnant donc à ce qu’il se plaise à représenter, comme dans cette nouvelle, « La grande vie », parue en 1982 dans le recueil La Ronde et autres faits divers, des personnages qui rêvent de voyage poour échapper à la médiocrité de leur vie quotidienne, vécue comme un douloureux enfermement. Mais il y a loin, pour les deux héroïnes, Pouce et Poussy, du rêve, qui les emmène à descendre de Paris sur la Côte d’Azur, à la réalité… Lire dans « mes pages ».
Recueil de nouvelles de Michel Tournier, paru en 1989, Le Médianoche amoureux reprend la tradition du repas, au cours duquel sont racontés des récits qui s’apparentent souvent à des contes, tel « Un bébé sur la paille ». A partir d’un thème actuel, le déficit de la sécurité sociale, et d’une situation moderne, les voeux télévisés du Président de la République, Tournier nous fait replonger dans la tradition chrétienne… mais pour nous poser une question troublante : et si naissait un nouveau Christ… qui serait une fille ? Lire dans « mes pages ».
Dans Un Aller simple, roman qui lui a valu le Prix Goncourt en 1994, Didier van Cauwelaert crée un personnage attachant, Aziz, enfant trouvé élevé par des tziganes et doté d’un passeport marocain, qui vit dans une cité des quartiers nord de Marseille. Il se trouve, malgré lui, emporté dans un tourbillon de péripéties qui le conduisent au Maroc, puis en Lorraine… Mais au-delà du regard plein d’ironie que van Cauwelaert jette sur les questions sociales de son temps, cette fiction, rédigée comme une autobiographie, présente une quête d’identité touchante, un jeu sur le « double » qui éclaire d’un jour nouveau le sens de l’écriture. Lire dans « mes pages ».
Montserrat, pièce d’Emmanuel Roblès, remporte en grand succès lors de sa première représentation en 1948. La pièce, à travers l’évocation de la révolte du peuple vénézuélien contre l’occupation espagnole en 1812, rappelle, en effet, les horreurs de l’occupation nazie dans la France occupée. Le dilemme imposé au héros par le cruel Izquierdo pose la difficile question des choix patriotiques face aux valeurs humaines essentielles. Comment devient-on un résistant ? Comment devient-on un héros ? Tout homme porte-t-il en lui les germes de la barbarie ? Roblès s’inscrit, par cette pièce, dans le courant humaniste qui parcourt le XX° siècle. Lire dans « mes pages ».
Jean Cocteau compose La Machine infernale en 1932, et la pièce sera jouée en 1934, alors que le fascisme progresse en Europe. Etymologiquement, le mythe est une « parole » : un récit transmis oralement au fil des générations. Chaque narrateur se le réapproprie, le réinvente, le charge d’un sens en accord avec ses propres préoccupations et celles de son époque. C’est ainsi que le XX° siècle, avec Anouilh, Giraudoux, Sartre, reprend les mythes antiques, notamment pendant l’entre-deux-guerres. Pourquoi Cocteau a-t-il donc choisi le mythe d’Oedipe, de quel sens nouveau le charge-t-il, et comment réussit-il à le réactualiser ? Lire dans « mes pages ».
Quand Guy de Maupassant publlie, en feuilleton dans le journal Gil-Blas, en 1885, son roman Bel-Ami, la critique se déchaîne : on feproche à son héros une « vulgarité criante », une « avidité féroce et cynique ». Pourtant Georges Duroy n’a-t-il pas tout pour séduire, comme son surnom l’indique ? Les femmes lui tombent dans les bras, il monte peu à peu dans le milieu du journalisme politique, et finit baron Du Roy, marié à la fille du richissime Walter ! Mais est-ce vraiment à son mérite qu’il doit une telle ascension sociale ? Pouvons-nous considérer ce personnage comme un représentant du roman d’apprentissage ? Lire dans « mes pages ». [en cours d'élaboration]
James Joyce, romancier irlandais, achève en 1907 son recueil de nouvelles, intitulé en anglais Dubliners, traduit en français par Gens de Dublin ou Dublinois, mais il ne sera publié qu’en 1914 après bien des difficultés. Ces quinze nouvelles présentent un tableau assez sombre de la vie quotidienne dans une ville qui semble encore provinciale et endormie, et révèlent déjà la personnalité de leur auteur et ses choix d’écriture. « Pénible incident », la onzième, raconte la vie monotone de James Duffy, qu’une rencontre vient soudain bouleverser. Quel choix fera alors le personnage ? Saisira-t-il sa chance d’être, peut-être, heureux ? Lire dans « mes pages ». [en cours d'élaboration]
sans oublier les « pages en vrac » qui proposent des extraits regroupés en corpus thématiques…
Une révolte d’esclaves
pp. 35-36
Publiée en 1829, la nouvelle de Mérimée raconte le douloureux itinéraire de Tamango, guerrier d’Afrique, de la liberté sur sa terre du Sénégal à l’esclavage, et sa révolte sur un bateau négrier.
Monté à bord du navire négrier pour reprendre son épouse, Ayché, qu’il a lui-même cédée au capitaine Ledoux, Tamango est devenu esclave. Mais il veut retrouver sa liberté.
Comment Tamango prépare-t-il la révolte?
L’HABILETÉ DU HEROS
Tamango n’a pas oublié ses origines guerrière (cf. p. 43). Il en a gardé le courage, la force d’âme de celui qui est prêt à tout pour vaincre : « un effort généreux ». On notera son aptitude à élaborer une stratégie. Il a, en effet, soigneusement observé ses gardiens, leur « petit nombre », leur « négligence toujours croissante ». Il teste leur vigilance par une ruse : la façon dont il s’empare du fusil et le manie avec des « gestes grotesques » pour ne pas éveiller les soupçons, alors qu’il sait très bien tirer.
Il est aussi un orateur, doté de charisme. On observe un champ lexical qui met en valeur l’habileté de son langage : « exhortait », « harangues », « éloquence ». Il possède la langue des « Peules », ce qui lui permet d’exposer son plan sans souci de l’interprète. Ses arguments sont présentés selon une gradation. D’abord il leur fait miroiter l’espoir du retour : « … il saurait les ramener dans leur pays » ; puis il fait appel à la magie, de façon à mieux manipuler l’esprit de ses compagnons : « vantait son savoir dans les sciences occultes ». Enfin il suscite leur peur : « menaçait de la vengeance du diable ». === Ainsi il joue de son pouvoir de chef : « le craindre », « lui obéir ».
LES INTERVENTIONS DU NARRATEUR
Mais Mérimée ne se prive pas de critiquer son héros. Ainsi derrière l’assurance qu’il lui prête, il souligne la part du mensonge. En fait derrière l’aspect « généreux », il cache des intentions égoïstes : il ne pense qu’à récupérer son épouse, Ayché. De plus derrière sa stratégie, il masque beaucoup d’ignorance. En réalité, il ne sait pas gouverner un navire (« il se vantait ») et finalement il n’a pas de plan très défini : « il répondit vaguement ».
=== Ses seuls atouts viennent de son aptitude à jouer avec les croyances de ses compagnons, pour les manipuler en leur faisant croire à ses pouvoirs surnaturels : « le diable lui apparaissait en songe ».
Mérimée, malgré une évidente dénonciation de l’esclavage, garde donc la vision péjorative du monde noir, propre à son époque. Avec un lexique péjoratif, il montre les Noirs comme naïfs, crédules, à cause de leurs croyances irrationnelles : « … dont les Noirs sont fort entichés » . Ils fait d’eux des êtres chez lesquels la soumission est une seconde nature : « l’habitude de le craindre et de lui obéir ».
=== Ils semblent naturellement « faits pour » être esclaves, inaptes donc à la liberté.
Comme cela se faisait souvent au XIX° siècle, la nouvelle a d’abord été publiée en feuilleton dans la Revue de Paris. Cela entraîne une technique : à la fin de ce que l’on nommerait aujourd’hui un « épisode », il convient de créer un horizon d’attente. C’est le cas ici, très habilement puisque Mérimée nous fait entrer dans l’esprit de son héros, par le discours indirect libre qui nous projette dans l’avenir : « quand le temps viendrait… ». === Le lecteur attend donc la péripétie suivante : la révolte.
CONCLUSION
On note l’absence de discours direct, synonyme d’une vérité qui ne conviendrait pas ici aux fausses déclarations de Tamango. Mérimée lui préfère le discours indirect, qui lui permet d’influencer son lecteur par ses propres commentaires sur son héros et sur ses compagnons. C’est donc bien l’écrivain qui conduit son récit comme il le souhaite.
L’intérêt de cette nouvelle vient du tableau de l’esclavage qu’elle propose. Certes Mérimée s’indigne à plusieurs reprises contre la façon inhumaine dont les négriers effectuent leur odieux trafic humain. Mais il n’est pas encore libéré de tous les préjugés sur le monde africain qui emplissent les ouvrages des voyageurs de son temps. Il montre une révolte… mais le chef de cette révolte n’est pas vraiment un héros estimable.
« Emportez-moi »
Ce poème, paru en 1929, dans Mes Propriétés, un des premiers recueil d’Henri Michaux, est marqué par le surréalisme, même si cet auteur refusera toujours toute assimilation à ce mouvement.
Il est d’ailleurs difficile de classer Michaux (1899-1984), d’origine belge, lui aussi cosmopolite. Il effectue, en effet, son premier voyage, en tant que matelot, en 1916, mais au bout d’un an revient en Belgique, où il exerce de petits métiers. Dès 1920-21, il s’intéresse à la littérature, puis s’installe à Paris, même s’il ne cessera jamais de voyager, notamment en Amérique du sud. Il expérimente aussi les drogues, d’abord l’éther, puis des drogues psychotropes à partir de 1954, qu’il considère comme des moyens d’exploration du subconscient, puisque, pendant ces séances, sous contrôle médical, il note ses impressions et dessine, car très tôt il combine l’écriture poétique et l’expression picturale. [ pour en savoir plus, cf. http://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_Michaux
Mes propriétés est un recueil qui illustre les thèmes essentiels de son œuvre, le refus de la réalité quotidienne, et la quête d’un « ailleurs » par le biais du voyage. Vers quel « ailleurs » le voyage poétique conduit-il le poète ?
L’ÉLAN VERS UN « AILLEURS »
Le poème frappe immédiatement par sa structure, originale. Il est, en effet, formé de trois quatrains, terminés par un vers alexandrin isolé, ainsi mis en valeur. La métrique des quatrains forme une gradation. Le premier est composé de trois décasyllabes, suivi d’un octosyllabe, avec une rime par la répétition entre les vers 1 et 2, complétée par la répétition insistante du vers 4, détachée par la coupe : « au loin, au loin ». Le deuxième, lui, débute par un octosyllabe, suivi d’un ennéasyllabe puis de deux endécasyllabes, vers impairs qui forment un contraste. Le troisième, enfin, est totalement irrégulier, avec un alexandrin, puis un vers de 13 syllabes, un endécasyllabe, jusqu’au vers 12, formé de deux octosyllabes juxtaposés.
== Ainsi se crée l’impression d’un élan qui, après un début encore calme et harmonieux, s’intensifie, gagne en violence au fil du poème.
L’apostrophe à l’impératif, « Emportez-moi », reprise du vers 1 au vers 9 puis 13, soutient cette impression d’élan, en constituant un appel, comme une sorte de prière. Mais à qui s’adresse-t-elle ? À personne en particulier… Peut-être à ses rêves, qui auraient ce pouvoir d’emporter loin du réel quotidien, auquel il veut échapper (« Et perdez-moi ») ou bien aux poèmes qu’il crée, qui seraient alors dotés de cette puissance quasi magique ? L’anaphore de la préposition « dans » crée une accumulation, renforcée par la série de points qui marque le deuxième quatrain. Mais cette anaphore traduit une ambiguïté : s’agit-il du « moyen de transport », « une caravelle » ou « un attelage », ou du lieu dans lequel il souhaite être transporté ?
Les deux premiers quatrains font référence à des voyages de découverte, d’exploration. Sont d’abord mentionnés ceux des conquistadores : « une vieille et douce caravelle ». C’est l’image du voyage au-delà de l’océan connu, vers un autre monde, un voyage lent (« douce »), bien loin des navires modernes devenus bruyants.
Puis viennent ceux des découvreurs des pôles : « l’attelage d’un autre âge », avec une reprise sonore, qui semble reproduire le glissement du traineau sur « la neige ». L’image est confirmée par la mention du vers 7, de « quelques chiens réunis ».
=== Dans les deux cas, nous découvrons un monde à la fois de légende des temps anciens, et de pureté, soit par l’image de l’eau – qui lave, purifie -, soit à travers la blancheur de « la neige ».
Par opposition, la troisième strophe évoque les corps, avec une alternance entre une approche extérieure (les « baisers », ou les « paumes » des mains, ou le « sourire ») et une plongée à l’intérieur : les « poitrines » et la respiration, les « os longs » et les « articulations ».
== Le voyage prend alors une dimension quasi magique, avec le changement de « dans » en « sur » qui transforme les « paumes » des mains en une sorte de tapis volant capable d’emporter vers un monde inconnu. Cela renforce l’impression que le poème représenterait une forme de formule magique, une incantation, à prononcer pour fuir le monde réel.
LE SENS DE CET « AILLEURS »
La progression de l’apostrophe, avec les changements verbaux, révèle en fait une angoisse. En premier lieu « Emportez-moi » constitue un souvenir de l’élan romantique, tel celui exprimé dans René, de Chateaubriand, avec son appel à un monde idéal, quand il se comporte à la « feuille morte » : « Emportez-moi comme elle, orageux aquilons ». Mais « Perdez-moi » traduit un désir de ne plus se posséder lui-même, en référence au titre du recueil, Mes propriétés, qui renvoie à la seule chose qu’il pense posséder, les composantes de son corps, transformées en territoires : « Ces propriétés sont mes seules propriétés, et j’y habite depuis mon enfance, et je puis dire que bien peu en possèdent de plus pauvres », explique-t-il. Cela traduit comme un désir d’échapper à son propre corps. Le poème se termine sur « ou plutôt enfouissez-moi », où, pour des questions de métrique, on choisira de former une diérèse sur ce verbe, qui renvoie à l’ensevelissement, donc à la mort, seule échappatoire possible pour fuir le « moi » et ses pesanteurs.
=== Ainsi ce dernier vers, avec le contraste rythmique (4 // 8 syllabes), transforme l’élan de découverte en un désir de fuite face à soi-même, un désir de disparaître, donc d’être « autre ».
À la lumière de ce dernier vers, le poème prend alors un autre sens, celui d’une lutte entre « éros » et « thanatos », entre les forces qui poussent à la vie et celles qui attirent vers la mort. Cette lutte se perçoit dans chacune des strophes.
Dans le 1er quatrain, on note le contraste entre « la caravelle », dont on imagine le pont et les voiles, et les lieux mentionnés dans le vers 3 : « l’étrave » est la partie saillante de la coque, à l’avant du navire, celle qui, donc, coupe l’eau pour avancer, tandis que « l’écume » évoque davantage le sillage laissé par le navire derrière lui, l’eau dans laquelle serait alors tombé le voyageur, au risque de se noyer. Ne dira-t-il pas d’ailleurs « perdez-moi » ?
Dans le 2ème quatrain, la blancheur pure et la douceur de « velours » de « la neige » sont brisées par l’adjectif qui soutient le vers 6 impair, « trompeur » : cela suggère que ce monde polaire est porteur d’une froideur mortelle, la neige pouvant engloutir « l’attelage ». De même, l’animalité chaude des « chiens réunis », avec leur « haleine » essoufflée après l’effort, contraste avec la froideur du vers suivant, et une autre image de fatigue : « la troupe exténuée des feuilles mortes ». Ces « feuilles » qui jonchent le sol sont en attente de leur décomposition, de l’hiver saison de mort.
Enfin, dans le 3ème quatrain, certes les images des corps sont souriantes, puisqu’il s’agit de « baisers », qui suggèrent l’amour, des « poitrines qui se soulèvent et respirent », en un long vers de 13 syllabes comme pour reproduire toute l’amplitude des respirations, et des « paumes », mains tendues en signe de fraternité, associées d’ailleurs à « leur sourire ». Mais le trimètre (vers 9) porte en son centre une première fêlure, car le voyageur semble déjà fragile : « Emportez-moi, sans me briser, dans les baisers ». De plus le dernier vers, si long, dans lequel on choisira de former une diérèse sur « articulations » pour créer une symétrie métrique (2 octosyllabes), conduit à une plongée beaucoup plus angoissante dans les profondeurs de l’homme : « Dans les corridors des os longs, et des articulations ». Ce vers donne ainsi l’impression d’un véritable labyrinthe intérieur, mais d’un homme dont ne ressort que ce qui subsistera de lui après la mort, le squelette.
=== Ce voyage conduit donc à un passage de la vie vers la mort, exprimant un désir de fuite qui se résout en une dissolution de l’être.
CONCLUSION
Il s’agit donc d’un poème étrange, qui joue entre la régularité métrique et la rupture, entre l’imaginaire dépaysant et la plongée dans un imaginaire plus angoissant, entre le désir de sortir de soi, et celui de se refermer sur soi. Où est véritablement « l’ailleurs » de Michaux, en dehors ou en dedans ? En fait, le voyage vers l’« ailleurs » le ramène invariablement à sa seule « propriété », son monde intérieur, qui est sa véritable exploration, ce que Bachelard appelait « l’immensité intime ». Henri Michaux déclarera lui-même qu’« il est et se voudrait ailleurs, essentiellement ailleurs autre ». Mais le plein du vivant, c’est-à-dire la force du monde extérieur et de ses beautés, semble sans cesse contrebalancé par le vide, par la présence sous-jacente partout de la mort, dans un être tout prêt à se fondre dans le néant.
On est ainsi face à un poème qui entrecroise les héritages. On y reconnaît des élans romantiques, mais métamorphosés par les recherches des surréalistes, à travers les images surprenantes qui se juxtaposent sans réel souci de la syntaxe, à la façon des simultanéistes. En même temps, comment ne pas penser à Baudelaire, et au dernier poème des Fleurs du mal dans cette incantation qui sonne comme un appel à la mort adressé par le biais de l’écriture poétique ?
Prose du transsibérien
Au XX° siècle, au moment où Cendrars fait paraître son long poème, en 1913, la poésie a déjà accompli sa « révolution » avec Rimbaud, qui pose clairement le rôle du « poète-voyant », « alchimiste », avec le « poème en prose », initié par Aloysius Bertrand, pratiqué par Lautréamont et Baudelaire et avec le « vers libre », une libération du vers réalisé par les contemporains de Cendrars, Laforgue, Maeterlinck, Apollinaire, Claudel…
Mais Cendrars ira encore plus loin, devenant un parfait représentant des courants qui traverse ce début de siècle. Par sa vie déjà, il illustre le cosmopolitisme : depuis le premier voyage, une « fugue » en Russie à l’âge de 16 ans, que transfigure La Prose du transsibérien, jusqu’à ceux, multiples, en Amérique, du nord et du sud, en Afrique…, on peut dire, en reprenant le titre d’un de ses recueils, que le « monde entier » devient son champ d’exploration. L’œuvre de Cendrars est d’ailleurs qualifiée par Paul Morand d’ « inventaire cumulatif du globe », aussi bien dans des romans relatant toutes les formes d’aventures, mêlant l’exotisme, le réel, le rêve, la violence…, que dans des poèmes, en vers libres ou en prose. [ Pour en savoir plus sur l'auteur, une biographie assez complète : http://calounet.pagesperso-orange.fr/biographies/cendrars_biographie.htm ]
Paris est au début du XX° siècle le centre du renouveau artistique, avec les peintres (Picasso, Braque…), les poètes (Apollinaire, Max Jacob, Picabia…), et Cendrars découvre le Montmartre d’alors, avec son cabaret, « Le lapin agile », et son immeuble, « Le bateau-lavoir », qui héberge 25 ateliers d’artistes. C’est d’ailleurs de Montmartre qu’est censée venir « la petite Jehanne », nommée ailleurs « Jeanne, Jeannette, Ninette », sa compagne de voyage dans le poème, jeune prostituée. De ses voyages, il ramènera, en effet, son 1er poème, Pâques à New York (1912), puis La Prose du Transsibérien (1913), souvenir de son premier voyage de jeunesse en Russie, suivi de plusieurs autres.
Une édition en sera réalisée, illustrée par Sonia Delaunay, qui recevra l’appellation de « Premier livre simultané » : un livre-objet, qui combine la forme, les wagons, la couleur (un décor peint) et les sons, les mots. L’appellation reprend l’idée émise dans le manifeste de l’italien Marinetti, Imagination sans fils et les mots en liberté, (juin 1913). Il y fait le portrait du futur poète « moderne », qui « détruira brutalement la syntaxe en parlant, se gardera bien de perdre du temps à construire ses périodes, abolira la ponctuation et l’ordre des adjectifs et vous jettera à la hâte, dans les nerfs de toutes ses sensation visuelles auditives et olfactives, au gré de leur galop affolant ». Marinetti réclame un renouveau poétique, expliquant que sa « révolution est dirigée en outre contre ce qu’on appelle harmonie typographique de la page qui, qui est contraire aux flux et aux reflux du style qui se déploie dans la page. »
Le titre même de l’œuvre de Cendrars n’est-il pas d’ailleurs lui-même fait de contrastes ? Déjà le terme « prose » surprend, pour un poème fait de vers libres. Puis « le Transsibérien », qui évoque un voyage lointain, la découverte d’une Sibérie où sévit le froid et, à cette époque, le choléra, s’oppose à « la petite Jehanne de France », jeune femme toute simple, comme sa question qui marque la structure du poème « Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ? », que son prénom anoblit, en quelque sorte, en la rattachant à Jeanne d’Arc.
Cendrars, « Prose du transsibérien », vers 1-23 Le passage choisi constitue l’ouverture du poème, et conduit à s’interroger sur le sens que lui donne son auteur. Comment le voyage devient-il fondateur de la création poétique ?
L’ÉBLOUISSEMENT DU VOYAGE
Le dépaysement est immédiatement mis en évidence, d’abord par la distance. Le vers 3 joue sur les mots (« lieues », « lieu »), jeu de mots qui met en valeur l’écart spatial, inscrit en chiffres : « J’étais à 16000 lieues du lieu de ma naissance ». Le transsibérien, qui sera achevé en 1916, parcourt, en effet, plus de 9000 kilomètres, et il faut une semaine pour faire le voyage de Moscou à Vladivostok. Partir loin, c’est donc devenir étranger, porter un autre regard sur les lieux : « Et mes yeux éclairaient des voies anciennes » (vers 9) où le verbe marque que ces lieux sont comme illuminés par ce regard nouveau qui les observe.
A cela s’ajoute l’écart temporel. Le poème va faire de multiples références au passé : « comme un immense gâteau tartare » (v. 12), allusion au « Tatars », peuple de Crimée ayant à de multiples reprises, envahi la Russie, notamment au XVI° siècle. « la légende de Novgorod » (v. 16), ville qui a joué un rôle important dans l’histoire de l’empire russe. « des caractères cunéiformes » (v. 18), qui renvoient à la Mésopotamie, au IV° millénaire avant J.-C. On observe donc un mélange, par juxtaposition, de l’Orient et de l’histoire nationale russe.
Mais Cendrars juxtapose aussi l’ancien et le moderne. Au vers 4-5, le chiasme insère le modernisme (« les sept gares ») au cœur du monde ancien, illustré par la religion, comme si les transports devenaient la nouvelle religion des temps modernes, avec le chiffre sacré, « sept ». Au vers 7, la double comparaison unit le « temple d’Éphèse », l’une des 7 merveilles du monde dans la Grèce antique, en Asie mineure, incendié en 356 par Érostrate, et « la Place Rouge de Moscou », la construction urbaine d’un monde moderne, illuminée par un coucher de soleil (v. 8).
=== C’est cette juxtaposition d’images, à la façon d’un « collage » en peinture, qui définit le « simultanéisme », impression renforcée par l’absence de ponctuation. Ainsi le rythme reproduit celui du train, avec des élans, des saccades, des arrêts : des moments plus réguliers, avec la reprise en anaphore, par exemple du verbe « j’étais » (vers 1, puis 3 et 4), alternent avec des ruptures brutales, notamment dans la deuxième strophe.
Enfin Cendrars réalise une métamorphose du réel. On note, en effet, un glissement au fil des strophes. La 1ère reste encore très ancrée dans la réalité, à la façon d’une autobiographie, par exemple avec les verbes banals, répétés : « J’étais en mon adolescence », « J’avais à peine seize ans », « J’étais à Moscou »… En revanche, la deuxième bascule dans le registre merveilleux, à la façon des contes de fées (Hansel et Gretel) ou des chansons enfantines (le palais de « Dame Tartine »), avec la comparaison des vers 12-13 et la métaphore des vers 14-15 : les « gâteaux » asiatiques // ceux d’Orient : « croustillé », « amandes », « mielleux ». le décor : « d’or », « toutes blanches », « l’or des cloches ». En même temps, Cendrars se souvient des synesthésies, héritées de Baudelaire, en mêlant les notations visuelles, gustatives, auditives.
=== Ainsi le voyage est l’occasion d’un tableau chargé d’exotisme, mais qui transfigure la réalité.
LE SENS DU VOYAGE
Le paysage qui apparaît dans ces premiers vers est représentatif de l’état d’âme de son spectateur. Certes, le poème est écrit alors que Cendrars est âgé de 26 ans, donc il y a 10 ans d’écart par rapport à l’expérience vécue. Mais ici ce recul, propre à l’autobiographie, sonne à la façon d’un conte, par la formule d’ouverture : « En ce temps-là ».
Ce temps de légende est celui de « l’adolescence », période quasi magique par ses élans d’émerveillement que traduit le poème. On y reconnaît l’envie de « toujours plus », au vers 5, « Et je n’avais pas assez… ». Une sorte de faim gourmande est suggérée par le « gâteau », et la « soif » du vers 17 traduit le désir d’absorber la vie, d’absorber le monde et les connaissances qu’il peut offrir. Le vers 15, avec les points de suspension sous-entend même une boulimie ininterrompue, du corps mais aussi de l’esprit, avec le livre du « vieux moine ».
Ce même élan est reproduit par les images et le rythme. Les vers 6-7 et 8 constituent un long enjambement, avec la reprise de « si ardente et si folle » par le verbe « brûlait », complété par la comparaison qui met en place l’image de l’incendie suggérée par la mention du « temple d’Éphèse ». La reprise du verbe « s’envoler » (vers 19-20) met, elle, en parallèle le décor – l’envol des « pigeons » – et le désir d’envol de l’adolescent, symbolisé par « mes mains », image symbolique de la volonté de saisir le monde, de le posséder d’en haut, comme les oiseaux, dans sa totalité.
=== Le voyage est d’abord l’élan du mouvement, propre à l’adolescence, le désir de s’emplir du monde parcouru.
En même temps est affirmée la négation de l’enfance : « je ne me souvenais déjà plus de mon enfance » (vers 2). Le voyage est donc tourné vers l’avenir. Mais quel avenir ?
C’est d’abord celui de poète, qualité sur laquelle Cendrars porte alors un jugement sévère, « j’étais déjà un si mauvais poète » (vers 10), justifié par « je ne savais pas aller jusqu’au bout », formule qui peut recevoir plusieurs interprétations. Elle peut faire référence à la forme poétique : il évoquera plus loin dans le poème une citation d’Apollinaire, « Pardonnez-moi de ne plus connaître l’ancien jeu des vers ». Il ne maîtriserait donc pas la versification traditionnelle, mais n’oserait pas non plus aller jusqu’à briser totalement l’écriture poétique. Mais cela peut aussi renvoyer au fond : il dira plus loin dans le poème « l’univers me déborde ». Il s’agirait alors d’un contenu poétique incomplet et imparfait, en raison d’une forme d’impuissance à rendre compte de la totalité du monde.
Mais l’on note aussi une avancée progressive vers la conscience de la mort au fil des strophes.
Le premier signe est la lumière solaire au vers 8 : « Quand le soleil se couche ». Or cette mort du jour est mise en parallèle à « mon cœur brûlait », qui peut prendre l’autre sens d’une destruction.
Le deuxième signe est l’intérêt porté aux temps anciens, une fascination pour ce qui fut créé par l’homme, mais a disparu.
La 3ème strophe confirme cette thématique à la fois par le rétrécissement du rythme des vers 21 à 23, avec la reprise de « dernières réminiscences » par « dernier jour » et « tout dernier voyage », et par la dimension religieuse qui se confirme. Dans la 1ère strophe, il y avait, en effet, la mention des « trois clochers », dans la 2ème celle des « grandes amandes des cathédrales », ici on trouve « les pigeons du Saint-Esprit », image qui donne un sens nouveau aux banals pigeons urbains, qui se transfigurent, dans la comparaison suivante en « bruissements d’albatros ». On pense alors à « l’albatros » de Baudelaire, allégorie du poète qui plane sur le monde, et constitue un trait d’union entre le visible terrestre et l’invisible céleste. L’image, complexe, crée la double idée des 2 derniers vers. D’une part « la mer » illustre la liberté du voyage ; d’autre part, et en opposition, le terme « réminiscences » évoque, lui, des souvenirs lointains, comme si, en ce temps d’adolescence, il y avait « mort » de l’enfance, et déjà prise en compte de l’ultime voyage, celui vers la mort. L’on pense alors au poème qui finit Les Fleurs du mal de Baudelaire, « La mort », assimilée à un voyage en bateau « vers l’inconnu / pour trouver du nouveau »
=== Le poème marque donc une opposition entre l’élan initial, celui vers la vie, vers la découverte d’un monde immense et riche, et l’élan final, qui suggère la mort par un envol vers le ciel.
CONCLUSION
Le poème de Cendrars raconte en fait un voyage du macrocosme au microcosme. Le poème fait alterner le monde vaste, offert à la découverte par le trajet dans le transsibérien, avec l’immensité du paysage et du décor contemplé, l’immensité des siècles parcourus, et le monde intérieur d’un poète qui se cherche encore, quête spirituelle d’une part, recherche du « moi » poétique d’autre part.
De plus ce poème qui représente bien « l’esprit nouveau » du début du XX° siècle, avec l’ouverture sur le monde, le cosmopolitisme, déjà présent chez Apollinaire, et vécu à Montmartre, le lieu qui réunit alors les artistes du monde entier, tels Picasso, Dali, Chagall… Mais il est original aussi par sa forme, la liberté du vers, de la syntaxe, accentuée par l’absence de ponctuation, et illustre le « simultanéisme », une sorte de « poésie-collage », à l’image du monde moderne, juxtaposition d’images, de sensations…
Introduction
Pour une présentation générale de la poésie et de l’image du poète, voir l’introduction du corpus « La poésie lyrique : chanter l’amour ».
Le terme « ailleurs » suggère un voyage. Or, au sens propre, la poésie, dès son origine, s’associe au thème du voyage, puisque l’épopée grecque nous emmène, dans l’Odyssée, à la suite d’Ulysse dans son long périple pour revenir à Ithaque. Nous découvrons ainsi des lieux fascinants, parfois effrayants. Mais le voyage, dans l’antiquité, peut prendre aussi la forme d’un exil, comme dans les Tristes d’Ovide, qui pleure la patrie perdue. C’est alors la naissance du lyrisme, pour exprimer la souffrance et la nostalgie.
Mais le mot peut aussi être pris au sens figuré : il s’agit alors de partir loin de la réalité connue, dans un « ailleurs » qui peut revêtir des formes multiples. Cela peut être une fuite, une évasion hors du réel, en quête d’un autre monde : celui des rêves, ou des souvenirs, figure du passé ou vision d’un avenir mouvant… ou un monde re-créé, image de l’idéal inaccessible. Mais cela peut aussi représenter une plongée en soi-même, pour se chercher « ailleurs »… et, peut-être, se découvrir « autre ».
Enfin, le « voyage » du poète n’est-il pas également, un voyage dans l’écriture, à la recherche d’un autre langage pour traduire le monde, d’une forme autre, plus belle, plus riche, pour éclairer autrement le réel ?
BAUDELAIRE, Les Fleurs du Mal, section « Spleen et Idéal », « L’invitation au voyage »
Le recueil poétique de Baudelaire, publié en 1857, se situe au confluent de trois mouvements littéraires. Du romantisme, Baudelaire garde le « mal du siècle » et les élans de l’âme vers l’idéal inaccessible, qu’illustre la première section, intitulée « Spleen et Idéal ». Il emprunte à Théophile Gautier, théoricien de « l’Art pour l’Art », auquel il dédie son oeuvre, le culte de la beauté formelle, « impeccable », telle celle du paysage décrit dans « l’Invitation au voyage ». Enfin il annonce, par ses « correspondances » créatrices d’images, le symbolisme. Ne nous emmène-t-il pas, en même temps que la femme aimée, dans un « ailleurs » évocateur ?
RIMBAUD, Poésies, « Rêvé pour l’hiver », 1870
Le recueil Poésies rassemble des oeuvres diverses de Rimbaud, dont les « Cahiers de Douai », poèmes de jeunesse qu’il avait confiés à son ami Démeny en lui demandant de les brûler. Heureusement, celui-ci n’en a rien fait ! Nous pouvons donc mesurer aujourd’hui toute la fantaisie et l’aspect novateur d’un Rimbaud encore jeune. C’est le cas dans »Rêvé pour l’hiver », qui rompt avec les règles traditionnelles du sonnet, en offrant une vision dynamique du rêve amoureux que l’adolescent développe à l’occasion d’un voyage en train. Quelles sont les composantes de ce rêve ?
HEREDIA, les Trophées, « Les Conquérants »
Le recueil des Trophées, paru en 1893, illustre parfaitement le courant du Parnasse auquel se rattache José-Maria de Hérédia, par sa forme, des sonnets à l’esthétique parfaite, comme par ses choix thématiques, qui excluent l’expression du « moi », propre au lyrisme, aussi bien que l’engagement politique. Hérédia y parcourt l’histoire, Grèce et Rome antiques, Moyen Age et Renaissance, y restitue les mythes et les légendes, mais s’attache aussi à dépeindre des paysages dans la section intitulée « La nature et le rêve ». Dans ce sonnet, « Les Conquérants », qui évoque le voyage des conquistadores à bord de leurs « caravelles », le rêve épique ne s’unit-il pas à la beauté du décor ?
CENDRARS, Prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France
La 1ère édition, en 1913, du long poème de Blaise Cendrars, illustrée par Sonia Delaunay, a été qualifiée de « premier livre simultané », livre-objet combinant la forme, celle des wagons du train qu’emprunta Cendrars dans sa jeunesse, la couleur, avec un décor peint pour correspondre aux images entr’aperçues, et les mots, placés sur la page comme pour restituer le rythme des vers libres. « Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ? », demande « la petite Jehanne », la compagne de ce voyage recréé dix ans après avoir été accompli. Comment l’écriture poétique a-t-elle transfiguré le voyage ?
Le recueil de Michaux, Mes propriétés, publié en 1929, doit, certes, au surréalisme, même si cet auteur a toujours refusé tout rattachement à ce mouvement, mais encore plus à la nature même du poète, rejetant la réalité quotidienne, passionné de voyages, réels mais aussi intérieurs, telle l’exploration du subconscient à laquelle il se livra sous l’influence de drogues psychotropes. Le titre « Emportez-moi » sonne comme un appel, mais pourquoi un tel désir ? Et surtout, où est véritablement « l’ailleurs » de Michaux, en dehors ou en dedans ?
L’épilogue
(pp. 141-142 de « Quand il fut arrivé… » jusqu’à la fin.)
« Pénible incident », ou, selon les traductions, « Un cas douloureux », est la onzième nouvelle du recueil Gens de Dublin, publié en 1914 à Londres, mais achevé en 1907. Écrit alors que Joyce réside en Italie, le recueil nous ramène sur la terre d’origine de l’auteur, l’Irlande et sa capitale, Dublin. Cette nouvelle restitue la vie d’un Dublinois bien ordinaire, que l’incipit va nous présenter. Mais un événement est venu perturber le cours régulier de la vie de M. Duffy, sa rencontre avec Mme Sinico, mais cette relation est vite interrompue par un geste audacieux de celle-ci.
Intervient alors une ellipse narrative : « Quatre ans s’écoulèrent ». Le héros a repris sa vie paisible, qui va à nouveau être interrompue par un article du journal qui lui révèle le suicide de Mme Sinico, devenue alcoolique, en traversant les rails du tramway. Cette lecture déclenche d’abord une violente colère chez le personnage, puis un revirement intervient. Le personnage retourne alors à Phoenix Park, en proie à de douloureuses réflexions.
Cet épilogue constitue-t-il une « chute », comme cela devrait être le cas dans une nouvelle? Traduit-il une évolution chez le héros ?
LE RÔLE DU DÉCOR
Toute la scène est vue à travers les yeux de M. Duffy, c’est-à-dire en focalisation interne, faisant ainsi écho à l’incipit.
L’errance du personnage le conduit dans un lieu de mémoire, celui de sa rupture avec Mme Sinico, comme en un ultime pèlerinage, Phoenix Park dont est ici cité un des sites, « Magazine Hill ». De ce lieu surélevé, il peut alors avoir une vue générale sur les alentours, écho en réalité d’une vue générale sur sa propre vie.
Le lieu est à l’écart de la ville, mais, tandis qu’au début de la nouvelle, Dublin était rejeté, la cité apparaît ici beaucoup plus chaleureuse : « [s]es lumières brillaient rouges et hospitalières dans la nuit froide ». La rivière est également mentionnée, « du regard [il la] suivit », et le lecteur ne peut que penser au symbolisme traditionnel de l’eau qui coule, image de la fuite du temps qui emporte tout, comme ici il a emporté la relation entre M. Duffy et Mme Sinico, et Mme Sinico elle-même.
La dernière allusion à un lieu précis est celle à la « gare de Kingsbridge », une des deux gares de Dublin ouverte en 1846, avec son « train de marchandises ». C’est un nouvel écho à l’événement qu’il vient d’apprendre, le suicide de Mme Sinico, puisque le train semble « lui bourdonner aux oreilles répétant les syllabes du nom de Mme Sinico ».
On notera le mouvement du regard de M. Duffy, plus révélateur en anglais. « He looked along », il suit d’abord du regard le fil de la rivière, comme si elle ouvrait un espoir, ou, du moins, une perspective. En revanche, « He looked down », « son regard descendit la pente », comme pour traduire un abaissement au plus bas niveau. Or, en abaissant ce regard, ce qu’il découvre le ramène au niveau du corps, du désir physique le plus vulgaire : « des formes humaines étendues ». Face à elles, on constate l’expression pleine de mépris pour ce que l’amour physique a de plus ordinaire, la prostitution : « Ces amours furtives et vénales ». La reprise par « les créatures vautrées au bas du mur » les rabaisse même à une qualification quasi animale.
=== Le lieu choisi pour l’épilogue forme donc un écho à l’incipit, mais pour souligner une opposition : l’incipit mettait l’accent sur le domaine même de M. Duffy, sur un lieu sécurisant car construit à son image, tandis que cet excipit choisit un cadre extérieur, qui contraint le personnage à envisager sa propre existence par rapport à celle d’autrui.
UNE DOULOUREUSE INTROSPECTION
La « halte » qu’effectue M. Duffy au « sommet du Magazine Hill » constitue à la fois un repos dans sa longue errance et un temps de bilan face à l’épreuve subie : or ce bilan va conduire à une douloureuse remise en cause, entre regrets et remords.
Ce sont d’abord les regrets qui ressortent. On observe, en effet, un contraste entre son mépris pour les couples enlacés et le sentiment qu’ils font naître en lui : le « désespoir ». Ils le renvoient, en effet, aux limites de sa propre nature, Joyce retrouvant ici le naturalisme d’un Zola : l’homme n’échappe pas à sa nature, et celle de M. Duffy est l’incapacité de jouir : « il avait été proscrit du festin de la vie », amère réplique au texte biblique « L’excellence de l’esprit est un perpétuel festin » (« Proverbes ») ou au philosophe Épictète : « Souviens-toi que tu dois te comporter dans la vie comme dans un festin. (Manuel, XV ; début du IIe s.) ou bien souvenir de V. Hugo, Odes et ballades, V, « aux rois de l’Europe » : « Ô rois, comme un festin s’écoule votre vie ». Ainsi, face aux êtres qui unissent leurs corps librement, Duffy éprouve un regret profond de ce qu’il est, et dont il ne se sent pas responsable : « exaspéré par la droiture même de son existence ». Lui qui s’était cru supérieur à l’humanité ordinaire se sent à présent amputé d’une part de ce qui fait l’homme.
Mais ces premiers regrets vont évoluer en remords, avec le sentiment d’une faute commise envers Mme Sinico. L’accusation qu’il se lance est sévère, renforcée par le double rythme binaire et le lexique fortement péjoratif : « il lui avait refusé la vie et le bonheur », « il l’avait vouée à l’ignominie, à une mort honteuse ». La violence de ses remords va se traduire par une forme d’hallucination, qui le conduit à voir en un « train de marchandises » « un ver à la tête de feu [qui] ondule à travers les ténèbres », image personnifiant le remords qui le ronge et le brûle.
M. Duffy prend aussi conscience de la solitude. Certes, la solitude n’est pas un fait nouveau pour M. Duffy : l’incipit qui présentait son domicile la révélait déjà. Alors qu’apporte de nouveau l’épilogue ? Par rapport aux couples entrevus, le personnage ne se contente pas d’un simple regard, ni d’un simple rejet. Par la focalisation interne, nous découvrons que M. Duffy interprète la pensée de ces couples : « il savait que les créatures […] désiraient qu’il s’en allât. » Il éprouve donc à son tour, brutalement dans une brève proposition, le sentiment d’exclusion que, jusqu’alors il réservait lui-même aux autres : « Personne ne voulait de lui ». Ainsi on notera la récurrence de son sentiment d’exclusion, mais avec un changement temporel qui en fait un état permanent, irrémédiable : « il était proscrit du festin de la vie ».
Par rapport à Mme Sinico, M. Duffy vit une hallucination, puisque le souvenir de Mme Sinico est comme inséré en lui, se confondant avec le rythme de sa propre respiration : « le halètement poussif de la locomotive continuait à lui bourdonner aux oreilles répétant les syllabes du nom de Mme Sinico », « le rythme de la locomotive lui martelant toujours les oreilles ». On notera qu’à aucun moment – sauf dans le journal qui annonce sa mort – n’est prononcé le prénom de cette femme, Emilie (diminutif du prénom Emma, faut-il y voir une allusion à Emma Bovary, à laquelle elle ressemble beaucoup par l’échec de son mariage), pas même par le personnage au moment où il pense à sa mort, comme si sa seule existence était celle d’épouse mal mariée.
Cependant, alors même qu’elle a envahi tout son être, il va commencer à l’éliminer, la tuant ainsi une seconde fois, dans sa mémoire. Déjà, en rappelant son souvenir, il avait introduit un doute : « Un être humain avait paru l’aimer ». Première preuve d’un pessimisme fondamental, à l’image de celui qu’il a pris pour maître, Nietzsche. À la fin de l’extrait, ce doute s’exprime plus fortement : « Il commença à douter de ce que lui rappelait sa mémoire ». Il ne lui reste plus qu’à nier cette femme, ce que vont traduire les trois négations qui suivent, avec des propositions de plus en plus courtes : « Il ne la sentait plus près de lui dans l’obscurité, sa voix ne résonnait plus à son oreille. […] Il n’entendit rien. » Ainsi plus rien n’existe que le seul personnage, avec autour de lui un « silence » qui rappelle celui de la rupture, avec la reprise insistante, comme pour se rassurer lui-même : « La nuit était silencieuse. […] tout à fait silencieuse ». La nouvelle se termine donc sur l’adjectif emblématique du recueil : « seul ». Mais le narrateur précise : « Il sentit qu’il était seul ».
=== Le personnage a donc vécu une transformation : il a pris conscience, et une conscience douloureuse, de sa solitude, qu’il va devoir à présent pleinement assumer.
CONCLUSION
Le personnage de Duffy a, en fait, vécu un double dilemme.
D’abord, lors de sa relation avec Mme Sinico, comment concilier son propre refus de toute émotion avec la force émotionnelle de la « passion » qu’elle-même exprimait ? Il y avait alors échappé par la rupture, forme de fuite.
Ensuite, lors de la nouvelle de sa mort, devait-il se sentir trahi par l’alcoolisme et le suicide, qui rabaissait cette femme à laquelle il avait accordé une importance particulière, ou coupable de lui avoir refusé l’amour qu’elle demandait ? À nouveau, il y échappe en l’effaçant de sa mémoire.
Tout se passe donc comme si les normes conventionnelles à laquelle son éducation avait soumis M. Duffy, même après qu’il les eut rejetées, étaient assez fortes pour marquer à jamais ses choix. Cependant la nouvelle illustre, dans son épilogue, l’idée que Joyce se faisait d’une « épiphanie », moment où le personnage a une sorte d’illumination, en faisant une découverte sur lui-même.
Joyce trace ainsi un portrait sévère de son Dublinois, produit de sa ville et d’une société que l’écrivain juge profondément aliénée et qu’il a lui-même choisi de fuir. Voici ce qu’il disait de son recueil, en présentant son manuscrit à un éditeur : « Ce livre n’est pas un recueil d’impressions touristiques, mais une tentative pour représenter certains aspects véridiques de la vie dans une des capitales d’Europe ». Plus près de sa véritable intention avec Les gens de Dublin, il a écrit à un ami : « C’est un chapitre de l’histoire morale de l’Irlande. Comme cela, le peuple irlandais pourra une fois au moins bien se regarder dans le beau miroir que j’ai préparé pour lui ».
La rupture
(pp. 135-136 de « Il allait… » à « … sa musique. »)
« Pénible incident », ou, selon les traductions, « Un cas douloureux », est la onzième nouvelle du recueil Gens de Dublin, publié en 1914 à Londres, mais achevé en 1907. Écrit alors que Joyce réside en Italie, le recueil nous ramène sur la terre d’origine de l’auteur, l’Irlande et sa capitale, Dublin. Cette nouvelle restitue la vie d’un Dublinois bien ordinaire, que l’incipit va nous présenter. Mais un événement est venu perturber le cours régulier de la vie de M. Duffy, sa rencontre avec Mme Sinico, lors d’une soirée à l’opéra. Après plusieurs rendez-vous à l’extérieur, leur relation devient plus intime car leurs goûts communs les rapprochent. Comment le lien sentimental entre les deux protagonistes évolue-t-il ?
LA COMMUNION DES ÂMES
Le cadre spatio-temporel va jouer un rôle dans l’évolution de leur relation. Après les promenades dans Dublin, en effet, M. Duffy, gêné par « ces façons clandestines » (p. 134), a obtenu d’être reçu chez Mme Sinico, avec laquelle il partage sa « vie intellectuelle », dans un lieu plus intime : « son petit cottage des environs de Dublin ». La première phrase de l’extrait souligne la fréquence de leur rencontre, par le chiasme en anglais que la traduction ne restitue pas : « He went often to her little cottage outside Dublin; often they spent their evenings alone. » Ces soirées se passent dans un lieu clos, la « chambre tranquille [en anglais « discreet »] et obscure », comme protégé du monde extérieur, comme le révèle le rappel de « leur isolement ». Dans le second paragraphe de l’extrait, est même employé le terme « confessionnal », qui apporte à cette relation une connotation religieuse.
Pour accentuer cette intimité, on notera aussi le faible éclairage : « Maintes fois elle laissait l’obscurité les envahir, évitant d’allumer la lampe ».
=== Ainsi le cadre se prête à une communion paisible des âmes.
Leur intimité se renforce graduellement, comme si ce cadre influait sur leur caractère : « leurs pensées se mêlant, ils abordèrent des sujets moins impersonnels », « La chambre tranquille et obscure, et leur isolement, la musique qui leur vibrait encore aux oreilles les unissaient ». Ainsi l’un et l’autre évoluent.
Pour M. Duffy, le commentaire du narrateur, fondé sur une comparaison (« La société de Mme Sinico était à M. Duffy ce que la chaleur du sol est à une plante exotique »), révèle l’épanouissement du personnage à travers cette relation qui semble correspondre à sa nature profonde. N’avait-il pas déjà chez lui toute l’œuvre de Wordsworth ? N’avait-il pas aussi un goût prononcé pour l’opéra ? Grâce à elle, il accède au monde des sentiments et touche à une forme d’idéal, évolution traduite par le rythme ternaire : « Cet accord exaltait l’homme, arrondissait les angles de son caractère, communiquait de l’émotion à sa vie mentale ».
Cependant, il reste totalement centré sur lui-même, comme le révèle une sorte de narcissisme ( « il se surprenait à écouter le son de sa propre voix » ), et dans sa réflexion il va jusqu’à s’identifier à un « ange » : « Il eut l’intuition qu’aux yeux de Mme Sinico il assumerait { en anglais « ascend ») la stature d’un ange ». Il vit donc leur relation de façon totalement platonique, excluant toute dimension sexuelle, son amie étant « l’âme-sœur » du Banquet de Platon. Cela explique le discours qu’il tient, contredisant ce qu’il est en train de vivre, prononcé d’une « étrange voix impersonnelle », comme en une sorte de dédoublement intérieur. Tandis qu’il vit, en effet, cette union, il met en avant « la solitude incurable de l’âme », autre thème particulièrement romantique exprimant l’impossibilité d’atteindre cet idéal de fusion parfaite. Mais, rapporté au discours direct, l’aphorisme, « Nous ne pouvons pas nous livrer, […] nous n’appartenons qu’à nous-mêmes », révèle en fait une peur d’autrui, du désordre qu’autrui pourrait apporter en perturbant sa vie intérieure, en remettant en cause ses convictions et ses certitudes.
Le comportement de Mme Sinico est en opposition à celui de M. Duffy comme le souligne la conjonction « tandis que », à la fois parallélisme dans l’évolution, mais les différenciant : « la nature ardente de Mme Sinico s’attachait de plus en plus à son compagnon ». L’adjectif « ardente » (en anglais « fervent ») la dote d’une passion brûlante dont M. Duffy est lui-même dépourvu et que va confirmer la présentation de son geste : « elle avait manifesté tous les signes d’une surexcitation intense », elle « lui saisit la main avec passion ». Or ce geste introduit dans la relation qu’elle entretient avec M. Duffy une connotation physique, que celui-ci excluait totalement.
=== Le premier paragraphe de l’extrait partait d’une relation habituelle, quasi routinière, avec l’emploi de l’imparfait ou l’adverbe « souvent », mais il finit sur un événement perturbateur, signalé par l’indice temporel, « un soir », et le passage au passé simple.
LA RUPTURE
Le second paragraphe marque un changement de cadre très net, avec un rejet du lieu clos : « l’atmosphère de leur confessionnal désormais profané ». La formule révèle pleinement la faute de Mme Sinico, qui a introduit une dimension physique dans une relation que M. Duffy voulait épurée. Mais son nom ne débute-t-il pas par « sin », signifiant « péché » en anglais ? Faut-il y voir un pur hasard, quand on sait l’importance qu’attache Joyce au choix des noms de ses personnages ?
La rupture se déroule donc dans un lieu extérieur, l’après-midi et non plus le soir, puisqu’ils se donnent rendez-vous « dans une petite pâtisserie à côté de la grille du parc », dans lequel ils vont ensuite se rendre. On retrouve alors le décor de la ville, puisqu’il s’agit de Phoenix Park, auprès duquel se trouve le faubourg de Chapelizod où réside M. Duffy. On notera la durée de cette scène, signalée par le verbe « arpentèrent » et l’indice temporel, « pendant près de trois heures », mais nous n’en connaîtront pas le détail, la rupture se trouvant seulement résumée. Le lecteur prêtera à peine attention à la mention du « tramway », qui doit, en toute logique, ramener Mme Sinico chez elle, pourtant ce lieu de la séparation prendra tout son sens lorsqu’il découvrira la façon dont elle va mourir, en franchissant les rails de ce même tramway, comme en un ultime pèlerinage.
Toute la scène est racontée selon le point de vue de M. Duffy : c’est lui qui réagit, au geste de Mme. Sinico, et c’est à travers ses yeux que nous observons et jugeons le trouble de sa compagne. Sa réaction est immédiate, exprimée dans une phrase brève : « M. Duffy fut extrêmement surpris ». Le geste de Mme Sinico le ramène brusquement à la réalité qu’il avait oubliée : les êtres humains ne sont pas de purs esprits, ils ont un corps et celui-ci ressent des désirs. Ainsi celle-ci le ramène à une dimension humaine banale, et sa relation n’est plus alors que les prémices d’un adultère tout aussi banal, d’où sa désillusion : « La façon dont elle interprétait ses paroles le déçut ».
Tous les actes qui suivent traduisent sa colère, et c’est lui qui prend l’initiative de leur rupture, même si la formule « ils convinrent » suggère l’accord de Mme Sinico. Mais avait-elle vraiment le choix ? En fait, la décision lui appartient, à la fois une façon de la punir d’avoir brisé son idéal et une peur du désordre qu’elle pourrait introduire dans sa vie. Rompre est fuir ce désordre, comme le sous-entend l’aphorisme rapporté directement : « tout lien, disait-il, vous lie à l’affliction », en anglais : « every bond […] is a bond to sorrow ».
De son côté, Mme. Sinico apparaît totalement soumise aux volontés de M. Duffy, lui renvoyant « ses livres et sa musique », c’est-à-dire ce qui les avait unis, tout comme deux amants, lors de leur rupture, se renvoient leurs lettres. Cependant, tout son être refuse cette rupture, comme le révèle sa réaction physique, « elle se mit à trembler si violemment », mais cela n’attendrit en rien son compagnon, puisque c’est bien lui qui définit cette réaction par le terme « crise », comme s’il s’agissait d’une forme de folie.
=== Le récit est allé très vite : en 2 pages recto-verso la relation sentimentale naît, se construit, et se dénoue. Elle n’apparaît donc que comme une sorte de parenthèse dans la vie des deux personnages.
CONCLUSION
Cet extrait fait apparaître le contraste entre les deux personnages un temps rapprochés. Leur rupture s’explique par le contexte dans lequel ils ont baigné, une imprégnation romantique jointe à un enseignement religieux. Dans ces deux cas, en effet, est posée une séparation entre le corps, part matérielle de l’homme, jugé impur, et l’âme, force spirituelle seule digne d’être entretenue. Or, si Mme Sinico ne voit par de dichotomie entre ces deux parts, et laisse s’exprimer son désir d’une union totale, M. Duffy, lui, a choisi de consacrer sa vie au culte de son seul esprit.
En même temps cet extrait met en place un thème que l’on retrouve dans toutes les nouvelles de Gens de Dublin, « le silence ». Tout comme Mme Sinico, contrainte à un geste accompli en « silence » face aux discours de M. Duffy, celui-ci ne trouve plus rien à lui dire dans les ultimes instants de leur rupture. Se confirme ainsi ce que l’extrait nommait « la solitude incurable de l’âme » : les personnages sont comme paralysés, enfermés dans leur vie étroite ; ils veulent atteindre un idéal qu’ils pressentent, mais n’y parviennent pas, par conformisme moral.
L’incipit
(p. 131, jusqu’à « … pour écrire »)
« Pénible incident » (ou, selon les traductions, « Un cas douloureux ») est la onzième nouvelle du recueil Gens de Dublin, publié en 1914 à Londres, mais achevé en 1907. Écrit alors que Joyce réside en Italie, le recueil nous ramène sur la terre d’origine de l’auteur, l’Irlande et sa capitale, Dublin. Cette nouvelle restitue la vie d’un Dublinois bien ordinaire, que l’incipit va nous présenter.
L’incipit, rapide dans une nouvelle vue sa brièveté, n’en a pas moins un double rôle : informer le lecteur pour lui permettre d’entrer dans le récit, le séduire, en retenant son attention. Celui-ci répond-il à cette double fonction ?
LE CADRE SPATIAL
Si l’on observe la structure de la description, on constate qu’elle procède du plus général au plus précis. Est d’abord mentionnée, en effet, la situation géographique : « Chapelizod », un des faubourgs de Dublin. Puis vient la situation du domicile lui-même, décrit dans son environnement : une « vieille maison obscure », et ce qu’il voit « de ses fenêtres ». La description passe ensuite au mobilier, d’abord par une vue globale de la pièce, puis en citant le détail des meubles, enfin les objets plus précis qui composent le décor : « le linge » du lit, la « petite glace », la « lampe ». Enfin intervient un gros-plan sur la bibliothèque, avec l’évocation précise des livres, et, dans la continuité, du « pupitre ».
=== Cette description, minutieusement construite, répond parfaitement aux exigences du réalisme en situant le personnage dans son décor, dont les moindres détails sont restitués. Pourtant, on peut s’interroger sur sa fonction réelle, puisqu’on ne l’y verra pas vraiment vivre.
Dans l’élaboration de cette description, on observe également une évolution du point de vue narratif. Le texte débute avec une focalisation omnisciente, comme le révèle l’explication de son choix de lieu de vie dans la 1ère phrase : « parce qu’il désirait … ». Le narrateur semble avoir une connaissance parfaite de son personnage. L’on observe ensuite une évolution : le narrateur se confond avec le personnage, dont il adopte le « regard », et à qui il semble déléguer la parole : « Il avait acheté lui-même… ». Mais l’essentiel du texte montre un retrait du narrateur, notamment à travers les choix verbaux : répétition d’ « il y avait », recours à la voix passive (« avait été aménagée », « était suspendue », « étaient rangés », « était posé ») ou verbe pronominal, tel « s’alignait ».
=== Ces points de vue jouent ainsi un double rôle. D’abord, il s’agit d’attirer l’attention sur le personnage principal, de montrer que c’est son point de vue qui va donner sens à la nouvelle. Ensuite cela donne un ton impersonnel à la description : le héros semble moins intéressant que son cadre de vie, il semble presque dépourvu d’humanité.
LE PORTRAIT DU PERSONNAGE
Mais il convient de ne pas oublier que ce cadre a été choisi par le personnage : il est donc révélateur de sa personnalité et de son mode de vie.
C’est sur la solitude que s’ouvre l’incipit, car la 1ère phrase révèle une forme de misanthropie du personnage, à travers son rejet de Dublin, et de sa citoyenneté dublinoise : « il désirait demeurer le plus loin possible de la ville dont il était citoyen ». Déjà cela le marginalise, à une époque où l’action politique contre l’Angleterre est à son apogée et où beaucoup de ses concitoyens s’engagent. De plus, son jugement sur les « autres faubourgs de Dublin », est très méprisant, à travers trois adjectifs : « misérables » révèle son mépris pour le petit peuple, dont il entend se distinguer, « modernes » traduit une volonté de rester ancré dans les valeurs traditionnelles, le rejet du progrès et des changements qu’il peut apporter, « prétentieux » va dans le même sens, avec un refus de l’étalement des richesses propre à des parvenus.
D’ailleurs même dans « Chapelizod » sa maison est à l’écart. Cependant l’on notera le contraste entre les deux vues : d’un côté, on a « une distillerie désaffectée », représentative de l’image traditionnelle de l’Irlande, terre qui produit la bière et le whisky. Mais le lieu est abandonné, et le regard y est « plongea[nt] », comme une descente dans les bas-fonds d’une ville.
D’un autre côté, on voit « la rivière peu profonde » : il s’agit de la Liffey, rivière qui traverse Dublin. Mais la le regard « remontait le long », comme dans la quête d’un horizon à travers cette touche de nature, image romantique dans ce décor plutôt sinistre.
Le décor montre un mode de vie proche de l »ascèse. On constate, en effet, la modestie de l’appartement, puisque tout luxe est refusé : il n’y a ni « tapis », ni « tableaux », ni bibelot. Les seuls objets évoqués sont utilitaires. De même, les matériaux sont quasiment bruts : il n’y a pas de vernis, de tissu, rien qui puisse suggérer le confort ou la douceur, à l’exception de la cheminée, mais elle aussi essentiellement utilitaire. On observe le terme « fer », employé deux fois, la mention deux fois aussi du « bois blanc », les « chaises cannées ». Les tons sont surtout le noir et le blanc, la seule touche de couleur étant le « rouge » de la couverture. Parallèlement, le gros plan met l’accent sur la vie intellectuelle, avec l’insistance sur la « bibliothèque » et le « pupitre » qui semble attendre l’écrivain, dont on imagine la vie quasi monastique.
De cette description du lieu se dégage l’image d’un homme qui souhaite que rien ne vienne perturber son existence bien réglée, selon un ordre moral strict. Les formes géométriques, et l’ordre parfait de la pièce, où chaque élément est à sa place, révèlent, en effet, un esprit d’ordre, comme les « cases » du « pupitre », ou le rangement des livres, plutôt étrange puisqu’il renvoie à leur « format » et non à un ordre alphabétique…, montrant donc le souci prudent d’équilibrer leur poids sur les « étagères ». De même, on note le souci de protection que révèlent le « garde-feu » et les « chenets » pour soutenir les bûches dans le foyer.
En revanche, le choix des livres traduit un contraste. Pour le premier, « un Wordswoth complet », il s’agit de l’œuvre d’un des plus grands poètes romantiques anglais, ouvrage surprenant chez cet homme d’ordre. Porterait-il en lui une aspiration à un monde idéal ? Ou bien se reconnaît-il dans l’idée romantique de la supériorité du poète sur l’homme ordinaire ? Le second mentionné, « un exemplaire du Maynooth catechism », révèle l’éducation religieuse du personnage, auquel d’ailleurs son nom fait référence, donc une forme de rigueur morale et de conformisme. De plus Joyce lui donne le nom d’un personnage ayant réellement existé, James Duffy (1809-1871), un éditeur dublinois qui publia de nombreux ouvrages catholiques dans des éditions à bas prix, (publiés après le Maynooth catechism cependant) mais aussi des textes politiques ou appartenant à la littérature traditionnelle irlandaise.
=== Cette pièce, ayant tout de la cellule du moine, rapproche le héros d’un personnage, l’ermite, retiré dans la solitude et vivant une vie ascétique, toute entière tournée vers le développement d’un idéal de spiritualité élevé.
CONCLUSION
À travers cette description, Joyce met en place l’image d’un personnage solitaire, vivant replié sur lui-même, dans une solitude un peu orgueilleuse, car on l’imagine satisfait de la vie réglée qu’il mène, l’ordre extérieur étant le reflet de sa rigueur psychologique. Cela va se confirmer au fil du texte : « M. Duffy abhorrait tout indice extérieur de désordre mental ou physique » (p. 132), « sa chambre témoignait toujours de son esprit d’ordre » (p. 136).
Cet incipit semble inscrire la nouvelle dans le registre réaliste, beaucoup de romans réalistes débutant ainsi par une description détaillée des lieux (cf. Balzac, Stendhal, Flaubert…). Cependant bien des éléments nous manquent : nous ne savons pas son âge précis – on ne l’apprendra que par déduction, Mme Sinico mourant à « quarante-trois ans », quatre ans après leur rencontre, où il la jugeait avoir « un ou deux ans de moins que lui » : il a donc environ quarante ans –, nous ne savons rien de sa famille, de son milieu social, de ses études, de sa jeunesse… Il s’agit donc plutôt d’une « parodie » de réalisme, d’autant plus qu’à aucun moment cette pièce ne jouera le moindre rôle dans l’intrigue. Nous ne la retrouverons mentionnée qu’après la rupture avec Mme Sinico, comme pour nous permettre de mesurer l’évolution du personnage, à travers les nouveaux ouvrages de Nietzsche et la phrase écrite citée [ cf. p. 136]. Le texte est donc plus proche du symbolisme que du réalisme.
L’épilogue
de « Lorsque l’office fut terminé, »… à la fin
Dans son roman Bel-Ami, paru en feuilleton en 1885, Maupassant montre l’ascension sociale de son héros, Georges Duroy, dans le milieu social du journalisme politique, grâce à l’appui des femmes qu’il séduit.
La rencontre de son ancien camarade, Forestier, présentée dans le premier chapitre, a été bénéfique à Georges Duroy, qui n’avait alors que trois francs quarante en poche. Présenté à M. Walter, le directeur de la Vie française, il entreprend sa carrière avec l’aide de Madeleine Forestien, qu’il épouse à la mort de Forestier. Parallèlement, il poursuit une liaison avec Mme. de Marelle.
Par son mariage sa richesse ne fait que s’accroître et lui permet de s’acheter un titre de baron, après avoir scindé son nom en Du Roy. Une autre liaison avec Mme. Walter lui permet de progresser encore, grâce à une fructueuse opération boursière. Mais il veut encore plus…, Suzanne, la fille de Walter.
L’adultère de Madeleine, qu’il prend en flagrant délit, lui offre le moyen de divorcer, et il séduit la jeune fille en plaçant les parents devant un enlèvement qui la compromet. Rien n’empêchera donc ce mariage, pas même la violente colère de Mme. Marelle, avce laquelle la rupture est violente.
Cet extrait constitue l’épilogue du roman, un peu à la façon d’un dénouement de théâtre puisque le Tout Paris se retrouve à l’église de la Madeleine pour assister à ce riche mariage.
Pour conclure sur la problématique choisie pour la lecture de ce roman, en le rattachant au « roman d’apprentissage », quel triomphe Maupassant dépeint-il, pour quel héros ? Car celui-ci est, à présent, le baron Georges Du Roy de Cantel, nom qu’il s’est forgé à partir de la terre de Canteleu, proche de son village natal. Mais »Bel-Ami » a-t-il, pour autant, disparu ? .
GEORGES DU ROY DE CANTEL, BARON
En choisissant le prénom et le nom de son héros, Maupassant lui offrait déjà la possibilité d’un destin exceptionnel : son prénom n’est-il pas celui de plusieurs rois anglais ? Son nom pouvait aussi facilement se scinder pour faire apparaître une sorte de particule.
Cet extrait se fonde sur la similitude avec le sacre d’un roi : « Georges [...] se croyait un roi qu’un peuple venait acclamer ». Déjà le lieu, « la sacristie », évoque étymologiquement le sacre royal, même s’il n’est ici que le lieu où vont se dérouler les félicitations d’usage, « l’interminable défilé des assistants ». Cela accorde au héros une supériorité face à un « peuple » qui semble représenter ses sujets, pour ne pas dire sa Cour puisque les gens « se poussaient » pour avoir ce privilège de s’approcher de lui. Inférieurs à lui, ils forment une masse indifférenciée, mais dont la comparaison souligne l’importance : « La foule coulait devant lui comme un fleuve ». Son comportement devient alors celui du monarque tout puissant, qui n’accorde guère d’importance à ses sujets, tous confondus dans les pluriels de saluts mécaniques et de discours stéréotypés : « Il serrait des mains, balbutiait des mots qui ne signifiaient rien, saluait… »
Parallèlement sa sortie de l’église suggère une autre image, celle d’un général romain victorieux qui défile le jour de son triomphe, « entre deux haies de spectateurs ». N’oublions pas que, dans ce « struggle for life » qu’est l’existence, Georges vient d’atteindre le but qu’il s’était fixé, parvenir au sommet : ne disait il pas que « la victoire appartient aux audacieux » lors de sa promenade avec Madeleine alors qu’il dépassait l’Arc de triomphe ? La victoire dans la guerre entreprise pour conquérir la forteresse de Paris, qui n’était alors que symbolique, devient, dans l’épilogue, réalité. Il adopte ainsi une allure solennelle, dans une phrase dont le rythme reproduit la démarche avec l’imparfait pour accentuer la durée de ce défilé : « Il allait lentement, d’un pas calme, la tête haute, les yeux fixés sur la grande baie ensoleillée de la porte ». Cette marche devient d’ailleurs symbolique, telle une apothéose qui le fait passer de l’ombre de l’église – de ses origines obscures – à la lumière ; de plus, il se positionne en hauteur par rapport à l’assistance, « sur le seuil » du « haut perron » de l’église de La Madeleine. Lui, « ses yeux éblouis par l’éclatant soleil », comme auréolé de lumière, découvre à ses pieds « la foule amassée », terme répété et précisé, « une foule noire, bruissante », qui s’élargit encore en devenant ensuite « le peuple de Paris ».
=== Ce peuple lui réserve un véritable triomphe, Maupassant ne mentionnant que de l’admiration : « acclamer », « le contemplait et l’enviait ». Aucun blâme donc, aucune réserve lors de ce triomphe ! La réussite sociale et matérielle semble avoir effacé tous les actes pervers, et justifie toutes les bassesses. Tel est le regard pessimiste que Maupassant jette sur la société de son temps, qui permet le triomphe d’individus sans scrupules, sans songer à le mettre en cause, bien au contraire, chacun rêvant d’imiter cette ascension.
LA PERMANENCE DE « BEL-AMI »
Pourtant, au fil du récit de ce triomphe, Maupassant s’emploie à nous montrer que « Bel-Ami » est toujours présent.
On reconnaît, en effet, le peu d’importance accordée à l’amour : « Toutes les femmes sont des filles », déclarait-il, « il faut s’en servir et ne leur rien donner de soi ». N’est-ce pas toujours le cas dans sa relation avec Suzanne ? Fille du riche banquier Walter, directeur de La Vie française, et tout puissant dans les milieux politiques, n’a-t-elle pas été uniquement le moyen de poursuivre son ascension sociale ?
Dans cet épilogue, elle est certes mentionnée, à deux reprises, « donnant le bras à sa femme », « Georges reprit le bras de Suzanne pour retraverser l’église », mais Suzanne se trouve aussitôt effacée puisque le récit se focalise sur les sensations et les sentiments de Georges. Pire encore, elle semble ne plus exister lors de la rencontre avec Mme. de Marelle qui occupe une place importante dans cet épilogue ! Tout laisse présager qu’elle ne sera qu’un accessoire dans l’existence d’un « Bel-Ami » qui ne renoncera pas à son rôle de séducteur. De toute façon, tout l’extrait reste centré sur lui, sur ses sensations, une sorte de vertige devant tant de gloire : il est « affolé de joie », en proie à un « immense bonheur ». Mais Suzanne n’est jamais associée à ce bonheur : « Il ne pensait qu’à lui » ferme un paragraphe, idée reprise dans le paragraphe suivant : « une foule [...] venue là pour lui, pour lui Georges Du Roy ». La mention de son nouveau nom, sur lequel se clôt le paragraphe permet de comprendre à quel point le héros jouit de cette journée, oubliant totalement celle à qui il la doit.
C’est Mme. de Marelle, la maîtresse de Georges avec laquelle il a rompu en la rouant de coups, qui occupe le centre de l’extrait. Maupassant effectue un gros plan sur elle, à travers trois étapes chronologiques.
Lorsque Georges « aperçut Mme. de Marelle », c’est le passé qui est remémoré, en une longue phrase énumérative, avec un rythme binaire qui met en évidence leur complicité sexuelle : « le souvenir de tous les baisers qu’il lui avait donnés, qu’elle lui avait rendus, le souvenir de toutes leurs caresses, de ses gentillesses, du son de sa voix, du goût de ses lèvres ». Dans cette évocation, ce sont bien les sensations qui priment, façon de rappeler que l’homme est d’abord un animal et donc que l’amour est d’abord une pulsion naturelle : sa vue « lui fit passer dans le sang un désir brusque de la reprendre ». Maupassant n’a jamais voulu être considéré comme un naturaliste, il en adopte pourtant le point de vue.
De même, leur rencontre présente met l’accent sur la dimension physique. Le portrait de Mme. de Marelle, en focalisation interne, met en évidence ce qui séduit Georges en elle : « Elle était jolie, élégante, avec son air gamin et ses yeux vifs ». Le discours intérieur, rapporté directement ce qui le met en valeur, va dans le même sens : « Quelle charmante maîtresse, tout de même. » Comment comprendre cette restriction ? Fait-il allusion à la dispute qui les a séparés, avec alors une forme de regret ? Ou bien, faut-il l’interpréter en relation avec son mariage, obstacle sur le plan de la morale, avec l’adjectif « charmante » pour justifier, en quelque sorte, l’adultère ? En fait, cette rencontre constitue une autre forme de victoire pour Bel-Ami, car Clotilde de Marelle, humiliée et frappée lors de leur dernière rencontre, avait toutes les raisons de ne pas assister à ce mariage. Or, non seulement elle y vient, mais elle se présente à lui « un peu timide, un peu inquiète », en femme par avance soumise.
Tout va alors se jouer sur une « pression » de la main, qui laisse présager l’avenir. Qui a fait le premier geste ? Georges qui « reçut [sa main] dans la sienne et la garda », acceptant ainsi cette soumission ? Ou plutôt elle, si l’on en croit la précision de Maupassant qui généralise ainsi la faiblesse propre au tempérament féminin : « il sentit l’appel discret de ces doigts de femme, la douce pression qui qui pardonne et reprend ». Ainsi cette poignée de main remet en place leur complicité, à l’insu totale de l’épouse, Maupassant interprétant la scène : « Il la serrait, cette petite main, comme pour dire : ‘Je t’aime toujours, je suis à toi !’ « . Le rythme ternaire dans le récit qui suit, « Leurs yeux se rencontrèrent, souriants, brillants, pleins d’amour », complète le message contenu dans la simple et banale formule « A bientôt ». Mais l’échange de ces quelques mots, avec la précision de « sa voix gracieuse » à laquelle fait écho l’adverbe « gaiement » pour la réponse de Du Roy annonce bien un futur rendez-vous, donc un futur adultère…
=== Mais s’agit-il d’ »amour » ? Il est permis d’en douter surtout lorsqu’on découvre les pensées ultimes de Du Roy dans les dernières lignes du roman, qui le ramènent à une vision érotique : « Mme. de Marelle rajustant en face de la glace les petits cheveux frisés de ses tempes, toujours défaits au sortir du lit ». C’est en étant « Bel-Ami » qu’il a effectué son ascension sans scrupules, en profitant du « lit » des femmes, sans scrupules toujours il restera « Bel-Ami », même une fois marié à Suzanne.
Enfin, dernier signe de cette permanence de « Bel-Ami », son arrivisme ne semble en rien atténué par le succès. Cet homme, que Maupassant nous présentait, au début du roman, dans sa dimension animale, à travers ses sensations de faim, de soif, de chaleur, reste cet animal, assez voisin du fauve. Son bonheur se traduit par une sensation que Maupassant détaille : « Il sentait sur sa peau courir de légers frissons, ces frissons froids que donnent les immenses bonheurs. » Il semble être parvenu au sommet de ce qu’un homme peut espérer.
Pourtant Maupassant laisse son dénouement ouvert, en mettant en place un horizon d’attente, une autre marche à gravir, celle qui le sépare encore du pouvoir politique : »il découvrit là-bas, derrière la place de la Concorde, la Chambre des députés. Et il lui sembla qu’il allait faire un bond du portique de la Madeleine au portique du Palais-Bourbon ». La conjonction « Et » relie étroitement le lieu présent, le parvis de l’église, et le lieu futur, qui se font face de part et d’autre de la Seine, comme pour signifier que l’arriviste ne s’arrêtera pas dans sa soif de puissance et de richesse.
CONCLUSION
Cet épilogue résume donc bien toute la complexité du roman. D’une part, Georges Duroy ressemble à bien des héros de « romans d’apprentissage », puisqu’il parvient au sommet après une série de péripéties, grâce à l’aide de plusieurs initiateurs, au premier rang desquels les femmes, comme ici au bras de Suzanne Walter. On peut, par exemple, penser à Rastignac, héros du Père Goriot de Balzac. Rappelons ce que lui expliquait Forestier dans le premier chapitre : « Dis donc, mon vieux, sais-tu que tu as vraiment du succès auprès des femmes ? Il faut soigner ça. Ça peut te mener loin. [...] C’est encore par elles qu’on arrive le plus vite. ». Georges n’a-t-il pas été un bon élève, mettant en pratique cette maxime pour réussir ? Ainsi Maupassant nous le montre ici grandi, vivant un véritable triomphe, un sacre royal, une apothéose.
Mais, d’autre part, il se distingue des héros des « romans d’apprentissage » car il porte déjà en lui, dans sa « nature » même de paysan normand, les composantes qui vont lui permettre l’ascension sociale, complétées par son ancien métier de « hussard » qui a achevé de lui enlever tout scrupule. Mû par ses désirs, ses sensations, ses pulsions, dirions-nous aujourd’hui, il lui suffit de trouver le terrain favorable à sa nature de « fauve », et Paris lui offrira ce terrain en stimulant son appétit de richesse et de pouvoir. Plus qu’un héros, Maupassant a donc mis en scène un anti-héros, dont l’initiateur devient la société de la IIIème République.
C’est cette société, en effet, avec ses femmes-courtisanes, sa presse en collusion avec un pouvoir politique corrompu, son avidité de plaisirs, qui permet la réussite d’un tel personnage, et l’approuve d’ailleurs totalement, toutes les valeurs morales semblant avoir disparu au profit d’un seul maître, l’argent.
En voiture dans Paris
de « Puis, peu à peu, »… à « … de plaisir, de bonheur. »
Dans son roman Bel-Ami, paru en feuilleton en 1885, Maupassant montre l’ascension sociale de son héros, Georges Duroy, dans le milieu social du journalisme politique, grâce à l’appui des femmes qu’il séduit.
La rencontre de son ancien camarade, Forestier, présentée dans le premier chapitre, a été bénéfique à Georges Duroy, qui n’avait alors que trois francs quarante en poche. Présenté à M. Walter, le directeur de la Vie française, il fait ses débuts avec une série d’articles sur l’Algérie, qu’il ne réussit à écrire qu’avec l’aide de Madeleine Forestien. Parallèlement, il débute une liaison avec Mme. de Marelle.
Mais la mort de Forestier intervient opportunément : en épousant sa veuve, il progresse au sein du journal, s’enrichit considérablement grâce à un héritage reçu par celle-ci, scinde alors son nom en Du Roy et s’achète un titre de baron. Cependant, il se heurte aux plaisanteries de ses collègues, qui le surnomme plaisamment « Forestier », et devient obsessionnellement jaloux du passé de sa femme.
Cet extrait se situe dans le chapitre II de la seconde partie du roman, au retour d’une promenade en voiture au bois de Boulogne, au cours de laquelle le couple vient de se disputer.
Comment l’image de Paris, en arrière-plan, met-elle en valeur le caractère du héros ? Une analyse de la description des lieux sera donc mise en parallèle avec l’observation du cynisme de Georges Duroy.
L’IMAGE DE PARIS
Deux allégories présentent une image contrastée de la ville, d’abord en une vue générale, puis au moyen d’un gros plan.
Duroy et sa femme reviennent d’une promenade au bois de Boulogne, lieu alors à la mode, ils rentrent donc dans Paris « intra muros », en repassant les « fortifications », restes des anciens remparts, qui se chargent ici d’une valeur symbolique. C’est comme s’ils rentraient dans une citadelle, que Duroy a réussi à conquérir, avec l’appui de Madeleine.
La vision de Paris qui se développe ensuite, au soleil couchant, est assez traditionnelle, mais son symbolisme n’évoque plus le retour d’une promenade romantique, bien au contraire. La couleur s’est dégradée en « clarté rougeâtre », ce qui entraîne une comparaison : « pareille à une lueur de forge démesurée ».
La description rejoint ainsi la mythologie, évoquant Vulcain, Héphaïstos en grec, à l’oeuvre dans sa forge, allégorie complexe, d’abord pour illustrer l’image d’une ville alors en plein développement économique. Mais Vulcain était aussi le dieu qui forgeait les armes des héros antiques, la ville devenant ainsi celle qui « forge » les êtres qui, tel Bel-Ami, veulent en devenir les maîtres. Enfin, la forge de Vulcain se trouve aux Enfers : Paris n’est-elle pas la ville infernale, la ville de tous les vices, qui brûle et corrompt ceux qui viennent y vivre ?
S’ensuit une longue proposition énumérative, coordonnée à celle qui précède par la conjonction « et », et dont le rythme ternaire, scandé par les virgules, paraît reproduire celui du soufflet de la »forge », à partir de la reprise du terme « rumeur ». Cette « rumeur » s’amplifie au fil des adjectifs, « confuse, immense, continue, faite de bruits innombrables et différents » ; la « forge » n’était-elle pas déjà « démesurée » ? Puis une autre série d’adjectifs, « sourde, proche, lointaine », crée une sorte de vertige, comme si, en raison de l’oxymore qui oppose les deux derniers, l’homme se retrouvait perdu dans cette ville : ses sens ne peuvent plus identifier la source de ces bruits. Cette longue phrase s’achève sur une ultime personnification, qui donne l’impression d’un énorme coeur battant : « une vague et énorme palpitation de vie, le souffle de Paris respirant, dans cette nuit d’été ». La ville devient ainsi un véritable monstre, ce qu’illustre la comparaison à « un colosse », image de la force de cette capitale, mais il est « épuisé de fatigue », comme si l’intense activité de la ville finissait par l’épuiser.
=== Cette première allégorie semble donc expliquer comment, dans une telle ville, un personnage tel que Duroy a trouvé le terrain idéal pour progresser socialement. Elle lui a permis d’affirmer sa puissance, mais au prix d’efforts incessants, et la dispute avec Madeleine qui précède l’extrait représentait bien le résultat de son épuisement.
L’avant-dernier paragraphe du passage constitue une seconde personnification avec un gros plan sur l’Arc de triomphe. Or, ce monument est, à lui seul, un symbole, d’abord de la puissance française : les victoires de Napoléon, la dimension militaire. Puis il illustre le développement de la ville : « la large avenue » évoque les travaux d’Haussmann dans ces quartiers élégants et mondains de la rive droite, avec son luxe, symbole de la nouvelle richesse dans laquelle s’inscrit le héros, à présent « Du Roy« .
Ce monument forme donc une porte, la phrase marquant l’entrée dans un lieu de prestige et de luxe, où le seul objectif est la puissance, telle celle d’une « sorte de géant ». Mais la personnification dévalorise cette image, en en accentuant la laideur : « ses deux jambes monstrueuses« , « sorte de géant informe« . Ainsi le monument devient symbolique de Du Roy, l’arriviste sans scrupules »en marche », vers toutes les possibilités offertes à l’ambitieux.
=== Maupassant retrouve donc, dans ce passage, les conceptions réalistes du XIX° siècle, en particulier l’idée que le milieu est déterminant pour façonner la personnalité de l’homme, qu’il y a donc une interaction entre les personnages et les lieux dans lesquels ils vivent.
LE CYNISME DU HEROS
Cela conduit tout naturellement à analyser le cynisme du héros, avec ses composantes, la façon dont il rejette les sentiments pour se fixer des règles de vie.
Le texte débute en un moment où le héros éprouve des sentiments violents envers Madeleine,(« jalousie« , « haine« ), qui provoquent une « souffrance » : « L’amertume de son cœur lui montait aux lèvres en paroles de mépris et de dégoût« . Mais la laisser s’exprimer serait se démarquer d’une société où triomphent l’immoralité et le matérialisme : ce serait une forme de faiblesse. Donc il choisit une attitude quasi stoïcienne : « se roidissant contre sa souffrance« , « il ne les laissa point s’épandre« . Le monologue intérieur reprend la même idée, mais dans un langage familier : « Je serais bien bête de me faire de la bile« .
Cela entraîne forcément le rejet de l’amour, qui se charge d’une image fortement péjorative, d’une part de la femme, d’autre part du couple. La femme n’est plus qu’un corps, donc un objet, « Toutes les femmes sont des filles« , c’est-à-dire qu’on les achète comme des prostituées. Quant au couple, il ne vaut guère mieux dans la généralisation à la fin de l’extrait, car, en guise d’amour, il n’existe que le désir sexuel : « au logis, au lit désiré« . L’homme est, en effet, pour Maupassant, d’abord un animal, avec des instincts. Le « couple éternel » n’est, dans ces conditions, qu’une illusion de couple : « enlacé« , « silencieux« , leur amour n’est que factice, car il n’y a pas de réelle communication. Chacun reste refermé sur lui-même. Ce couple est, en fait, en harmonie avec ce monde parisien, fait de facilité : « joie, plaisir, bonheur« , en gradation. Mais ces termes sont introduits par l’adjectif « grise » : il ne s’agit donc que d’une ivresse, de sentiments faux, artificiels.
=== Le pessimisme de Maupassant ressort pleinement dans cet extrait.
Il est donc logique que le héros, pour réussir, se fixe des règles en harmonie avec le fonctionnement de sa société. Ainsi le monologue intérieur rapporté au discours direct, présente, à partir de constats, une sorte de catalogue de maximes, à travers la récurrence de l’ordre, « il faut » ; de plus la brièveté des phrases donne au présent sa valeur de vérité générale.
La première règle repose sur la notion de force, en relation avec les théories évolutionnistes de Darwin et le « struggle for life » : « Le monde est aux forts. Il faut être fort« , « La victoire est aux audacieux« . La vie est donc représentée comme un combat, une sorte de guerre où celui qui triomphe est celui qui se place « au-dessus de tout », c’est-à-dire des sentiments et des règles traditionnelles.
Ce triomphe de l’individualisme est parallèle au mépris d’autrui : « Chacun pour soi » est mis en relief dans la phrase elliptique, et la récurrence du terme « égoïsme » marque la seule base de toute réaction humaine, comme le traduit l’emploi de la négation restrictive « ne…que« . On note une opposition entre « l’ambition et la fortune« , les valeurs du matérialisme, l’argent, la réussite sociale, et « les femmes et l’amour« , les valeurs du cœur, déniées.
À cela s’ajoute une forme d’utilitarisme, le plus fort met les autres à son service, et ce cynisme s’exprime avec violence : « il faut s’en servir« . Les sentiments sont, bien, dans cette logique, totalement niés, ainsi que toute valeur accordée à autrui. Le héros se persuade ainsi de renoncer à tout amour, son épouse ne devant plus être qu’un moyen au service de sa progression sociale.
=== Maupassant nous propose donc une vision fort sombre des conditions qui peuvent conduire à la réussite en cette fin du XIX° siècle.
CONCLUSION
Cet extrait nous révèle un mimétisme hérité du réalisme balzacien : le milieu forge l’homme. Mais, pour le naturalisme, l’homme est déjà, par sa nature même, préparé pour ce milieu. Même si Maupassant a toujours refusé d’être rattaché à ce courant littéraire, il nous propose bien l’image, à la fois fascinante et monstrueuse, d’une ville en plein essor, image parallèle à celle des habitants, eux-mêmes habités de ce désir d’essor personnel. Une osmose se réalise alors, très logiquement, entre la ville et le héros.
Pour celui-ci son cynisme reflète le pessimisme de Maupassant, dans la lignée de son maître Flaubert et en relation avec cette fin de siècle où les nobles élans du romantisme semblent historiquement condamnés dans une société en plein développement économique. Mais c’est aussi ce qui a souvent été reproché aux auteurs naturalistes, notamment au maître de ce mouvement, Zola, de se complaire à ne montrer que les aspects les plus sombres, voire les plus répugnants, de la société et de l’homme, en oubliant la part de lumière qui peut l’illuminer.
Un homme entretenu
de « Le lendemain, en payant »… à « … de s’en priver ? »
Dans son roman Bel-Ami, paru en feuilleton en 1885, Maupassant montre l’ascension sociale de son héros, Georges Duroy, dans le milieu social du journalisme politique, grâce à l’appui des femmes qu’il séduit.
La rencontre de son ancien camarade, Forestier, présentée dans le premier chapitre, a été bénéfique à Georges Duroy, qui n’avait alors que trois francs quarante en poche. Présenté à M. Walter, le directeur de la Vie française, il fait ses débuts avec une série d’articles sur l’Algérie, qu’il ne réussit à écrire qu’avec l’aide de Madeleine Forestien. Mais cette position de reporter pour la rubriques des « Echos » ne lui apporte pas la fortune dont il rêve et dont il a besoin pour sa liaison avec Mme. de Marelle, séduite très rapidement et qui désire sortir, s’amuser. Un soir, elle lui glisse un louis d’or dans la poche, ce qui déclenche sa colère. Mais la page qui précède l’extrait nous montre qu’il finit par utiliser cet argent pour manger, sans avoir avec elle la moindre explication, contrairement à sa décision initiale.
En quoi ce passage met-il en place l’engrenage qui va faire de Duroy un homme habitué à se laisser entretenir par sa maîtresse ? Pour répondre à cette problématique, l’analyse suivra la chronologie du texte, c’est-à-dire la progression du deuxième louis d’or au troisième, jusqu’aux deux derniers paragraphes qui achèvent ce portrait de Duroy. Dans leur brièveté, les paragraphes s’enchaînent, en effet, comme pour reproduire la rapidité de l’évolution du héros.
LE DEUXIEME LOUIS D’OR
L’ouverture de l’extrait nous semble un retour en arrière, au moment de l’incipit, alors que Duroy se livrait à des comptes sordides pour vivre trois jours avec 3 francs 40. Il n’est, en effet, guère plus riche à présent (cf. p. 137) avec « les quatre pièces de monnaie qui devaient lui rester ». Maupassant met ainsi en valeur le cadeau du deuxième louis d’ »or », terme sur lequel se ferme le premier paragraphe.
Face à ce nouveau cadeau, nous observons une réaction double.
Le premier mouvement du héros correspond à celui que nous attendons d’un homme qui se sent blessé dans sa dignité : il ressent « l’humiliation de cette aumône », se trouvant ainsi transformé en une sorte de mendiant. Sa honte est bien une marque d’orgueil, car il se retrouve dans une situation assez voisine de celle d’une prostituée dont on paie les services, comme en écho au louis d’or donné en paiement à Rachel à la fin du premier chapitre. Le discours indirect libre, accentue, avec la modalité exclamative, cette gêne : « Comme il regretta de n’avoir rien dit ! S’il avait parlé avec énergie, cela ne serait point arrivé. » Mais une ambiguïté subsiste : sa gêne vient-elle de cet argent reçu, ou d’un regret de ne pas avoir su s’affirmer face à une femme plus riche que lui ?
En tout cas, l’action qu’il entreprend, dans le paragraphe suivant, vise à retrouver son honneur, en empruntant « cinq louis » pour rembourser Clotilde et garder de quoi continuer à payer ses sorties. Mais ce court paragraphe est fondé sur une opposition entre le souhait, « des démarches et des efforts aussi nombreux qu’inutiles », avec un lexique qui les amplifie, et la réalité qu’exprime la seconde proposition de cette phrase : « et il mangea le second de Clotilde ». La conjonction « et » traduit cette contradiction, en marquant à la fois la conséquence et l’échec et le choix du verbe « manger » résume d’ailleurs bien la situation : il a dépensé ce louis d’or pour manger.
=== C’est donc la nécessité de survivre qui l’emporte sur le sens de l’honneur, puisque la part animale de l’homme finit par primer sur sa conscience morale.
LE TROISIEME LOUIS D’OR
Un seul paragraphe évoque le troisième cadeau, mais en une phrase complexe qui introduit un contraste entre le discours de Duroy et le geste de Clotilde.
Maupassant insère un discours rapporté direct, une phrase de colère puisqu’il précise « d’un air furieux ». Mais nous pouvons nous interroger sur l’ »énergie » de ce discours… L’amorce, « Tu sais », paraît bien aimable, et la formule par laquelle il désigne ce qui était précédemment qualifié d’ »aumône », « la plaisanterie des autres soirs », forme une périphrase qui atténue l’acte en lui-même. De plus, en utilisant le conditionnel pour la menace, « parce que je me fâcherais », au lieu du futur logiquement attendu, la repousse dans un temps hypothétique. Enfin la place même de cette colère souligne le manque de conviction du héros, puisqu’elle se retrouve placée entre deux tirets, à la façon d’une parenthèse accessoire.
Ainsi le nouveau cadeau de Clotilde ouvre le paragraphe (« Elle retrouva moyen ») et le ferme. Elle brave donc délibérément cette menace, en étant parfaitement consciente de ce que son geste a de déshonorant, puisqu’elle l’effectue subrepticement (« glisser encore vingt francs dans la poche de son pantalon »), mais comme si elle était tout aussi certaine de ne courir aucun risque. N’a-t-elle pas eu le temps de mesurer ce qu’était réellement « Bel-Ami » ?
De même, les réactions du héros sont contradictoires. Le juron, grossier, correspond certes à de la colère. Mais pour quelle raison ? Est-ce cette forme de pourboire qui le révolte… ou, plutôt, le fait de ne pas être parvenu à se faire obéir d’une femme ? De plus, cette colère n’est que verbale, puisque Maupassant, à nouveau grâce à la conjonction « et », décrit un geste totalement opposé : « et il les transporta dans son gilet pour les avoir sous la main ». L’acceptation est donc immédiate, Maupassant n’introduisant plus ici la moindre réticence, mais seulement une justification : « car il se trouvait sans un centime ».
=== Le héros ne commence-t-il pas déjà à s’habituer à cet argent si facile à obtenir ? A-t-il encore une « conscience » ?
Maupassant, dans le dernier paragraphe qui correspond à ce troisième louis d’or, lui en accorde encore une, capable de protester puisqu’il est nécessaire de l’ »apais[er]« . Mais le monologue intérieur rapporté au discours direct nous rappelle combien l’être humain est habile lorsqu’il s’agit de se forger des alibis, pour se donner bonne conscience : « Je lui rendrai le tout en bloc. Ce n’est en somme que de l’argent prêté ». On notera, en effet, que plus aucune somme précise n’est mentionnée, remplacée par des termes vagues « le tout », « de l’argent », et que la négation restrictive, « ne… que », minimise la portée de ce cadeau. Il perd sa force d’ »humiliation », sa valeur péjorative pour un homme pour se banaliser.
L’effort pour rembourser subsiste cependant dans cette seconde partie de l’extrait, puisque Maupassant signale ses « prières désespérées » pour obtenir une avance auprès du « caissier du journal ». Mais à nouveau il modifie le champ lexical puisque le prêt n’est plus exprimé en »franc » mais de « sous », comme pour signifier que, dans le besoin, chaque sou compte. De ce fait, le prêt apparaît encore plus dérisoire face à la somme due rappelée, « soixante francs ». C’est le verbe « manger » qui donne la clé du paragraphe : comme pour le louis d’or précédent, il s’agit de rappeler la préoccupation première, survivre.
=== Par l’alternance du discours rapporté et du récit, Maupassant fait ressortir le contraste entre les actes de son personnage, moralement blâmables, et les discours par lesquels il les rend admissibles à ses propres yeux. Il annonce déjà là les mécanismes de la « mauvaise foi » que Sartre, au XX° siècle s’emploiera à étudier.
UN HOMME ENTRETENU
Les deux derniers paragraphes accélèrent le rythme des cadeaux, tout en continuant à les minimiser, puisque les louis sont, à présent, qualifiés de « jaunets », terme d’argot péjoratif, par métonymie, qui semble leur ôter de leur valeur. Parallèlement le don de l’argent finit par ressembler à un jeu de cache-cache, avec des endroits de plus en plus insolites : « dans une de ses poches, un jour même dans sa bottine, et un autre jour dans la boîte de sa montre ». Tout perdons ainsi le compte de l’argent prêté, le héros, perdant, lui, en même temps, les quelques scrupules qui lui restaient : « il finit par ne plus s’irriter outre mesure ». On est bien loin de sa colère initiale !
Il ne renonce pourtant pas au masque de bonne conscience propre à justifier son acceptation. Maupassant le traduit à travers le choix des connecteurs logiques qui restituent les étapes de son raisonnement. Il était, dans un premier temps, décidé à rembourser. Intervient alors la conjonction « or », qui introduit la seconde étape du raisonnement, « il finit par ne plus s »irriter ». Mais cette proposition se trouve précédée par »comme », subordonnée qui rejette la faute sur Clotilde. Elle se trouve, en effet, nettement accusée par le lexique péjoratif : « sa rage pour les excursions nocturnes dans tous les lieux suspects de Paris ». Ce serait alors la femme qui serait la corruptrice de l’homme honorable qu’est Duroy !
Le dernier paragraphe du passage, discours rapporté indirect libre, sonne alors comme la conclusion de ce raisonnement, en réitérant l’alibi : « Puisqu’elle avait des envies qu’il ne pouvait pas satisfaire dans le moment ». Le choix de la modalité interro-négative dans cette question rhétorique prouve qu’il s’agit bien de se trouver des excuses, en se donnant même le rôle de l’amant généreux tout dévoué pour se plier aux désirs de la femme aimée : « n’était-il pas naturel qu’elle les payât plutôt que de s’en priver ? » A travers ce qui ressemble aussi, de la part de Maupassant, à une prise à témoin de son lecteur, nous nous trouvons transformé en juge, à la compréhension duquel le héros fait appel.
=== La situation, inacceptable et honteuse du début, s’est donc transformée en une habitude jugée normale et moralement admissible.
CONCLUSION
Cet extrait met en évidence le rôle joué par l’argent, déjà annoncé dans l’incipit, à la fois dans l’intrigue du roman, dans l’évolution psychologique du héros, et dans la société où il se meut, celle de la Belle-Epoque.
La précision des chiffres, les calculs auxquels se livre Georges Duroy, rattache le roman au courant réaliste, qui entend peindre dans toute leur vérité les réalités les plus ordinaires. Mais l’importance accordée à la dimension animale de l’homme, avec la nourriture, première exigence de la survie, rappelle, elle, la théorie naturaliste, même si Maupassant se défend d’appartenir à ce courant littéraire. En fait, cette place est surtout à relier à une époque qui s’enivre de plaisirs, qui, tous, exigent de l’argent.
C’est aussi dans ce passage que le héros devient véritablement ce que le titre du roman, son surnom, annonce, « Bel-Ami ». Les réticences de sa conscience à l’idée de recevoir de l’argent d’une femme ne durent guère. Ce surnom devient donc son essence même, celle d’un « homme à femmes », et qui en vit !





