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déc 2009
Montesquieu, « Lettres Persanes »,XXX, « Comment peut-on être Persan ? »- Corpus : « Fonctions du voyage : découvertes et remises en cause »
Posté dans Le siècle des Lumières, Roman par cotentinghislaine à 2:19 | Commentaires fermés

Lettres persanes

Au XVIII° siècle, « siècle des Lumières », les voyages se multiplient, tant en Europe que pour découvrir des terres lointaines. Ce siècle marque une ouverture sur le monde, une recherche de connaissances nouvelles, et, dans la littérature, la création d’un personnage, « le voyageur », qui permet aussi de jeter un regard neuf sur les réalités françaises.

Ainsi Montesquieu, dans son roman épistolaire, les Lettres persanes, publié anonymement en 1721, imagine le voyage en France de deux Persans, Rica et Usbek, qui échangent une correspondance avec leurs amis restés en Perse. Il s’appuie sur la mode du roman exotique, avec le récit des anecdotes du sérail, pour peindre de façon plaisante les réalités françaises de son temps.

Montesquieu, Comment peut-on être Persan ? Ici c’est Rica qui, nouvellement arrivé à Paris, écrit à Ibben pour lui faire part de ses premières impressions.

Quel rôle Montesquieu accorde-t-il à son héros « voyageur » ?

LE REGNE DE L’APPARENCE

A la comédie française Par cette lettre Montesquieu nous donne une image de la société mondaine au XVIII°, et de l’importance qu’y revêt le fait de voir et d’être vu, à travers l’exemple de deux lieux privilégiés, les « Tuileries » et les « spectacles », où l’on se rend autant pour se montrer que pour regarder les autres. Nous avons ainsi l’impression d’une mise en scène où chacun est, tour à tour, acteur et spectateur. D’ailleurs le champ lexical du regard parcourt tout le premier paragraphe, avec une gradation : « je fus regardé », « cent lorgnettes dressées contre ma figure », avec l’hyperbole, « jamais homme n’a été tant regardé que moi », formule amplifiée par l’antéposition de la négation, enfin « on craignait de ne m’avoir pas assez vu ». « Voir » le Persan devient une véritable obsession.

C’est donc l’excès de curiosité, « qui va jusqu’à l’extravagance », que critique Montesquieu dès la première phrase qui pose ce thème. Il se trouve souligné par l’énumération en decrescendo, des plus sages, inexcusables, aux plus écervelés : « vieillards, hommes, femmes, enfants ». Puis sont posées trois hypothèses, en gradation. D’abord les regards sont encore lointains : « Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres ». Puis le héros se trouve comme encerclé, pris au piège, impression renforcée par la métaphore : « un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs, qui m’entourait ». Enfin les regards se font presque menaçants tant ils sont indiscrets, à travers la comparaison des « cent lorgnettes dressées contre [s]a figure » à des armes brandies. L’ultime étape marque le passage du regard sur l’être réel au regard sur son image, grâce aux « portraits » qui le dotent d’une sorte de don d’ubiquité, illustrée par le rythme qui le voit passer de l’extérieur à l’intérieur même des maisons : « je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées ». Nous assistons ainsi à une véritable invasion de Paris par le Persan !

Mais tout s’inverse dans le second paragraphe de la lettre. Il fait, en effet, basculer le héros de l’être au néant à partir de sa décision de « quitter l’habit persan », forme d’expérience qui va permettre d’opposer les deux types de réactions en relation avec l’alternance des temps. Alors que, dans le premier paragraphe, l’imparfait exprimait la répétition et la fréquence des regards, dans le second le passé simple domine pour marquer la brutalité du changement : « j’entrai tout à coup dans un néant affreux ».

Parallèlement nous constatons une inversion du jugement sur le Persan. Dans le premier paragraphe, il était surévalué, comparé à un « envoyé du ciel », ce qui lui accordait une dimension surnaturelle, comme d’ailleurs le fait d’être « multiplié ». Au contraire, dans le second paragraphe, sa valeur se trouve progressivement réduite. D’abord « apprécié au plus juste », il va ensuite « perdre en un instant l’attention et l’estime publique », enfin il tombe dans « un néant affreux », expression amplifiée par la double négation qui la suit : « sans qu’on m’eût regardé, et qu’on m’eût mis en occasion d’ouvrir la bouche ».

=== Cette structure inversée de la lettre apporte la preuve que le jugement ne reposait en fait que sur l’apparence, sur les « ornements étrangers », les vêtements. Il se trouvait ensuite soutenu par un phénomène de mode.

Persans, tableau peint par Emile Rouargue, 1870 LA FICTION DE L’ « ETRANGER »

Si le Persan ets celui qui est « vu », dans le premier paragraphe, il est aussi – et surtout – l’étranger, celui qui « voit », observe dans le second paragraphe, et, à son tour, juge en écrivant la lettre. C’est pourquoi Montesquieu veille à inscrire cette fiction épistolaire dans le contexte persan par les noms et par la date : « le 6 de la lune de Chalval ». Le regard du héros crée donc une distanciation, qui va mettre en relief, par son étonnement, les défauts que les Français ne perçoivent plus.

Pour marquer cette distanciation, Montesquieu recourt à l’humour qu’il prête à son héros, lui-même amusé des réactions qu’il suscite : « Chose admirable !  » On l’admire, et lui-même, par cette exclamation, admire cette admiration ! Il feint aussi la modestie devant tant d’intérêt, « je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare », modestie immédiatement démentie par la restriction qui suit : « quoique j’aie très bonne opinion de moi ». On notera aussi le commentaire amusé qui rejette la faute sur le « tailleur » de son habit « à l’européenne ».

=== « L’étranger » devient donc l’arme de la satire de Montesquieu.

Mais cette satire ne se limite pas à la seule « curiosité », thème affiché dans la première phrase. L’écrivain dénonce aussi les préjugés à l’encontre de celui qui est différent, puisque le jugement est porté par des ignorants, « qui n’étaient presque jamais sortis de leur chambre ». Cela met en relief l’absurdité de ce jugement, rapporté au discours direct pour le faire ressortir : « Il faut avouer qu’il a l’air bien persan. » Il n’est fondé que sur une image stéréotypée. Plus grave encore, le second paragraphe conduit à une nouvelle inversion, avec le retour de la curiosité : « si quelqu’un par hasard apprenait à la compagnie que j’étais Persan, j’entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement ». Mais ici un échelon est gravi, avec l’exclamation, « C’est une chose bien extraordinaire ! « , et l’interrogation, « Comment peut-on être Persan ?  » Au-delà de la bêtise, elles révèlent que la curiosité cache en fait un rejet de tout ce qui ne correspond pas au « connu », à la culture européenne donc, dont la France est alors le modèle.

=== Ainsi « l’étranger » agit comme un catalyseur : il révèle de façon ironique le défaut que Montesquieu condamne, l’européocentrisme, base des attitudes les plus dangereuses d’intolérance et de racisme.

CONCLUSION

Les lettres persanes, ou le regard distancié Cette lettre est représentative du « siècle des Lumières », avec une critique de tout ce qui ne respecte pas la raison, telle cette curiosité absurde et le préjugé qui ne se fonde que sur l’apparence et ne repose sur rien de vérifié, de prouvé. Elle en reflète aussi l’idéal, celui d’une ouverture d’esprit. Montesquieu invite ses lecteurs à observer plus attentivement les autres, à comprendre que la valeur des êtres ne se mesure ni à leur habit, ni à leur origine géographique, donc à bannir tout préjugé raciste.

Ce texte fonctionne donc comme un apologue. D’une part, il y a la fiction épistolaire, qui vise à faire sourire le lecteur par l’humour du rédacteur : il lui présente une image plaisante de sa propre société. D’autre part, la lettre se charge d’une fonction didactique : elle veut instruire, faire réfléchir ce même lecteur, pour le conduire à remetttre en cause ses propres comportements, notamment ici son européocentrisme

 


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