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déc 2009
Hérodote d’Halicarnasse, « Les Histoires », II, § 38 et 44 – Corpus : « Fonctions du voyage : découvertes et remises en cause »
Posté dans Essai par cotentinghislaine à 7:26 | Commentaires fermés

Le récit de voyage

Le frontispice des Histoires d'Hérodote d'Halicarnasse Ce texte appartient à l’antiquité grecque, mais l’on s’éloigne du temps de la légende, qui était celui de l’Odyssée d’Homère, pour entrer dans le temps de l’histoire : le voyage est ici bien réel,  et le voyageur qu’est Hérodote se propose un but utile : la recherche de connaissances par le voyage.

L’écrivain a vécu les luttes de la Grèce contre la Perse et la victoire des Grecs. Il souhaite faire connaître les antécédents de cette lutte, en présentant ces deux puissances, l’empire perse avec les peuples d’Asie qu’il englobe, et le monde grec avec ses multiples cités. Pour cela, il a voyagé dans les neuf pays concernés, et en a tiré une oeuvre en neuf livres, chacun portant le nom d’une des Muses. Son ouvrage reste encore très lié aux valeurs religieuses de la Grèce antique (mythes, oracles, cultes… ) mais marque un renouveau dans la fonction accordée au voyage.

Comment se comporte Hérodote lors de ses voyages, et quel rôle entend-il jouer ?

LES REACTIONS DU VOYAGEUR

La phrase qui introduit le § 35 présente une double justification, d’abord de l’intérêt du voyage, avec un lexique hyperbolique, la découverte de « merveilles » présentes « plus qu’en toute autre contrée ». Mais il insiste aussi, avec « dignes d’être contés », sur l’intérêt pour le lecteur des récits que peut lui faire le voyageur. Cette première phrase met en évidence l’admiration ressentie par le voyageur, que va confirmer le § 44 à propos d’un autre pays, la Phénicie. Il en souligne l’exceptionnelle beauté : « ce temple orné de nombreuses et diverses offrandes », « deux colonnes : l’une d’or raffiné, l’autre de jaspe vert », pierre semi-précieuse dont Hérodote met en relief la splendeur.

=== Le texte ne reste pas impersonnel : Hérodote ne peut s’empêcher, en décrivant ce qu’il a vu, d’en évoquer la beauté fascinante à ses yeux.

De plus, lors d’un voyage s’effectue une comparaison, quasi spontanée, entre le connu, le pays et les moeurs auxquels on est habitué, et l’inconnu, dont la découverte fait apparaître l’étrangeté. D’où un étonnement, qui peut conduire à un jugement de valeur, parfois même à un préjugé : ce qui sera différent sera jugé inférieur. Or Hérodote signale ces différences, mais il n’en tire aucun éloge, aucun blâme. Il se place dans la position d’un observateur, qui rend compte de façon objective, même si l’on sent que sa référence reste le monde grec. Son étonnement porte en premier lieu sur la géographie : « un ciel à eux propre », « un fleuve dont la nature diffère de celle de tous les autres fleuves ». Il s’intéresse ensuite à la dimension humaine : « des coutumes et des lois opposées pour la plupart à celles du reste des hommes ». Il en donne immédiatement un exemple, pris dans la rue – immédiatement observable par l’étranger – et frappant pour un Grec puisque c’est l’inverse de son monde où les femmes sont confinées dans le gynécée.

=== Hérodote met ainsi en place une problématique : comment le voyage me permet-il de me comparer à autrui, mais est-ce que je ne garde pas au fond de moi, souvent, un préjugé en faveur de mon propre mode de vie ?

LA NAISSANCE DE L’HISTOIRE ?

On considère souvent Hérodote comme le premier historien de l’Europe. Or ce jugement est à nuancer, car on notera la permanence du registre merveilleux. Cela apparaît déjà dans le « sujet » de sa recherche : Hercule est-il – ou non – un dieu ? Le lien entre la religion et l’histoire n’est donc pas encore rompu, et Hérodote conserve l’idée d’une intervention du divin dans l’humain. De plus, il ne remet pas en cause les légendes, par exemple celle d’Amphitryon, en rappelant comment Hercule est né de l’union de Zeus et d’Alcmène. De même, quand il évoque la  ville de Thase, une « colonie », il ne mentionne pas les buts habituels de la colonisation dans l’antiquité : fuir un envahisseur, aller chercher une terre plus fertile, établir un comptoir commercial. Au contraire… il pose comme cause de sa fondation la légende de l’enlèvement d’Europe : « pendant un voyage à la recherche d’Europe ».

=== Hérodote se situe au confluent du mythe et de l’Histoire.

On note, en effet, des indices de la naissance d’une « méthode » à travers deux de ses comportements, qui définissent l’historien. Hérodote affiche, d’une part, son désir de découvrir la vérité : « voulant recueillir des renseignements certains ». Or cetet quête de la vérité est bien le premier objectif de l’historien, dont le travail s’apparente à une enquête. Il suit une piste qui le mène de l’Egypte à la Phénicie, de « Tyr » à « Thase ». Au cours de son voyage, il recherche des témoignages (« selon eux »), et prend soin d’en exprimer les contradictions : « Je ne les trouvai pas, sur cette date, d’accord avec les Grecs ». Mais il ne tranche pas. Il veille aussi à trouver des preuves concrètes, ici « les temples » dont il compare les dates : on peut y voir un embryon d’archéologie.

Le temple d'Hercule, Amman, Jordanie Après sa récolte d’informations, Hérodote montre, d’autre part, son souci d’établir une vérité : « Le résultat de ces recherches prouve clairement… » Ici, sa certitude est posée avec force et objectivité. Mais il sait aussi se montrer prudent quand il y a un doute : « et il me semble que… » Il a tranché en faveur de la nature divine d’Hercule, allant en cela contre l’opinion la plus répandue en Grèce qui ne fait de lui qu’un demi-dieu. Mais il tente de justifier tout de même l’opinion grecque, dans un désir de conciliation : il y aurait deux Hercules, « l’Olympien », de nature divine, et le demi-dieu de la mythologie. Il agit en fait dans un souci d’équilibre.

CONCLUSION

Ce passage marque une transition car il est encore marqué par le merveilleux de la légende, du mythe antique qui imprègne les consciences à cette époque, mais exprime déjà la volonté de suivre une démarche historique : ne pas se contenter du « ouï-dire », mais aller vérifier, observer avant d’émettre un jugement.

Son effort d’objectivité prend une dimension paradoxale. Il choisit le « je » du récit de voyage, ce qui laisse forcément subsister les émotions du voyageur, ses surprises et son admiration. Mais il adopte le parti-pris de ne pas immédiatement qualifier de « barbare » ce qui est autre, de ne pas donner systématiquement raison à la Grèce. En cela il fait preuve d’une réelle ouverture d’esprit, rare à son époque.

 

 

 


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