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15
nov 2009
« Le Chevalier des Touches » : lecture analytique, « Le supplice du meunier »
Posté dans Roman par cotentinghislaine à 12:55 | Commentaires fermés

Chapitre VIII,

le supplice du meunier (pp. 165-166)  

INTRODUCTION

                Ce passage est la fin du récit de Barbe de Percy : le chevalier a été libéré de sa prison de Coutances par les « Douze ». L’horloger Couyart sera ensuite « réquisitionné » pour le délivrer de ses chaînes. Mais des Touches veut se venger du traître qui a causé son arrestation, le meunier du « Moulin bleu », et la mort de son compagnon, M. Jacques.  Comment l’écrivain va-t-il dépeindre le châtiment infligé au traître par son héros ?  

   LE SUPPLICE DU MEUNIER                  

le moulin bleu                 Il évoque une forme de crucifixion (le moulin a quatre ailes en croix), mais se limitant à une seule aile sur laquelle le meunier a été lié avec une ceinture. Un gros plan est effectué sur cette aile, personnifiée : « l’implacable aile » , même adjectif que celui qui qualifie des Touches, « un homme si implacable » . De même une comparaison en amplifie le rôle :  » sur cette toile blanche de l’aile du moulin, comme sur un grabat d’agonie. »  La description insiste sur le mouvement de l’aile, reproduit par le rythme même de la phrase avec la récurrence du verbe « redescendre » et du mot « aile » et la symétrie avec chiasme : « remontant [...] pour redescendre, et redescendant pour remonter ». Il met en valeur la plongée dans le vide, renforcée par la métaphore (« l’horrible sensation de cet abîme d’air ») et sa durée avec l’adverbe « éternellement ». On note le rôle du soleil : amplifié par « la férocité de son éblouissement », le soleil devient ici une sorte de bourreau supérieur, comme si les éléments participaient à cette vengeance. 

                La narratrice rappelle la faute qui doit au meunier ce châtiment : « un traître »,  » lâche » , « la trahison ». Mais la qualification qu’elle lui applique vise à rendre la scène pathétique : « cet étrange supplicié », « le malheureux ». Le récit insiste sur sa souffrance avec la comparaison, « crier comme une orfraie [oiseau de proie] qu’on égorge »  et les choix lexicaux : « ce qu’il souffrait était inexprimable », « Il suait de grosses gouttes ». Tout est mis en oeuvre pour que le lecteur partage la pitié de la narratrice.    

                Enfin le héros se transforme en bourreau. Son aspect cruel est souligné : « ce terrible vengeur de chevalier Des Touches ». Il se montre, en effet, sans pitié, et s’il achève le meunier, c’est seulement parce que Barbe de Percy l’en a supplié. Le récit du coup de grâce montre à quel point il déshumanise sa victime, avec la comparaison : tuer l’homme sur l’aile du moulin n’est rien, pas plus, semble-t-il que « tu[er] au vol les hirondelles de mer dans un canot que la vague balançait comme une escarpolette ». L’homme s’efface donc derrière la « cible mobile »  qu’il représente.  

=== Ainsi l’écrivain clôt ce récit sur un épisode sanglant qui donne de la chouannerie une image effrayante et cruelle. On y lira un écho à l’image du Christ en croix présentée dans l’incipit.     

LA NARRATRICE ET SON RÔLE        

                En choisissant la mise en abîme, Barbey d’Aurevilly renforce le rôle de la narratrice de ce récit oral.      

                Il prend plus de vérité dans la mesure où le récit est fait à la 1ère personne, par une narratrice qui a assisté aux événements. Tout est vu à travers ses yeux : « …on voyait d’en bas ». Et l’oralité permet de mieux restituer le trouble alors ressenti, qu’elle semble revivre en racontant : rôle des exclamations, des points de suspension. Son émotion est perceptible quand elle interprète (« comme s’il eût voulu se soustraire… » ) ou commente : « Je crois vraiment… ».  Mais elle ne blâme pas vraiment des Touches, essayant plutôt de lui trouver des excuses : « la trahison dut avoir des détails que nous n’avons jamais sus, mais bien horribles pour rendre un homme si implacable ».    

                Elle participe aussi directement à l’action. Dans tout le roman, Barbey d’Aurevilly la représente comme « une des amazones de la chouannerie », elle porte des vêtements d’homme, elle a le courage et la force d’un homme… Mais ici elle marque fortement le contraste entre les hommes présents (« les yeux secs, la lèvre contractée, impassibles ») et sa nature féminine : « je n’étais pas tout à fait aussi homme que je le croyais! », « Ce qu’il y avait de femme cachée en moi s’émut. » Cet aveu d’émotivité féminine contraste d’ailleurs avec la parenthèse adressée à son destinataire, dans laquelle elle jure comme un homme : « Mort-Dieu ». Mais son cri d’appel à la pitié chrétienne permet d’achever le supplice du meunier. 

l'appel au combat                 Mais surtout, à la façon des antiques aèdes grecs qui récitaient l’épopée homérique, Barbe de Percy met en forme les faits en les amplifiant. Elle joue le rôle de conteuse. Ici on notera son insistance sur le « sang », qui va donner son nom au moulin par un lexique qui en multiplie la violence et l’abondance dans la 1ère phrase du dernier paragraphe (« ruissela », « empourpra », « jet furieux », jaillit »…), par une comparaison (« jaillit comme l’eau d’une pompe de ce corps puissamment sanguin ») et par des échos sonores imitatifs : [s] et [l], [j] et [p]. Elle permet ainsi à l’Histoire de se hausser à la dimension du mythe. Cela se réalise par l’extension temporelle, puisque nous passons du temps de l’action, passé simple, au temps du commentaire (« il venait de changer… »), puis au moment présent du récit, avec les verbes au présent, soulignés par « encore » : « S’il existe encore », « on doit l’appeler encore », « on ne sait plus », répété. Enfin, la narratrice se projette dans le futur : « il y parlera encore longtemps ». On quitte alors le temps de L’Histoire, avec ses témoins « pour la raconter », pour celui du mythe, dont la dernière phrase restitue le flou mais aussi la dimension tragique : « un vague terrible », « une chose affreuse ».

=== En déléguant ainsi la parole à sa narratrice, Barbey d’Aurevilly a pu donner à son récit d’un fait très ponctuel une dimension éternelle, ce qui était bien son souhait si l’on en croit la dédicace à son père. 

  

CONCLUSION  

                L’écrivain choisit donc une scène sanglante et violente pour clore cet épisode d’une réalité en partie oubliée de la Révolution, et elle-même sanglante, la chouannerie. Il ne peut donc être accusé de partialité en sa faveur. En reprenant un thème classique, la mort d’un traître, il lui donne une dimension épique, le chevalier incarnant la Némésis antique. (cf. p. 20) 


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