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15
nov 2009
« Le Chevalier des Touches » : lecture analytique, « un fait étrange »
Posté dans Roman par cotentinghislaine à 3:29 | Commentaires fermés

Chapitre I : « un étrange passant »

(pp. 36-37) 

INTRODUCTION                 

Le Chevalier des Touches de Barbey d’Aurevilly paraît en feuilleton en 1863, puis est édité en 1864. Ce roman historique évoque un épisode de la chouannerie normande, raconté par une de ses combattantes. Il mêle le récit épique de l’enlèvement du chevalier de sa prison par les « Douze » à une romantique histoire d’amour entre deux des personnages.  

                L’incipit vient de présenter la traversée nocturne de Valognes par un voyageur encore inconnu. Cette page en est la suite. D’où cette ouverture de roman tire-t-elle son originalité ?

Valognes   UN RÉCIT RÉALISTE  valognes, une ville aristocratique                  

L’auteur cherche à représenter de façon très exacte le lieu dans lequel se situe son récit, en donnant l’image traditionnelle d’une petite ville de province.  Les toponymes cités (nombreux noms de rue), et les détails précis, tels « la colossale porte cochère » de « l’hôtel de Mesnilhouseau », permettent de suivre l’itinéraire du personnages à travers une ville marquée par la monarchie avec sa place qui ressemblait à un « square anglais », et la croix qui figure en son milieu. On peut imaginer ainsi ce que peut être le « salon des demoiselles de Touffedelys », au nom évocateur, lui aussi, de la monarchie. Notons cependant que Barbey d’Aurevilly a transformé le nom de cette famille « de Touffreville », peut-être pour éviter un éventuel procès intenté…                    

L’extrait ne donne pas de date précise, mais celle de la construction de la croix (« 182… ») permet de situer le récit sous la Restauration, qui a permis à cette région, enracinée dans sa foi catholique, de la manifester à nouveau. Nous sommes dans la « soirée », et la « petite ville » paraît endormie, à l’image des « mendiants [...] bien acoquinés dans la paille ». Il ne doit pas s’y passer grand chose, et « les voleurs de rue » même y sont « à peu près inconnus » : la seule activité mentionnée est la future « causerie du soir » à laquelle doit participer le personnage.                 

Ce personnage évoqué reste anonyme, un « passant inconnu », mais lui aussi est nettement enracinée dans la réalité, avec la mention des « sabots », qui protègent ses souliers puisqu’il les enlève à l’entrée du salon, et de la « lanterne » qui guide ses pas, en un temps où l’éclairage urbain est très réduit. Personnage banal, en fait, marchant seul « sous son parapluie, incliné contre le vent ».                   

Le réalisme est également dû au choix de la focalisation omnisciente, qui donne au lecteur l’impression d’assister à la scène, en possédant toutes les informations utiles, par exemple il connaît le passé de la ville, avec sa place « riante [...] autrefois »., il sait où se rend le personnage, dont il mesure « les nerfs d’acier ». De même il participe à la scène, entendant le « long pleur » des chiens ou le bruit de la pluie : « l’eau qui tombait frappait la soie tendue de ses gouttes sonores, comme si elles eussent été des grains de cristal ». Le réalisme est renforcé par le parti pris d’oralité, le lecteur étant interpellé par le narrateur-conteur : « Supposez, en effet, que… » Il se trouve ainsi impliqué dans la scène.  

LA MÉTAMORPHOSE DU RÉEL                 

 un passant sous la pluie...   Mais, au-delà du réalisme, Barbey d’Aurevilly cherche à créer un malaise, en ouvrant son récit sur une atmosphère sinistre. Les bruits y contribuent largement. À celui du vent et de la pluie s’ajoute celui des chiens, personnifié par « ce long pleur, monotone et désespéré ». Mais la suite de la lecture nous fait comprendre que ce début est une prolepse, car les chiens n’ont hurlé que bien plus tard, quand la lanterne s’est éteinte : « C’est à ce moment-là que les chiens avaient hurlé ». Cette anticipation permet donc de plonger l’ensemble du récit dans cette ambiance tendue qui semble s’éterniser par la reprise insistante  : « ils hurlaient encore ».                  

Enfin la présence de la croix accentue l’effroi. Le texte repose sur un effet de contraste entre sa première présentation (« une croix sur laquelle, grossièrement colorié, se tordait, en saignant, un Christ de grandeur naturelle ») et sa seconde mention. On ne voit alors plus la croix, mais elle n’en est que plus effrayante : « faire pénétrer le frisson jusque dans les os  et doubler les battements de cœur » (jeu des sonorités imitatives).                        

Dans cette ambiance le « fait étrange » ressort, grâce à l’effet d’attente mis en place dans le récit. L’auteur en prépare la présentation dès le début du passage, avec les hurlements des chiens :  « comme s’ils avaient senti quelque chose d’insolite et de formidable », c’est-à-dire d’inhabituel et d’effrayant, sens premier de « formidable ». Puis la dimension effrayante va augmenter au fil du texte, avec une insistance :  » comme s’il avait fallu davantage, voici qu’un fait étrange… » Mais il en retarde encore la présentation, tout en renforçant le suspens : « oui, un fait extraordinaire vint à se produire tout à coup… ».  

                Pourtant le fait, en lui-même, paraît très banal : « la lanterne s’éteignit… ». Mais l’auteur va en faire un événement exceptionnel, déjà en raison de l’endroit, présenté comme sinistre : « juste en face du grand Christ ». Puis la conjonction « Et » relance la phrase, exclamative : « Et ce n’était pas le vent qui ‘avait soufflé, mais une haleine ! »  Il amplifie la peur par la métonymie : nous ne voyons plus le passant, mais ses « nerfs d’acier ». Si un homme aux « nerfs d’acier » a peur, on peut supposer, par un raisonnement a fortiori, que chacun aurait peur devant ce « quelque chose d’horrible, qui avait parlé ». On notera le contraste entre « quelque chose » et le fait de « parler », qui renvoie à l’humain.  Le dernier élément pour amplifier est la mention de la durée, mise en valeur par l’interjection « Oh! » et le commentaire exclamatif qui oppose la brièveté, avec le rythme ternaire, et la longueur, avec le mot « siècles ». 

=== Tout est donc fait pour attirer l’attention du lecteur, en tentant de lui faire ressentir l’effroi du personnage.

CONCLUSION 

Le texte joue un double rôle du texte, tel un incipit. Il informe : une petite ville de province, un soir d’hiver, sous la pluie, à l’époque de la Restauration. Ainsi se crée un effet de réel : l’auteur veut faire vrai.

Mais il va aussi séduire par le registre fantastique, donc mêler au réalisme l’étrangeté, laisser un mystère, chercher à effrayer. Deux pages après, nous lirons « J’ai vu un revenant », et il faudra attendre la fin du chapitre pour savoir de qui il s’agit.  On ne pense donc pas ici à un roman historique, mais plutôt à un récit chargé de symbolisme, avec le Christ en croix, la lanterne éteinte, ou à un récit oral, un peu comme les contes à la veillée, où le narrateur prend son lecteur à témoin. (cf. le même récit, pp. 52-53) 


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