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14
nov 2009
« Le Tartuffe » : lecture analytique, acte II, scène 2
Posté dans Classicisme, Théâtre par cotentinghislaine à 2:50 | Commentaires fermés

ACTE II, sc. 2 : Le mariage forcé

INTRODUCTION 

Molière est un auteur reconnu et apprécié du roi Louis XIV quand, à l’occasion d’une fête à Versailles, il fait jouer, en 1664, sa comédie, Le Tartuffe. Mais le royaume est alors divisé autour des questions religieuses et le parti des dévots est puissant. Ils s’indignent face à la pièce, et leur cabale oblige le Roi à la faire interdire. Sa représentation ne sera autorisée qu’en 1669 après qu’elle aura été plusieurs fois remaniée.   

Présentation du texte : Le public a pu mesurer, dans l’acte I, la naïveté d’Orgon qui ne voit pas ce qu’est réellement Tartuffe, et à quel point celui-ci divise la famille. L’acte II s’ouvre s’ouvre sur l’intrigue amoureuse : Orgon annonce à Mariane qu’il lui a choisi comme époux Tartuffe. Nous avons alors une scène traditionnelle dans la comédie, qui reflète une réalité du XVII° siècle : une fille contrainte à épouser un homme qu’elle déteste.   

Quelle stratégie Dorine adopte-t-elle pour qu’Orgon renonce à son projet de mariage?

UNE INCREDULITE  FEINTE

Dorine sert d’intermédiaire entre le père et sa fille, rôle traditionnel dans une comédie : les serviteurs se rangent du côté de ceux qui aiment. Pour Molière, ils apportent la preuve que le bon sens populaire, qui privilégie la vérité du coeur, est supérieur à la notion d’intérêt qui guide les mariages arrangés. Elle tente de pousser Mariane à résister, car celle-ci n’a pas encore nettement formulé son opposition : Dorine emploie d’abord « je », au v. 466 elle passe à « nous », elle implique enfin directement Mariane, par l’impératif (v. 469) et l’emploi ambigu du « on » dans « on ne vous croira point ». 

Le comique vient à la fois de la répétition du verbe « croire » sous toutes ses formes et  de la réaction d’Orgon : il passe de l’expression traditionnelle du maître (menace, v. 465) à une absence d’expression avec les phrases inachevées. 

=== La servante l’emporte sur le maître.

LE PORTRAIT DE TARTUFFE 

Les deux adversaires vont alors s’opposer autour du portrait de Tartuffe, le blâme fait par Dorine entraînant l’éloge fait par Orgon.

Dorine change de stratégie et argumente. Elle fait appel à la raison d’Orgon en mettant en avant d’abord son intérêt financierC’est un des moteurs du mariage au XVII° siècle : l’opposition entre « tout votre bien » et « un gendre gueux » met en relief l’idée de mésalliance. Ensuite elle l’accuse d’être un « faux dévot ». En le traitant de « bigot », Dorine souligne la contradiction entre la religion affichée par Tartuffe et son aspiration au mariage (v. 480-481) : « vanité », « ambition », « orgueil » s’opposent à « piété », « sainte vie », « innocence », « dévotion ». On notera l’allusion par sous-entendu au vers 527.  Puis, à partir du vers 503, Dorine souligne, avec le parallélisme, le risque d’adultère, le danger de marier « une fille comme elle » (jeune, jolie) à « un homme comme lui » (cf. portrait physique de Tartuffe) : « on risque la vertu », « difficile [...] d’être fidèle »,  vers 537 où le « sot » désigne le mari trompé, vers 539-540. Enfin elle pose un argument religieuxElle tente d’utiliser contre Orgon sa foi religieuse : s’il force sa fille à épouser Tartuffe et si elle le trompe, elle commettra un péché grave. mais c’est Orgon qui portera la responsabilité de cet adultère. Elle le menace donc d’un châtiment divin (v. 515-517) pour l’effrayer. 

Mais Orgon va répliquer par un vibrant éloge, qui montre à quel point il apprécie Tartuffe. Il retourne l’argument de Dorine sur la pauvreté en un avantage pour Tartuffe en soulignant son désintéressement, il devient victime de sa dévotion (vers 488-489) et Orgon affirme avec assurance : « il est bien gentilhomme » (v. 493-494). Puis sa piété ressort par opposition au blâme de Valère, jugé « libertin ». Orgon insiste donc sur la moralité de Tartuffe : il est tourné vers « le Ciel » (v. 529). Mais derrière cela, on perçoit son propre désir d’en tirer profit, pour sa fille (elle le manipulera au v. 536) et, surtout pour lui-même : gendre d’Orgon, il priera pour lui (v. 529).

LES INTERRUPTIONS DE DORINE

Mariane face à Orgon           La menace du maître           La gifle d'Orgon à Dorine

Dorine représente le type traditionnel de la servante, qui associe la fidélité à Mariane mais aussi à son maître. Elle veut le sauver de son obsession : »pour votre intérêt », « vous aimer », « c’est une conscience ». Mais elle est aussi effrontée. Elle résiste avec force (cf. didascalie), et met Orgon en colère en soulignant sa contradiction (v. 552). Orgon conclut sur cette insolence.

La scène s’inscrit ainsi dans le registre comique, dont les quatre formes sont présentes. Les didascalies, avec la répétition du jeu de scène, ridiculisent Orgon, de même que la gifle qui n’atteint pas son but. Le comique de langage ressort de la définition de Tartuffe (v. 561), des répliques avec la répétition inversée  du mot : »aime »/ »aimer » / »ne pas aimer » – « parle »/ »parler » – « ne pas parler ». En traitant ainsi Orgon, elle finit par prendre le pouvoir sur lui et détruire sa puissance de maître par le ridicule. Enfin le comique vient de l’inversion de situation. Après avoir monopolisé la parole, Dorine refuse de parler.

CONCLUSION

Cette scène souligne le rôle du langage en montrant comment peut un inférieur peut prendre le pouvoir sur un supérieur grâce à lui : Dorine ôte à Orgon le moyen de se défendre en l’empêchant de parler. Mais pourra-t-elle faire de même pour démasquer le faux langage de Tartuffe ?

De plus elle met en valeur l’ambiguïté de la pièce. A travers son héros, Molière vise-t-il seulement l’hypocrisie, l’imposture ? La religion de Tartuffe ne serait qu’un masque adopté pour parvenir à ses fins, la fortune d’Orgon. Le personnage ne serait alors qu’un simple escroc. Ou bien l’auteur dénonce-t-il la dévotion elle-même, à laquelle il ôterait toute valeur propre ? La religion est, en effet, utilisée comme un alibi, non seulement par Tartuffe, mais aussi par Orgon, qui espère bien tirer profit de ce mariage pour son salut dans l’au-delà.

 


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