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jan 2010
« Un Aller simple » : Lecture analytique, « l’aveu », pp. 99-100
Posté dans Roman par cotentinghislaine à 2:10 | Commentaires fermés

« L’aveu » : pp. 99-100

Dernière page du « carnet de voyage » de Jean-Pierre Schneider, l’attaché humanitaire qui a escorté Aziz au Maroc, elle constitue son point d’apogée. Dans ce journal intime, où il raconte au fil des jours le trajet vers Irghiz, il entrecroise l’expérience actuelle et les souvenirs de son passé, et en arrive enfin à celui qui le hante. Quel rôle joue alors l’écriture présentée comme autobiographique ?

LA SCENE DU PASSE

Elle montre l’alternance entre l’image de soi, et l’image des parents.
Le Quai d'orsay, siège du ministère des Affaires étrangères  Dans un premier temps, c’est la fierté qui ressort, en raison de sa réussite professionnelle, présentée de façon croissante : d’abord « au service des télex », puis « fonctionnaire », enfin « diplomate ». La gradation est soulignée par la typographie, les lettres capitales de l’adverbe, antéposé : « ENFIN, j
‘étais quelqu’un ». Cette réussite justifie la réunion prévue avec ses parents, annoncée par « On fêterait », sans même qu’il soit besoin d’un complément tellement cette réussite est évidente : « C’était le train du bonheur ». Il s’agit de fêter le triomphe de l’ascension sociale, qui est confirmé par la phrase du père reprise au discours direct, même s’il reste non apparent sans ponctuation distincte : « Mon fils a réussi. »

Cette image du fils devenu autre s’oppose à celle des parents, fortement péjorative. Déjà leur physique, « rougeauds », « tout gros », les dévalorise, et cela est souligné par leur habillement, « endimanchés, veste à carreaux, manteau de fourrure de la voisine », et leur bagage : « la valise en skaï jaune, le sac Prisunic avec le cake ». De cela ressort une image de misère, que vient confirmer leur comportement, qui manque totalement d’élégance et d’éducation : « Ils criaient, se disputaient », « Papa gueulait, maman en pleurs ». Ils représentent donc le passé auquel leur fils a, précisément, voulu échapper, et ils lui font honte.

Parallèlement à la honte qu’il éprouve face à ses parents, un troisième aspect est mis en évidence : la honte de soi. L’image initiale de fierté s’inverse donc en une image de mépris, qui vient du sentiment d’une double trahison. D’une part il sent qu’il a trahi ses rêves de jeunesse : « ce rêve mort » était celui de devenir célèbre en chantant ses origines et la vérité de ses sentiments, en devenant « l’écrivain »,  »l’amoureux nervalien », « le chantre de la Lorraine ». Ce « rêve » est abandonné dès le moment où il s’est installé à Paris, loin de ses racines et de la jeune fille qu’il aimait. D’autre part, ses parents aussi sont, de ce fait, trahis, et il en éprouve une douloureuse conscience : « pardon de vouloir faire autre chose », « ce que j’étais devenu pour ne pas leur ressembler ». Cela le conduit à une négation violente de son être même, avec une réification : « Moi ? cette chose de bureau », et, plus péjoratif encore, « C’est ça que j’étais devenu ? Un cintre qui portait un costume. »

Le reniement de Saint-Pierre, peint par Rembrandt === On assiste donc à un double reniement : le reniement initial, celui des origines, puis le reniement de son statut social et des transformations qu’il a entraînées.

L’AVEU PAR L’ECRITURE

Cette page constitue comme une forme d’accouchement, dans la douleur. La formule au début du texte, « Je veux que ça sorte » rapproche l’écriture d’une sorte de psychanalyse, puisque le démonstratif « ça » rappelle la dénomination par Freud de l’inconscient, ce vaste réservoir dans lequel sont refoulés tous les non-dits, tout ce qui est trop insupportable pour accéder à la conscience. L’écriture, en disant le « ça » permettra donc une purification, que l’on pourrait nommer, pour reprendre le terme d’Aristote, une « catharsis ».

Le récit rétrospectif est donc celui d’un reniement, double. D’abord c’est le fils qui a renié ses parents, et les négations, surabondantes, traduisent une véritable paralysie physique, comme si le corps lui-même éprouvait un dégoût, leur refusant alors toute reconnaissance : « Je n’ai pas pu », « Impossible de bouger, d’aller vers eux », « Je ne bougeais pas, je ne respirais plus », Je n’ai pas bougé, je n’ai pas appelé ». Mais, ensuite, ce sont les parents qui renient leur fils, et le texte recourt au discours rapporté direct pour donner plus de force aux paroles de la mère au téléphone : « Laisse-nous tranquilles, va, ça vaut mieux. Vis ta vie ». L’impératif marque avec force l’exclusion ainsi prononcée.

L’écriture a donc représenté une délivrance, et si la « main tremble trop » à la fin, on ne sait plus si c’est sous l’effet de la fièvre, ou si c’est par incapacité d’aller plus loin dans la honte éprouvée : « J’ai tout dit ». La courte phrase nominale, « Ma vie », qui fait écho à l’exclusion, paraît pleine d’amertume, et se charge d’une tonalité pathétique alors même que celui qui l’écrit est en train de mourir. Mais, en même temps, cette dernière page lui restitue une forme de dignité, dont témoigne l’ultime prière : « Faites qu’on me lise ». Etre lu signifie, en effet, être su, être compris, donc réintégrer le lieu de l’origine dont une part n’a jamais disparu en lui, comme ce « cake », conservé « dans [s]on placard » pour sa valeur symbolique. N’est-ce pas d’ailleurs cette part, encore vivante, qui l’a conduit sur la route d’Irghiz ?

CONCLUSION

Ce texte conclut le « carnet de mission », et l’on est bien loin du projet initial, puisquil ne s’agit plus de s’emparer de l’histoire d’Aziz, mais de réintégrer sa propre histoire : en mourant Jean-Pierre a bien retrouvé son « Irghiz », sa vallée personnelle, il est revenu au lieu des origines. C’est ce que confirmera d’ailleurs le commentaire d’Aziz : « Je ne savais plus dans quel rêve on était, si on roulait vers une vallée imaginaire ou une fonderie du passé » (p. 103).

 


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