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Archive pour le 21 décembre, 2009


La Fontaine, « Fables », IX, « Les deux pigeons »- Corpus : « Fonctions du voyage : découvertes et remises en cause »

21 décembre, 2009
Classicisme, Poésie | Commentaires fermés

« Les deux pigeons« 

C’est en 1678 que La Fontaine fait paraître son second recueil de Fables, dédié à Mme de Montespan, favorite du roi, dans une nouvelle tentative pour se concilier les faveurs de Louis XIV. Il le fait précéder d’un « Avertissement » dans lequel il explique avoir « cherché d’autres enrichissements » et avoir « étendu davantage les circonstances de ces récits ». Ainsi, si dans le premier recueil il avait encore beaucoup emprunté à Esope et à Phèdre, ses modèles antiques, ici il va chercher son sujet chez Pilpay, un sage indien, dont le Livre des lumières avait été  traduit en français en 1644, mais surtout c’est sa propre personnalité que nous découvrons davantage. [ pour en savoir plus sur La Fontaine, cf. site :  http://www.la-fontaine-ch-thierry.net/deuxpig.htm ]

La Fontaine, Les deux pigeons  Cette fable retrouve cependant un thème chez aux écrivains antiques, depuis l’Odyssée d’Homère, celui du « nostos », du retour plus important que le voyage lui-même, fondé sur la double valeur symbolique de l’animal choisi : le pigeon, s’il est « voyageur », est aussi l’emblème de l’amour.

La Fontaine nous interroge alors : est-il souhaitable de voyager ?

LE RECIT DU VOYAGE

Le voyage comporte cinq péripéties : l’orage (v. 31-36), le piège (v. 37-43), le vautour (v. 43-48) et l’aigle (v. 48-49) tous deux à l’état de menace seulement, l’enfant (v. 50-56). Mais ces épisodes sont si étroitement liés les uns aux autres qu’ils donnent l‘impression que le destin s’acharne contre le héros. Par exemple entre les vers 36 et 37 les deux épreuves s’enchaînent, au vers 43, c’est au sein d’un même vers que s’effectue le renchérissement : « [...] et le pis du destin / Fut … » Le lien est renforcé par des effets rythmiques tels l’enjambement des vers 43 à 45, ou le rejet entre les vers 48 et 49 : « [...] quand des nues / Fond… »

Les deux pigeons, illustration de Gélibert De plus on assiste à une dramatisation  qui inscrit le texte dans le registre tragique, au croisement avec l’épique. Les épreuves sont amplifiées d’abord au moyen de l’alexandrin qui leur donne une plus grande solennité. Le seul octosyllabe, « Les menteurs et traîtres appas », constitue un rejet qui parodie le registre tragique, renforcé par les sonorités dures, [ t ] et [ R ]. Ajoutons à cela la majuscule à « Vautour » et à « Aigle », qui en fait des êtres supérieurs, auxquels sont appropriées des épithètes homériques : « à la serre cruelle », « aux ailes étendues ». On notera enfin le recours au présent de narration, qui vient rompre le récit traditionnellement au passé simple et à l’imparfait pour marquer la brutalité des épreuves que subit le héros, par exemple des vers 37 à 39 ou au vers 49.

Mais, au fil des épreuves ce héros, digne de l’épopée, devient au contraire de plus en plus ridicule. Cela se traduit déjà par un decrescendo dans sa désignation : d’abord nommé « le Pigeon », il devient « l’oiseau », puis « la volatile malheureuse », au vers 56, ce qui lui ôte toute grandeur. Parallèlement, les vers se raccourcissent en octosyllabes lorsqu’il retourne au logis, comme pour reproduire son état lamentable. Au fil de la fable, en effet, il est de plus en plus pitoyable. La première épreuve le montre « tout morfondu »,  »son corps chargé de pluie », rime pauvre avec « envie ». Dans la seconde épreuve, il est plus directement atteint :  »quelque plume y périt ». La Fontaine en brosse ironiquement un portrait ridicule des vers 25 à 27, en impliquant son lecteur : « notre malheureux qui, traînant la ficelle / Et les morceaux du las … » La comparaison, « qui semblait un forçat échappé », le dévalorise encore. La dernière épreuve, enfin, l’anéantit : « tua plus d’à moitié », « demi-morte et demi-boiteuse ». La Fontaine s’amuse alors à imiter, par le rythme binaire et les sonorités des vers 58 et 59, sa démarche pitoyable.

=== Ainsi le fabuliste a démythifié son héros par le contraste entre l’amplification épique des épreuves et le ridicule croissant des échecs successifs : la fable s’inscrit dans le registre héroï-comique, forme de parodie, et remplit bien son rôle premier, divertir.

Les deux pigeons, illustration DEUX CONCEPTIONS OPPOSEES

Ce héros représente le désir de voyage, mais immédiatement présenté de manière péjorative : « s’ennuyant au logis », « l’humeur inquiète », adjectif amplifié par la diérèse et à prendre au sens étymologique, c’est-à-dire « ne connaissant pas le repos ». Cela rappelle le tableau de Pascal dans les Pensées quand il explique le rôle du « divertissement » pour l’homme (cf. Corpus « Comment masquer pour démasquer »), qui a besoin de changer de lieu simplement pour pallier l’ennui, le vide de son âme. D’ailleurs ici ce qui anime le pigeon est le simple « désir de voir », et non celui d’apprendre : seul l’attire le changement, « la curiosité », qu’il maudira à la fin, dans le seul décasyllabe de la fable.

Son autre motif de voyage n’est guère plus estimable, puisqu’il s’agit d’une forme de vanité, le désir de se faire valoir en parlant de ce qu’il a vu, comme le montre le champ lexical de la parole : « conter / Mes aventures » (avec le rejet qui souligne la prétention), « Quiconque ne voit guère / N’a guère à dire », « mon voyage dépeint », « Je dirai : J’étais là ; telle chose m’avint » Cela devient une volonté de s’affirmer supérieur à l’être aimé. Ce ton méprisant lui fait mériter son châtiment !

 L’autre pigeon refuse, lui, le voyage, et argumente fermement. D’abord, il invoque les sentiments amoureux, « quitter votre frère », « l’absence est le plus grand des maux », et l’alexandrin du vers 8 parodie le langage tragique. Puis il fait appel à sa raison, en évoquant les risques légitimes du voyage dans une énumération : « les travaux / Les dangers, les soins du voyage ». La logique est sollicitée, lorsque le climat est mentionné : « Encore si la saison s’avançait davantage ! / Attendez les zéphirs ». Enfin, en désespoir de cause, c’est l’irrationnel qui est mis en avant, le présage qui, dans l’alexandrin, « aanonçait malheur à quelque Oiseau ». Dans ce rôle d’avocat, le pigeon revient, dans l’exorde, aux sentiments, comme il est de règle dans un plaidoyer, avec l’interjection tragique, « Hélas », et les interrogations oratoires. Mais cette argumentation échoue, la raison n’a eu aucun effet. Seule l’expérience pourra convaincre le pigeon, qui rentrera en « maudissant sa curiosité ».

Dans ce débat, c’est le fabuliste qui sera le juge, et donne au lecteur sa fable comme pour remplacer l’expérience, comme un moyen de le toucher pour mieux l’instruire.  Dans le cours du récit, il blâme nettement le pigeon et, avec le recours au « nous », tente d’entraîner le lecteur dans son jugement ironique, pour en faire son complice : « Fut assez fou pour entreprendre » (v. 3), « notre imprudent voyageur » (v. 19), « notre malheureux volatile » (v. 45). Il insiste sur la naïveté du pigeon, qui ne se méfie pas des « las » : dès qu’il les « voit », verbe répété, il y va sans réfléchir. Il ne réfléchit pas plus en s’approchant de la « masure » : « crut [...] que ses malheurs / Finiraient ».

Les deux pigeons, lithographie par Vieillemard et Fils Mais il intervient encore plus directement à la fin, et la fable change de ton avec l’impératif et le subjonctif : le discours se fait didactique. Il interpelle ses destinataires, les « heureux amants », pour leur délivrer son conseil. Pour lui, la richesse est à l’intérieur de l’homme. Le voyage est donc d’abord partir à la découverte de l’autre : c’est elle qui contribue à solidifier et à enrichir le couple, et non pas le vain désir de gloire ou de connaissances peu utiles.

CONCLUSION

La Fontaine a fréquemment abordé le thème du voyage, dans les livres IV (fable 2), VIII (fable 9), X (fable 2) : dans ces trois cas, le « voyageur » court à sa perte. Il ne reste plus rien ici de l’aspect glorieux, ni même enrichissant du voyage puisque la morale de la fable est de ne pas chercher au loin ce que l’on peut trouver « aux rives prochaines », près de soi.

Cette fable nous confirme aussi le rôle de ces apologues, bien peu destinés aux enfants contrairement à ce que le premier recueil, dédié au jeune Dauphin alors âgé de neuf ans, avait pu laisser croire. C’est aux lecteurs adultes que s’adresse La Fontaine, et sa fable joue un double rôle. Comme beaucoup d’autres, elle conseille une forme de sagesse prudente : éviter de prendre des risques, éviter de se mettre dans des situations qui peuvent comporter de dangereux hasards. Mais c’est aussi lui-même que le fabuliste nous peint, « voyageur » volage en amour, assez semblable au pigeon en fait. Il développe ici, par opposition, un idéal d’amour parfait, où l’homme échapperait à l’ennui par ses seules richesses intérieures.

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