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30
nov 2009
« L’Ecole des femmes » : lecture analytique, acte V, scène 4
Posté dans Classicisme, Théâtre par cotentinghislaine à 6:05 | Commentaires fermés

Acte V, scène 4

 

L’Ecole des femmes est jouée en 1662, année où Molière épouse Armande Béjart, de 20 ans plus jeune que lui. La pièce reçoit un grand succès, mais aussi de nombreuses critiques, notamment pour son « immoralité ».   

Situation du passage : Malgré les confidences successives d’Horace, toutes les précautions d’Arnolphe pour l’écarter d’Agnès, qu’il veut épouser lui-même, ont échoué. Horace a même réussi à enlever la jeune fille. Mais, toujours confiant en l’amitié d’Arnolphe, il lui confie Agnès. Arnolphe, « le nez dans son manteau » pour qu’Agnès ne le reconnaisse pas, l’entraîne.    Quelle évolution psychologique des personnages cette scène révèle-t-elle ?   

UNE SCÈNE DE CONFLIT   

Le conflit éclate dès qu’Agnès reconnaît Arnolphe, et il va croissant jusqu’ à la menace physique. C’est la réaction soumise d’Agnès, au vers 1568, qui inverse la situation, en contraignant Arnolphe à changer de ton.   Le ton d’Arnolphe révèle une véritable indignation face à la fuite d’Agnès avec Horace. On relève dans ses répliques toutes les caractéristiques du registre polémique, à commencer par un lexique péjoratif, notamment les nombreuses insultes envers Agnès (« friponne », « coquine », « impertinente »), les jurons (« Tudieu ! « , « diantre ! », « Peste ! »), et jusqu’à une comparaison animale qui fait d’elle l’image du démon : « petit serpent que j’ai réchauffé dans mon sein ».  Cela est renforcé par la modalité exclamative, avec les interjections, telles le « Ah ! », fréquent, qui ponctuent toute la première tirade. Les questions révèlent la blessure d’Arnolphe, et son ironie est très amère : « Le deviez-vous aimer, impertinente ? » (v. 1023) ou aux vers 1530-1531. Enfin l’on reconnaît la stichomythie, quand, sous l’effet de la colère, les personnages se répondent mot par mot, par exemple des vers 1520 à 1533. 

=== Arnolphe semble découvrir une nouvelle Agnès, qui représente précisément ce qu’il affirmait détester au Ier acte : « Voyez comme raisonne et répond la vilaine! / Peste! une précieuse en dirait-elle plus ? » (v. 1541-1542)    Les reproches adressés à Agnès viennent surtout de sa jalousie, car il a été obligé d’écouter les paroles amoureuses échangées par les deux jeunes gens : « Tudieu comme avec lui votre langue cajole ! »(v. 1496). Ainsi il lui reproche son inconduite, un manque de morale : « des rendez-vous la nuit », « vous évader sans bruit », « Suivre un galant n’est pas une action infâme ? ». Mais derrière cette jalousie, on sent la possessivité d’Arnolphe, son égoïsme profond, et son orgueil blessé, qui le conduisent jusqu’à la menace de violence : « une gourmade », « quelques coups de poing » (v. 1564-1567). À cela s’ajoute le reproche le plus odieux, celui d’ingratitude : « Malgré tous mes bienfaits former un tel dessein ! » (v. 1502) De façon grossière, il lui rappelle les dépenses faites pour elle, « les obligations », « les soins d’élever [son] enfance ». 

=== Ce conflit prouve qu’Arnolphe reste incapable de comprendre les effets d’un amour sincère : « Il faut qu’on vous ait mise à quelque bonne école. / Qui diantre tout d’un coup vous en a tant appris ? » (v. 1497-1498).    

femmes3.jpg      Arnolphe tente de persuader Agnès de son amour   Effectivement, on constate une réelle évolution d’Agnès depuis l’acte II : elle se révolte contre Arnolphe. On observe d’abord son aptitude nouvelle à raisonner, soulignée par Arnolphe. Ainsi elle retourne contre Arnolphe ses propres arguments : « J’ai suivi vos leçons… » (v. 1510-1511) ; elle est capable de comparer deux conceptions du mariage, celle d’Horace et celle d’Arnolphe aux vers 1514-1519 ; enfin elle peut se juger elle-même, en prenant conscience de son ignorance aux vers 1554-1559. De plus, alors qu’elle n’était même pas capable d’identifier ce sentiment dans l’acte I, elle ose à présent affirmer son amour pour Horace : « Oui, je l’aime ». 

=== Par cette affirmation de son droit à aimer (« Et pourquoi, s’il est vrai, ne le dirais-je pas ? » au vers 1522) elle reconquiert la dignité que lui refusait Arnolphe, et devient capable de distinguer le juste de l’injuste.    

ARNOLPHE AMOUREUX   

Découvrons-nous un nouvel Arnolphe ?  C’est dans le monologue de la fin de l’acte III, après avoir découvert la lettre écrite par Agnès à Horace que, pour la première fois, Arnolphe déclarait : « Et cependant je l’aime » (v. 998). Mais c’est uniquement ici qu’il évoque cet amour, et on le sent blessé et amer : « Je m’y suis efforcé de toute ma puissance ; / Mais les soins que j’ai pris, je les perdus tous. » (v. 1537-1538) Il semble alors enfin comprendre ce que lui expliquait Horace : »Chose étrange d’aimer » (v. 1572) Il en arrive ainsi à supplier Agnès (« aime-moi ») en se lançant dans un long discours où il renonce à tout ce en quoi il croyait, à commencer par la soumission qu’il exigeait : « Tout comme tu voudras tu pourras te conduire » (v. 1596). 

Mais le spectateur peut-il croire en la sincérité de ce nouvel Arnolphe ? Difficilement, en raison de la distanciation que Molière prend soin de maintenir. Arnolphe, en effet, n’a pas vraiment changé, comme le montre l’encadrement de son discours. Il commence par une longue tirade dans laquelle il continue à exprimer son mépris pour les femmes, à travers un long portrait où il énumère les défauts (vers 1574-1579) de celles qu’il désigne péjorativement par « ces animaux-là ». Il est ponctué d’un aparté, « Jusqu’où la passion peut-elle faire aller ? », qui, plus que de l’étonnement face à son propre comportement, peut laisser supposer que tout ce discours n’est qu’une manœuvre de plus pour conserver Agnès en triomphant de ce rival auquel il ne cesse de se comparer : « tu seras cent fois plus heureuse avec moi » (v. 1591).   

=== S’agit-il alors d’amour, ou d’un orgueil qui ne peut supporter la défaite ?      

La distanciation est également due aux effets comiques produits par une gestuelle que la didascalie, « Il fait un soupir« , permet d’imaginer : Arnolphe imite tous les gestes des galants, mais jusqu’à la caricature. Ajoutons- y un lexique qui, en mêlant le langage précieux (« traîtresse », « regard mourant », « soupir amoureux », « cruelle », « te prouver ma flamme »…) au langage familier (« mon pauvre petit bec », « ce morveux »,  » je te bouchonnerai »), rend cette éloquence totalement ridicule. Les interrogations oratoires à la fin de sa tirade tombent dans un excès tel que ce discours amoureux devient une caricature : « Veux-tu que je m’arrache un côté de cheveux ? »   

=== La tentative du héros pour se hausser à la noblesse tragique, pour recourir au pathétique afin de toucher Agnès, ne sert en fait qu’à le transformer en un prétendant ridicule.    

Ainsi son amour est nettement rejeté par Agnès. Dès le début de la scène, elle lui marque une absolue indifférence : « Quel mal cela vous peut-il faire  » prouve qu’elle a très bien compris ce qu’est l’amour véritable, et n’a reconnu rien de tel dans les discours d’Arnolphe. Mais cette première réponse peut encore passer pour l’effet de son « innocence ». Elle est déjà nettement moins « innocente » quand elle le brave en le comparant ironiquement à Horace dans les vers 1539-1540. Mais elle ne l’est plus du tout à la fin de la scène, quand elle le rejette avec brutalité. « Innocence » signifie, en effet, « incapable de nuire », or ici elle le blesse en profondeur, et consciemment.   

=== Mais le spectateur plaindra-t-il Arnolphe? Ne reçoit-il pas là le résultat de son monstrueux égoïsme?   

CONCLUSION 

Ce texte met donc en place une inversion des rôles : c’est à présent Agnès qui exerce sa domination sur Arnolphe avec sa maîtrise du langage et une claire conscience de ce qu’elle attend de sa vie future. Elle a conquis son identité de femme, et cette revanche ne peut que réjouir le public. 

Parallèlement ce texte produit un basculement du mensonge à la vérité. Agnès avait grandi, en effet, dans un mensonge, l’idée que l’amour était un horrible péché, et Arnolphe aussi avait entretenu l’illusion de ne pas être trompé par une femme « sotte ». A présent la vérité triomphe : l’amour s »affirme pour ce qu’il est, « ce qui fait du plaisir », et l’expression du cœur ; Arnolphe lui-même est obligé de constater que c’est une « chose étrange d’aimer », acceptant en un éclair de lucidité la leçon que Molière cherche à donner dans sa pièce. 

N’oublions pas que la pièce a été composée l’année même où tant de ses ennemis blâmaient Molière de son mariage avec Armande Béjard, de vingt ans plus jeune que lui. N’est-ce pas là aussi la réponse qu’il leur adresse ?


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