Aimer-la-littérature

Bienvenue sur mon blog

  • Accueil
  • > Archives pour le Samedi 5 décembre 2009
Archive pour le 5 décembre, 2009


« Tamango » : comparaison entre « l’incipit » et l’épilogue

5 décembre, 2009
Conte-nouvelle | Commentaires fermés

L’INCIPIT ET SON RÔLE   

 corsaires2.jpg  L’incipit joue le même rôle que l’exposition au théâtre : informer et séduire en créant un horizon d’attente.    

D’abord il s’agit d’informer sur l’actualisation spatio-temporelle, puisque la mention des « trafiquants de bois d’ébène » renvoie au commerce triangulaire. Des indications précises sont données sur l’époque avec l’allusion à « Trafalgar », en octobre 1805 : la flotte française vaincue par l’amiral anglais Nelson.

Un corsaire  Le « temps des corsaires » rappelle qu’au service de leur royaume, ceux-ci ont reçu l’autorisation d’attaquer et de piller les vaisseaux ennemis (Angleterre, France, Espagne). Enfin on notera l’allusion, par « Quand la traite des nègres fut défendue », au Congrès de Vienne en 1815. Mais la France ne fait pas appliquer l’interdiction, d’où l’opposition entre la facilité de « tromper la vigilance des douaniers français » et « échapper aux croiseurs anglais », « le plus hasardeux ». 

      Puis on attend la présentation du héros. Or Ledoux n’est pas le personnage éponyme. On peut donc penser qu’il ne sera pas le héros du récit, mais sans doute un des protagonistes. L’incipit en fait un portrait plutôt élogieux, construit autour de sa profession : « un bon marin ». Mérimée reconstitue sa carrière, comme dans une sorte de curriculum vitae qui nous permet de mesurer son ascension : « simple matelot », « aide-timonnier », « second lieutenant », puis, après ses études, « capitaine ». Sa valeur est amplifiée au fil du texte. Est signalé son courage physique au combat (« amputé de la main gauche »), associé à son ambition, avec la reprise de ses études. Cela est confirmé par le jugement porté par les autres sur lui : « ses exploits », « un homme de résolution et d’expérience », « un homme précieux ».

    Mais l’incipit doit également séduire. À partir de cette présentation, le lecteur s’interrogera forcément sur le titre de la nouvelle : s’agit-il d’un personnage, un de ces « Nègres » mentionnés à la fin de l’incipit ? S’agit-il d’un lieu, en raison de sa parenté avec les sonorités du lointain Orient, encore nommé Cipango ?    De plus, le lecteur se demandera qui est le narrateur de ce récit. D’une part, il apparaît comme un narrateur omniscient. Il sait tout sur le personnage du récit, son passé mais aussi ses pensées : « une petite fortune qu’il espérait d’augmenter ». Serait-il lui-même un homme de mer ? Il emploie, en effet, des termes spécialisés du lexique maritime, métiers, bateaux…

  === L’incipit révèle une double volonté de l’écrivain : retenir l’attention du lecteur en lui permettant de connaître le personnage de l’intérieur, et créer un effet de réel, en faisant croire à un récit véridique.

    L’EXCIPIT ET SON RÔLE  

L’excipit, ou épilogue,rappelle le rôle du dénouement au théâtre : connaître le sort des personnages, donner à l’œuvre son sens

Vu la brièveté de la nouvelle, le dénouement en est généralement rapide. Mais le plus souvent il crée un effet de surprise : on parle de « chute » de la nouvelle. En effet, le lecteur pouvait penser que la nouvelle était finie dans la phrase précédente, mais une relance temporelle intervient, « Je ne sais combien de temps après… », avec le passage à un narrateur-témoin : a-t-il lui-même assisté à la découverte de Tamango ?

  Ici, nous assistons à une survie miraculeuse : « un Nègre si décharné et si maigre qu’il ressemblait à une Momie ». Le terme « Nègre », péjoratif, est encore usuel à cette époque, mais la comparaison amplifie l’image d’un survivant, revenu du royaume des morts. Mais on notera la rapidité du changement, du retour du héros à une « parfaite santé ». Sa gloire d’avoir survécu à une terrible épreuve s’efface vite.

L’épilogue permet aussi de dégager le sens de l’œuvre. L’intervention des Blancs est ici très ambiguë. D’une part ils sont des sauveurs avec « la chaloupe », le rôle joué par « le chirurgien » et le « gouverneur ». Mais l’on peut s’interroger : pourquoi celui-ci sauve-t-il Tamango? Deux raisons sont avancées, mais on ne peut savoir laquelle est la plus forte. Avec la mention du « droit légitime de défense » de Tamango, on peut penser qu’il le fait par justice et humanité : les Anglais ne sont-ils pas les premiers à avoir aboli la Traite ? Cela pourrait être aussi une forme de gratitude : « ceux qu’il avait tués n’étaient    que des Français », donc les adversaires des Anglais.

Un cymbalier, en 1786    D’autre part, ils sont des ennemis pour le héros : « les planteurs de l’île voulaient qu’on le pendît ». De plus Tamango n’avait pas demandé à aller à Kingston, encore moins à y rester. Il aurait souhaité retourner dans son pays natal, dont il va garder la nostalgie : boire « du rhum » et du « tafia » est une façon d’oublier, de revoir par l’esprit son pays (cf. p. 43).

=== Si l’on met en parallèle l’incipit et l’excipit, on peut faire des hypothèses sur le rôle joué par le capitaine Ledoux, celui de « négrier », dont on comprend qu’il a conduit le héros dans cette situation tragique. Mais l’on s’interroge aussi sur la position que va adopter Mérimée face à cette réalité terrible que fut l’esclavage. Par quelles péripéties le héros est-il passé pour se retrouver dans cette situation ?

« Tamango » : lecture analytique, « un navire en perdition »

5 décembre, 2009
Conte-nouvelle | Commentaires fermés

« Un navire en perdition »

pp. 44-45 

Publiée en 1829, la nouvelle de Mérimée raconte le douloureux itinéraire de Tamango, guerrier d’Afrique, de la liberté sur sa terre du Sénégal à l’esclavage,  et sa révolte sur un bateau négrier.

Situation du texte : À bord de l’Espérance, les esclaves révoltés ont massacré tous les Blancs. Mais comment diriger le vaisseau ? Tamango suggère de s’embarquer sur les chaloupes, plus faciles à manœuvrer. Comment Mérimée met-il en valeur la situation terrible des esclaves?

   L’IMAGE DU HEROS 

Le narrateur formule un jugement sévère au début de cet extrait, soulignant brutalement la naïveté des esclaves (« On le crut ») et l’erreur du héros : « Jamais projet ne fut plus insensé », avec l’hyperbole et l’inversion qui place l’adverbe en tête de phrase. Mérimée montre nettement son incompétence, en évoquant ses faiblesses. Son « ignoran[ce] » est mentionnée, en tête de phrase, car ce sont les Blancs qui ont la science (« la boussole ») et la maîtrise des mers : « sous un ciel inconnu ». A cela s’ajoutent ses croyances ancestrales, qu’il ne remet pas en cause, et que le narrateur démythifie : « il s’imaginait… C’est ce qu’il avait entendu dire à sa mère. » 

       

Il est donc condamné à l’échec. Là encore il provient d’une erreur d’appréciation : les embarcations ont été chargées « outre mesure », la chaloupe est « beaucoup trop lourde et trop chargée ». Il n’a pas su non plus évaluer l’état de l’océan : « mer clapoteuse qui menaçait à chaque instant de les engloutir. »

tempête et naufrage    La péripétie se clôt en deux temps. D’abord « le canot » s’éloigne, mais tout laisse penser qu’il disparaîtra : « ce qu’il devint, on l’ignore », avec une inversion qui met en relief le verbe ; « la chaloupe », elle, fait naufrage : sur la « douzaine » de survivants qui rejoint le vaisseau, il suffira d’un seul paragraphe pour que ne restent en vie que Tamango et Ayché. === Même s’il a retrouvé la femme aimée, le héros a perdu, à la fin de la nouvelle, tout son prestige et son brio. 

LE REGISTRE TRAGIQUE 

Le tragique se reconnaît par la fatalité qui pèse sur les personnages. Avant même de faire le récit des faits, Mérimée ferme par avance toute possibilité de réussite : « il ne pouvait qu’errer à l’aventure » ; les conséquences s’enchaînent rapidement, comme si tout était écrit d’avance : « en moins d’une minute, elle coula » (avec l’inversion), « Presque tous ceux qui montaient la chaloupe furent noyés ». De plus les éléments, ici, interviennent en s’unissant contre les hommes, comme dans les épopées antiques où les dieux les déchaînaient contre les hommes, avec le parallélisme : «   tantôt ballottées par une mer orageuse, tantôt brûlées par un soleil ardent ». Enfin la dernière phrase rappelle, avec une forme d’ironie cruelle, le nom du brick : « l’Espérance » 

     Le philosophe grec Aristote (V° siècle av. J.-C.) définit le registre tragique par le fait qu’il provoque, chez le public, la terreur et la pitié, deux sentiments bien présents ici. 

La cruauté de la nature humaine est mise en relief  : quand il s’agit de survie rien n’arrête l’homme, « Il fallut abandonner tous les blessés et les malades », « doublèrent d’efforts de peur d’avoir à recueillir quelques naufragés ». Le présent de vérité générale accentue cette impression en donnant une image sinistre de ce dont l’homme est capable pour survivre : « se disputent tous les jours », « chaque morceau de biscuit coûte un combat », « il le laisse mourir ».  

L’intervention du narrateur permet de renforcer la pitié. L‘emploi du « on » (« on entendait encore ») donne l’impression qu’il a lui-même été témoin de la scène, dramatisée par les choix lexicaux : « quelques malheureux », « cris plaintifs ». Enfin, par la prétérition, « Pourquoi fatiguerais-je le lecteur par… », il feint de vouloir épargner le lecteur, mais cela attire encore plus son attention sur la formule qui suit, « description dégoûtante des tortures de la faim » === Cette fin de récit souligne, en fait, la faiblesse humaine et le lecteur ne pourra que plaindre les naufragés. 

   CONCLUSION L’échec de la révolte est souligné par le narrateur : rien n’est sorti du massacre de l’équipage blanc, sinon un autre « désastre ». C’est l’échec de la liberté. Mais le ton reste sobre. Mérimée refuse de détailler les souffrances, de se laisser aller au registre pathétique. Il ne veut provoquer ni larmes, ni attendrissement, mais préfère la dureté du registre tragique.   

lire puis écrire |
Pour l'amour de la langue e... |
Laisse moi mettre des poème... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le Dragon de la Rivière
| Tisseurs de Mondes
| agnes2nantes