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14
nov 2009
« Le Tartuffe » : lecture analytique, acte I, scène 1
Posté dans Classicisme, Théâtre par cotentinghislaine à 5:35 | Commentaires fermés

ACTE I, sc.1 (v. 78) 

L’exposition 

INTRODUCTION 

Molière est un auteur reconnu et apprécié du roi Louis XIV quand, à l’occasion d’une fête à Versailles, il fait jouer, en 1664, sa comédie, Le Tartuffe. Mais le royaume est alors divisé autour des questions religieuses et le parti des dévots est puissant. Ils s’indignent face à la pièce, et leur cabale oblige le Roi à la faire interdire. Sa représentation ne sera autorisée qu’en 1669 après qu’elle aura été plusieurs fois remaniée. 

La scène d’exposition ouvre la pièce. Elle a pour fonction première d’informer sur les personnages et leur situation, sur les événements antérieurs, et sur la problématique de l’action à venir. En même temps, elle doit retenir l’attention du public, aussi bien spectateurs que lecteurs. 

En quoi cet extrait répond-il aux exigences d’une scène d’exposition ?    

LA FONCTION D’INFORMATION 

la famille sous le regard de Mme Pernelle    la famille critiquée    un jugement sévère

On découvre la famille d’Orgon à travers le regard réprobateur de Mme. Pernelle, mère d’Orgon, comme un lieu de désordre (v. 7, v. 12). Elle peint un rapide portrait de chacun des membres de la famille, selon leur ordre hiérarchique, avec un blâme pour chacun. La servante correspond, avec son franc-parler, au type traditionnel chez Molière, hérité de la commedia dell’arte. Pour les les jeunes gens au-delà des reproches (un fils indigne pour Damis, une fille libertine et hypocrite pour Mariane), leur faible résistance face aux reproches révèle déjà leur faiblesse. Elmire est la seconde épouse d’Orgon, la première étant « défunte ». Le reproche qui lui est adressé est double :  « dépensière », elle gaspille l’argent du ménage, dans une famille bourgeoise dont l’économie est la vertu principale et aux  v. 31-32, implicitement, on reconnaît un reproche d’immoralité. Enfin Cléante aurait des « maximes de vivre » qui heurtent l’honnêteté, c’est-à-dire la morale, il serait donc un libertin. 

=== Dans tous ces cas, ces personnages, libérés des valeurs morales traditionnelles, entrent en conflit avec une morale plus stricte, que représente Mme. Pernelle, fondée à la fois sur la religion, sur l’autorité et sur le respect de la hiérarchie, qu’elle réclame d’ailleurs pour elle-même (cf. la gifle à Flipote à la fin de la scène).   

Puis vient le portrait de Tartuffe, mis en place à travers le conflit qui divise la famille en deux camps.

Vu par Mme. Pernelle, ce portrait offre toutes les caractéristiques de l’éloge (« homme de bien », v. 42, repris au v. 78), avec un champ lexical mélioratif qui le rattache à la morale religieuse :  « chemin du ciel » (v. 53), « ses ordres pieux » (v. 78, avec diérèse), « contre le péché » (v. 67), « l’intérêt du ciel » (v. 78). Tartuffe est présenté dans le rôle de directeur de conscience qui doit conduire la famille dans la voie du salut et de la vertu, ce qui rappelle le rôle joué dans les familles importantes par les membres de la Compagnie du Saint-Sacrement. cf. verbes qui lui accordent une influence : « il faut que l’on écoute » (v. 42), « contrôle » (repris aux v. 51-52), « vous conduire » (v. 53), « se gouvernait » (v. 68). 

Vu par le clan adverse, la formule « Votre monsieur Tartuffe » traduit, à lui seul, le rejet et le blâme, double. D’abord la critique porte sur son état social : Il est présenté comme un parasite qui, sans argent, profite de celui d’Orgon : v. 63-64,  »ce pied-plat », insulte de Damis. Cela révèle son rôle dans l’action à venir, celle d’élément perturbateur, et un des enjeux de la pièce : dans ce conflit de pouvoir qui l’emportera ?  Il prend la place du maître (« s’impatronise »), et, en cela, il constitue une menace : « se méconnaître » (v. 65), « usurper » (v. 46). Puis tous dénoncent son hypocrisie. Des doutes sont émis sur sa sincérité religieuse par Dorine après Damis : « cagot de critique »,  v. 69-70, et 72, à travers son domestique 

=== Le sous-titre de la pièce prend alors un double sens. Il entre dans une place qui ne lui appartient pas, d’une part. D’autre part, il joue un rôle, porte un masque, celui de la religion. Le public est donc conduit à s’interroger : qui est vraiment Tartuffe ? 

LA FONCTION DE SEDUCTION 

L’exposition, à cause de sa fonction informative, se réalise souvent au moyen de longues tirades, avec deux personnages seulement face à face. Au contraire ici les personnages sont nombreux et le rythme de la scène est très rapide, en raison du caractère agressif de Mme Pernelle : les nombreux points de suspension, les nombreux impératifs du début (v. 1, v. 3), son langage brutal et familier : « forte en gueule », « je ne mâche point mes mots », « Voyez la langue ! « . De plus, il faut imaginer son ton de voix, sachant qu’à l’origine le rôle était tenu par un homme. 

L’exposition fonctionne le plus souvent comme une entrée en scène. Au contraire ici dès le début elle se présente comme une sortie (v. 1, v. 6, v. 9), qui est sans cesse retardée par les interruptions. On peut alors imaginer les gestes qui rythment la scène. Celle-ci s’inscrit donc dans le registre comique, sous ses quatre formes : comique de gestes, de langage, de caractère et de situation.   

Se crée alors un horizon d’attente original, d’abord par la répartition des personnages. L’intrigue d’une comédie traditionnelle oppose les jeunes (auxquels s’associent les serviteurs) et les parents (ou maîtres). Or ici le personnage d’Elmire occupe une position particulière, puisque Mme Pernelle la range du côté des jeunes gens dans son blâme. De plus la comédie repose très souvent sur une intrigue amoureuse, mise en place dans l’exposition : qui épousera qui ? Mais ici on ignore si Damis ou Mariane seront les enjeux d’un mariage. Ainsi, vu la place inhabituelle d’Elmire, on peut s’interroger : Elmire, l’épouse, deviendra-t-elle elle-même l’enjeu d’une intrigue amoureuse ? 

=== Un effet de suspens est créé puisqu’à part pour la perturbation que Tartuffe introduit au sein de la famille, le public ne dispose pas d’informations sur les intentions d’Orgon, le chef de famille absent.   

CONCLUSION

L’exposition est originale : ce sont les deux absents qui semblent constituer les enjeux de l’action. Le public est donc impatient de les découvrir. En même temps la scène repose sur un paradoxe (une contradiction) entre  le registre comique, ici soutenu par le personnage de Mme Pernelle, et le rôle que joue déjà la servante insolente, et le thème religieux : il fait naître un enjeu plus sérieux, un conflit de valeurs entre la morale traditionnelle, fondée sur les strictes règles religieuses, et un mode de vie plus libre, car l’individu revendique son droit à la liberté.


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