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15
nov 2009
« Le Chevalier des Touches » : lecture analytique, « épilogue »
Posté dans Roman par cotentinghislaine à 12:25 | Commentaires fermés

Chapitre IX : l’épilogue

(pp. 181-182) 

INTRODUCTION 

                Le dernier chapitre du roman permet de clore le récit de Barbe de Percy sur le départ de Des Touches en Angleterre et le retour des chouans au château pour annoncer à Aimée de Spens la mort de son fiancé, M. Jacques. Mais ce dénouement laisse planer un double mystère : pourquoi Aimée rougit-elle en entendant le nom du chevalier Des Touches ? Et qu’est devenu le chevalier?  

                Se trouve alors introduit un nouvel auditeur de ce récit : l’écrivain enfant. Devenu adulte, il décide de partir en quête du chevalier, qu’il retrouve à l’asile. Un second dénouement est alors formé : sortant de sa folie momentanément, Des Touches explique à l’écrivain le sacrifice d’Aimée. Comment le romancier lève-t-il les derniers masques?     

L’ÉNIGME ÉLUCIDÉE    

                Ce passage donne la clé de l’énigme, en explicitant le dilemme d’Aimée, déchirée entre deux valeurs d’égale grandeur : la vie humaine, le respect de la pudeur.   

D’une part, il s’agissait de sauver la vie d’un homme : les « Bleus » sont alors « embusqués », et guettent leur proie, des Touches. La formule est récurrente, en gradation : « elle avait sauvé la vie à des Touches [...]« , « Elle la lui avait sauvée », puis sous forme exclamative : « Des Touches était sauvé! », est repris par « pour le sauver », enfin on note un élargissement avec « sauver un homme ». La comparaison hyperbolique l’amplifie encore : « comme jamais femme ne l’avait sauvée à personne ».  

D’autre part s’impose, au XVIII° siècle, la notion de pudeur. La respecter est une règle absolue pour une jeune fille, qui ne doit en aucun cas se montrer nue à un autre homme que son futur mari, à une époque où la religion règle tous les comportements. Ainsi le fait qu’une jeune fille se déshabille devant une fenêtre ne peut que signifier qu’elle est absolument seule, et c’est la conclusion des soldats, rapportée au discours indirect libre pour restituer leur pensée. C’est pour eux une évidence : « … ils n’eurent plus de doute. Personne ne pouvait être là, et ils étaient partis. » Cette pudeur, qu’Aimée a dû surmonter, est mise en relief par la récurrence du terme « pudeur », par la comparaison florale (« pure comme un lys »), et par l’épithète méliorative : « cette chaste femme »  

=== L’écrivain met en place une image inverse de la vision biblique traditionnelle, celle de la « danse des voiles », impudique, de Salomé, séduisant Hérode : ici les « voiles » enlevés ne sont que tromperie.  

                   On en arrive donc à une sublimation de l’héroïne, dont le sacrifice va se trouver exalté. Par les images à connotation religieuse, et l’appellation de « Vierge-Veuve »,  l’écrivain souligne « la divinité de sa pudeur » et « le velouté immaculé des fleurs de son âme » qu’elle a ainsi sacrifiés. Tout concourt à idéaliser cette « fille sublime », image parfaite de l’héroïne romantique.  

puvissombreuil.jpg  Le sacrifice de Mlle de Sombreuil, Puvis de Chavanne              

Il accentue la valeur du sacrifice par la comparaison entre « le verre de honte » ainsi bu et « le verre de sang »  bu par Mlle. de Sombreuil. L’écrivain rappelle ici un épisode douloureux de la Terreur : le gouverneur des Invalides, qui avait fait tirer sur la foule le 14 juillet 1789, avait été arrêté et condamné à mort en 1792 par le tribunal révolutionnaire. Sa fille avait obtenu sa grâce à condition de boire un « verre de sang » à la santé des Révolutionnaires. Mais cet épisode est ici minoré par la négation « ne…que » et la phrase exclamative. Allant plus loin dans l’image du sacrifice, l’écrivain l’assimile même aux sacrifices des martyrs, en le qualifiant de « supplice », et en rapprochant les « rougeurs » superficielles du visage, terme repris dans la phrase finale du paragraphe, d’un « flot [...] vermeil », d’une atteinte physique concrète : « le sang offensé la teintait de son offense ».  

=== Tout se passe comme si les regards subis avaient suffi à la violer au sens propre. Et sa rougeur, mentionnée au fil du roman, vient du  souvenir indélébile de ce « viol » moral.    

  FONCTIONS DE L’ECRIVAIN                    

Barbey d’Aurevilly lance un cri de triomphe au début de l’extrait : « J’étais un Cuvier! »  Par cette comparaison, il assigne à l’écrivain un rôle scientifique : découvrir les mystères du réel, en faire apparaître la face caché. En tant que naturaliste, Cuvier, en effet, avait commencé à donner une classification à la zoologie, notamment en reconstituant des organismes disparus à partir des quelques débris informes qui en subsistaient. Il avait posé une « loi de corrélation des formes« , qui posait l’idée qu’il existe entre tous les organes d’un même animal une correspondance telle que de la connaissance d’un seul organe on peut déduire celle de tous les autres. Or c’est bien le rôle que se donne ici l’écrivain, qui n’a besoin que de « peu de mots »  pour « reconstitu[er] tout »  et atteindre la vérité : « Il était donc vrai, l’abbé avait tort. Sa sœur avait raison. »  

=== Barbey d’Aurevilly, prenant le relais de sa narratrice, affirme ainsi la vérité de son récit, qu’il enracine dans la réalité d’une visite effectuée à son héros. Il s’accorde ainsi le droit de raconter librement la scène, d’interpréter les moindres mouvements des âmes, comme le prouve la reprise, « …elle avait hésité… Oh! elle avait hésité… », sans donner au lecteur le droit de contester cette vérité psychologique.                    

Mais une comparaison entre ce dénouement et le Memorandum rédigé par Barbey d’Aurevilly à l’issue de sa visite à l’hospice du Bon Sauveur à Caen nous conduit à démythifier cette belle affirmation de vérité. Tout n’est en fait que « masque », puisque des Touches est resté muré dans son silence, son seul « éclair [...] de mémoire » ne lui rappelant que le nom du juge qui l’avait condamné à mort.     

Mais on comprend aussi comment travaille l’écrivain, à la façon d’un alchimiste : il a gardé dans ses notes le fait de s’être « retourn[é] » pour observer le regard vide de des Touches, « ces yeux qui ne percent plus rien », les « plates-bandes de fleurs rouges » que celui-ci regardait. Or, dans le roman, nous retrouvons le même mouvement à la fin du dernier paragraphe, le détail des lieux, les « fleurs rouges » et « l’œil » de des Touches, mais réinterprété par l’écrivain qui les charge de sens. Ainsi cette dernière phrase efface pratiquement la gloire du héros, anéantit tous ses exploits, énumérés pour mieux disparaître dans les deux seules choses qui restent : Aimée de Spens, c’est-à-dire l’amour, que le chevalier n’a, en réalité, jamais connu, la « démence » qui a totalement détruit cet homme héroïque.  

=== Une mystification ultime : celle de l’écriture qui ne feint d’être vraie que pour mieux mentir.

mise en abyme  CONCLUSION                   

Il avait fallu 3 chapitres pour introduire le récit de Barbe, mais le retour au récit initial est très rapide puisque quelques pages suffisent à nous ramener au temps du récit, puis à celui de l’écriture. On ne s’aperçoit qu’alors que le narrateur omniscient de l’incipit était en fait un des destinataires du récit mis en abyme, qui s’est changé à son tour en conteur.                   

Le centre du récit se déplace en même temps du chevalier à Aimée. Or si le premier s’inscrit dans l’histoire, la seconde n’y a joué que le rôle accordé par l’écrivain, et dont nul ne peut porter témoignage. C’est affirmer donc la suprématie de la fiction sur l’histoire.  


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