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15
nov 2009
« Le Chevalier des Touches » : lecture analytique, « Le héros »
Posté dans Roman par cotentinghislaine à 2:54 | Commentaires fermés

Chapitre IV,

le portrait du héros (pp. 75-77) 

INTRODUCTION                  

Après la rencontre du « revenant », le romancier entreprend une longue description du salon des demoiselles de Touffedelys et de leurs invités. Ce n’est qu’à la fin du chapitre I que nous apprenons que ce « revenant » est le chevalier des Touches. A la fin du chapitre III, Barbe de Percy annonce son récit, mise en abyme qui débute au chapitre IV : celui de la fameuse « expédition des Douze », vers la fin de 1799. Le héros nous est alors présenté : comment Barbey d’Aurevilly le dépeint-il ?                

UN CHOUAN

                L’attention de l’auditoire est attirée par la prétérition : « Je ne vous peindrai pas le chevalier », ce qui sera aussitôt fait !

tempête en mer                 Son portrait est fortement lié au contexte historique dans lequel il s’inscrit. De nombreux nobles, fuyant la Révolution, ont émigré en Angleterre d’où ils tentent d’organiser les « Blancs ».  Le rôle des « courriers » est essentiel pour transmettre les nouvelles et les ordres : c’est cette fonction qu’assume le chevalier. L’appel au témoignage du baron de Fierdrap (« vous l’avez connu à Londres ») sert à cautionner la vérité du récit. La proximité de la côte, avec une insistance sur son aspect sauvage : « solitaire, presque inabordable à cause des récifs » amplifie par avance le rôle de courrier du chevalier qui prendra cette côte comme point de départ et d’arrivée de ses missions, côte particulièrement adaptée à la nécessité d’échapper aux guetteurs.                

Cette vérité est également liée aux lieux mentionnés, notamment le château de Touffedelys, en réalité celui de Touffreville, nom transformé pour ne pas heurter les descendants. La narratrice se porte elle-même comme garante de son récit : « J’avais appris à le connaître ». Le château est associé au contexte militaire de la chouannerie : « notre quartier général le mieux caché et le plus sûr », les deux superlatifs formant une hyperbole et rappelant l’insécurité des armées chouannes. La mention des « quatre tourelles » rappelle que, de ce lieu fortifié, l’on peut surveiller les environs, mais le relie au contexte historique de la féodalité : « manoir autrefois crénelé », « un débris de construction féodale ». La notion essentielle de vassaux ayant juré féodalité à leur suzerain est mise en parallèle avec le choix des chouans de rester fidèle à leur roi.  Mais on notera l’état déplorable du château, comme si par avance il symbolisait la fin de ce monde féodal.                 

nobles et paysans  On retrouve les réalités de la chouannerie à travers de multiples détails évoquant les combats sous formes d’embuscades : « ces grands bois, le vrai nid de toutes les chouanneries! qui rappelaient par leur noirceur et le dédale de leurs clairières » . L’atmosphère créée, un peu effrayante, laisse supposer qu’on peut s’y perdre facilement. Le terme « nid »  est à prendre dans un double sens, un lieu caché, clos caractéristique du paysage de bocage, et une allusion à la « chouette » dont le cri servait de signal de ralliement aux chouans, et était à l’origine de leur nom. Le pluriel,  » toutes les chouanneries ! », rappelle l’éclatement des « chouans » entre plusieurs armées (Bretagne, Vendée, Normandie), mal centralisées.  L’écrivain prend soin de souligner l’ancrage de son récit dans l’origine mythique de la chouannerie, par la comparaison entre les lieux de son récit au « fameux bois de Misdom où le premier des chouans, un Condé de Broussailles, Jean Cottreau, avait toute sa vie combattu ». L’allusion à celui qui fut surnommé « Jean Chouan », rattache le héros à cet illustre prédécesseur.                   

En même temps l’écrivain rappelle que la chouannerie prend sa source dans la vie quotidienne des campagnes : il évoque « la foire, à Bricquebec », « les tentes »  qui y sont montées, « les pieds de frêne », bâtons des paysans, avec les conflits familiers à ces temps troublés, « traité de chouan avec insolence », et  le personnage alors présent pour arbitrer ces conflits, le « brigadier de gendarmerie » . Même les comparaisons lui sont empruntées : « cœur’ de chêne », « muscles comme des cordes à puits ». 

=== Barbey d’Aurevilly retrouve ici un des aspects du roman historique, la mise en valeur des personnages-phares de l’Histoire, sauf que son héros n’est pas celui qui est resté le plus connu de ces contre-révolutionnaires.    

UN HÉROS                    

Rappelons l’origine du terme « héros » : dans l’antiquité, il était un demi-dieu, et se distinguait des humains ordinaires par des qualités surnaturelles. Or Barbey d’Aurevilly prête à son personnage des traits qui le rendent exceptionnel.  Son portrait physique se fonde, en effet, sur un surprenant contraste entre deux pôles opposés : la féminité et la masculinité.                   

un héros chouan  Le terme « beauté »  est repris 4 fois en gradation rythmique : la 1ère fois, employé seul, mais cautionné par l’appel au témoignage de Fierdrap ;  la 2ème fois, toujours avec l’appel au témoignage, dans l’expression précisée « une beauté presque féminine » , qui attire l’attention sur le « teint blancs et ses beaux cheveux annelés », soulignés par l’exclamation ; la 3ème fois dans une phrase entière, où le mot se trouve relancé par une double relative : « cette beauté dont tout le monde parlait et dont j’ai vu des femmes jalouses » ;  la 4ème fois avec une valeur métaphorique : « cette mignonne beauté de fille à marier ».                 

Des détails physiques particulièrement représentatifs de la beauté féminine, dans le contexte d’alors, sont mis en valeur dans la suite du récit : « cette peau fine », « ses charmantes mains » , « ses petites dents, ces deux si jolis rangs de perles ». Ajoutons à cela les comparaisons, qui contribuent toutes à féminiser le héros : « la belle Hélène »  (allusion à la guerre de Troie), « cette délicate figure d’ange de missel »  qui fait de lui un être asexué, l’hyperbole « la belle des belles » , allusion à une autre période de révolte, la Fronde. La narratrice évoque, à ce propos, son propre témoignage (« J’ai souvent raillé… ») fortement ironique envers ses compagnes, mais c’est encore un moyen de souligner l’étrange beauté du chevalier par la comparaison : « comme un miracle ».    

=== Ainsi le héros diffère de l’image que le lecteur pourrait se faire du chouan, paysan sauvage et rustique, par son étrange fragilité.                

Mais cette beauté physique féminine est juxtaposée, parfois dans une même phrase, à des caractéristiques psychologiques masculines, emblèmes de virilité, renforcés par des comparaisons mélioratives : « cette mignonne beauté de fille à marier était doublée de l’âme d’un homme », « sous cette peau fine il y avait un cœur de chêne et des muscles comme des cordes à puits ».  L’anecdote (qui suit les points de suspension, venant dans un récit qui veut garder une forme orale, pour lui servir d’exemple) peut paraître totalement dérisoire : en fait de combat grandiose, il a lutté sur un champ de foire et coupé un pouce. Cependant l’écrivain va l’amplifier : « tordit les pieds de frêne [...] comme si c’avaient été des roseaux », « un brigadier de gendarmerie, taillé en Hercule », « s’échappant par un bond qui troua la foule ameutée ». Ce dernier geste lui donne une force quasi surhumaine, homme seul face à un grand nombre de personnes.  

=== Le commentaire de la narratrice, avec l’exclamation, souligne l’aspect effrayant de ce geste, qui suggère déjà une forme de cruauté chez ce héros.   

CONCLUSION                  

Ce portrait en action représente le héros dans des situations variées. Mais toutes les notations se combinent pour donner de lui l’image d’un être exceptionnel, dépassant la simple dimension historique. Mais, parallèlement, on peut s’interroger sur ce qui a amené l’écrivain à donner à son héros cette apparence efféminée (cf. Préface, pp. 18-19), peut-être son propre dandysme.                 

Le récit, avec sa narratrice-témoin (Barbe a participé à la chouannerie), constitue une mise en abyme dans le récit du narrateur omniscient. Barbey lui délègue la parole : il renforce ainsi la vérité historique d’un texte qui apparaît comme un témoignage.    


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