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15
nov 2009
« Le Chevalier des Touches » : lecture analytique, « un combat épique »
Posté dans Roman par cotentinghislaine à 1:38 | Commentaires fermés

Chapitre V, « Un combat épique »

 pp. 118-119

INTRODUCTION   

avranches                 Au chapitre IV, Barbe de Percy a débuté le récit de « l’expédition des Douze » qui doit délivrer le chevalier des Touches. Les chouans sont partis du château de Touffedelys pour Avranches où des Touches est emprisonné. Pendant que l’un d’eux, Vinel-Royal-Aunis, tente de tromper la geôlière, les autres comptent créer du désordre sur le champ de foire pour détourner l’attention de l’armée et pouvoir ainsi s’échapper de la ville avec des Touches. Comment Barbey d’Aurevilly va-t-il transformer une émeute en un combat épique

LA FOI

                Dans l’épopée, le combat n’est jamais ordinaire. Il tire sa valeur de l’idéal au nom duquel il est fait, de la foi qui anime les combattants.    

l'emblême des chouans                 Les deux camps en présence ici sont animés d’un idéal politique puissant : « Dans ce temps-là, la politique était à fleur de peau » de tout ». On reconnaît cet idéal à « la couleur » du « sang », « à la première goutte ». D’un côté, le sang blanc, couleur du drapeau de la monarchie : ce sont « les Chouans », qui se battent pour Dieu et le roi, pour la tradition, d’où « la vieille ronde normande » qu’ils vont chanter ; de l’autre, les soldats de la patrie, « les Bleus », ceux qui ont la couleur de leur uniforme, la couleur d’un ciel plein d’espoir, l’idéal révolutionnaire.  

=== Pour leur idéal les deux camps sont prêts à aller jusqu’à la mort.     

                Barbey amplifie encore la valeur de cette foi, en donnant au sang qui coule la valeur d’un témoignage éternel.  Ce combat qui ne fut sans doute qu’une banale « rixe » (p. 102) dans une foire aux bestiaux, prend une ampleur nouvelle : il se hausse aux dimensions d’une légende, dont trente ans après, au moment du récit de Barbe, les lieux portent encore le signe : « À Avranches, on vous montrera, si vous voulez, la place… ». L’écrivain fait même référence aux grands moments de l’Histoire, changeant les chouans en la horde sauvage des Huns, puisque, comme après le passage de ces terribles guerriers et de leur chef, Attila : « L’herbe n’a jamais repoussé à cette place ».  

                Enfin sa narratrice propose une interprétation qui constitue une nouvelle forme d’amplification : « Le sang qui, là, trempa la terre, était sans doute assez brûlant pour la dessécher ». « Brûlant » de quoi ? Précisément de cette foi qui animait aussi bien les vainqueurs que les vaincus.  

=== Ainsi l’écrivain métamorphose un fait secondaire, anecdotique de l’histoire de la chouannerie normande (qui, en plus, ne sera qu’un échec), en un haut fait glorieux à jamais. 

                           

LA FOULE     

                Dans l’épopée, il y a certes des héros, tels Ulysse, Achille, Hector… mais leur valeur est sublimée par la présence de la foule à laquelle ils se heurtent, ou qui contemple leurs exploits.     

un champ de foire                 Nous sommes sur un champ de foire, mais Barbey d’Aurevilly nous donne d’abord l’impression d’un espace immense par des choix lexicaux, par exemple « la place » devient « cette plaine de colère », par un élargissement spatial, puisque le combat réduit à la place centrale paraît impliquer toute la ville : le tambour, « la générale », « couvrit Avranches et le souleva »; on note aussi l’image, récurrente, de « la mer ». 

                La deuxième caractéristique de ce passage est de donner l’impression que l’événement implique un nombre considérable de personnes. D’une part, la narratrice crée un effet de contraste entre la réalité et l’impression donnée : les chouans ne sont qu’ »une poignée », cela nous est rappelé, mais ils semblent être multipliés par l’image du « tourbillon qui tourne au centre de cette mer humaine », à la façon d’une tornade qui envahit l’espace. D’autre part, « la foule d’hommes, d’enfants et de femmes », banalement présente en ce jour de foire, prend elle aussi une dimension nouvelle par la comparaison : « cette masse qui roulait dans le champ de foire, comme une mer », reprise sous la forme d’une métaphore, « cette mer humaine dont ils recevaient la houle au visage » ; le recours à un lexique abstrait présente une vision plus générale, celle d’un désordre sans nom, d’un « étouffement »,  » l’ondulation immense d’une foule ». L’exclamation non verbale qui clôt cette phrase, « mais impossible ! », accentue la grandeur du combat.  

                La mention des animaux vient accroître l’impression d’un nombre considérable de combattants, tout en suggérant presque la guerre, si l’on observe, notamment, la position du cheval, illustrée dans de nombreux tableaux : « cabré, montrait les fers de ses pieds par-dessus les têtes ». Cela vient également de la structure de cette période (longue phrase rythmée), avec l’effet d’attente et le rythme ternaire en gradation : « affolé par les cris, par le son du tambour, par l’odeur du combat qui commençait à s’élever », « des troupes de bœufs épeurés se tassaient, en beuglant, jusqu’à monter  les uns sur les autres, l’échine vibrante, la croupe levée, la queue roide… ».  

=== Tout se passe comme si, par le rythme même de son écriture, Barbey d’Aurevilly cherchait à reproduire cette « ondulation » dont il parle pour intensifier la scène représentée. 

LA FORCE     

Enfin l’épopée repose sur la force de ses personnages, qu’elle doit mettre en valeur.     

combat de rue                 Cet épisode n’est qu’une émeute, certes violente, mais uniquement cela puisque les soldats ne parviendront pas, même avec leurs « baïonnettes », à « percer » la foule et se replieront devant la prison (p. 120). Pourtant, dès le début du passage, l’écrivain la transforme en une véritable guerre, par le parallélisme insistant : « Ce fut une vraie charge, et ce fut aussi une bataille. »  

                De la même façon, il métamorphose les armes grossières et rustiques de ces combattants, « pieds de frêne« , c’est-à-dire bâtons, et « fouets ». Dans la main des chouans, leur efficacité est amplifiée par la comparaison initiale avec l’antéposition (« jamais, dans nulle batterie de sarrazin, les fléaux ne tombèrent sur les grains comme, ce jour-là, les bâtons sur les têtes ») et elles semblent se transformer en boucliers et épées : « ramassés sous leurs fouets et sous le moulinet de leurs bâtons ».    

                Le combat a-t-il fait des blessés? des morts? Il s’agit très certainement de blessés, mais Barbey d’Aurevilly laisse planer le doute, et le lecteur est amené à se croire sur un champ de bataille, jonché de cadavres par les choix lexicaux (« Ils abattaient… », « piler ces corps sous leurs pieds »), par la courte phrase donnant l’impression que cette masse est réduite à néant (« Cela se creusait. ») et par les comparaisons accentuant le sang (« Le sang jaillissait et faisait fumée comme fait l’eau sous la roue du moulin ! ») et l’image de cadavres, avec la négation : « on ne marchait plus que sur des corps tombés, comme sur de l’herbe ».  

 === Le lecteur a presque l’impression ici de lire un passage de l’épopée homérique ! 

   CONCLUSION  

Le décalage entre la vérité historique et le récit de Barbey d’Aurevilly est frappant (cf. préface édition Larousse, Livre de poche). L’écrivain travaille sur les hyperboles pour donner  de l’ampleur au fait raconté.  Ici, c’est un récit rapporté puisque la narratrice, Barbe, n’a pas assisté à ce combat. Cela suffit-il à justifier l’amplification ? Ou bien l’écrivain ne résiste-t-il pas au plaisir de passer du réalisme à l’épopée ?


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