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Archive pour février, 2010


Martin du Gard, Les Thibault – L’Eté 14, 1936 – Corpus : Dénoncer la guerre

21 février, 2010
Corpus, Roman | Commentaires fermés

Les Thibault,  »L’Eté 14″

 INTRODUCTION

 Ce texte nous amène aux temps modernes. Le premier conflit mondial et les horreurs qu’il a provoquées réactive la dénonciation de la guerre. A cela s’ajoute le courant pacifiste très présent chez les intellectuels de l’entre-deux-guerres, tel Giraudoux qui soutient les efforts pacifistes de Briand à la SDN.

Roger Martin du Gard, issu d’une famille aisée d’avocat, peut, après des études de Lettres et un diplôme d’rchiviste-paléographe de l’Ecole des Chartes, consacrer sa vie à la littérature. Son premier roman, Jean Barois, en 1913, lui permet de se lier d’amitié avec André Gide et le metteur en scène Jacques Copeau. Il s’essaiera au théâtre, mais son grand succès reste Les Thibault, un roman-fleuve dont le sujet, à l’origine, s’intitule « deux frères ». Cette oeuvre, en huit volumes, va l’occuper de 1922 à 1940. À travers l’histoire de Jacques et Antoine Thibault, catholiques, qui sont liés à la famille de Fontanin, protestante, le romancier fait le portrait d’une classe sociale, la bourgeoisie parisienne, universitaire, mais aussi en révolte dans le cas de Jacques Thibault, apprenti écrivain qui découvre le socialisme. 

Appel à la mobilisation en 1914 L’Été 1914 décrit la marche à la guerre que ne peuvent empêcher ni les socialistes, ni les autres groupes pacifistesL’assassinat de Jaurès, à la veille de la mobilisation générale, plombe le moral des révolutionnaires qui s’avouent vaincus face à la guerre qui menace le pays. Jacques agit dans un sursaut ultime, celui qui le condamne et qui est comme un suicide inutile puisqu’il rédige des tracts qu’il décide de jeter aux frontières franco-allemandes, à partir d’un avion. Mais l’avion s’abat en flammes et Jacques ne survit que quelques heures à l’accident. Il est traité comme un espion et meurt, tué d’un coup de revolver, par un soldat dont il gêne la fuite, en pleine déroute des Ardennes.

Martin du Gard, Les Thibault - L'Eté 14, 1936 - Corpus : Dénoncer la guerre dans Corpus doc Martin du Gard, Les Thibault, L’Eté 14 Comment ce « tract » va-t-il démythifier les « bonnes raisons » de faire la guerre pour affirmer le pacifisme de son auteur ? 

LES CIBLES DE LA DÉNONCIATION 

Sous la formule finale « les jouets de vos classes dirigeantes » (l. 33), qui globalise les accusés, on distingue trois attaques.   

L'appel à la revanche  La mention de « l’impérialisme » des hommes politiques au début du texte, où seule l’idéologie est nommée, sera reprise de façon plus concrète et nettement péjorative à la fin du texte : « leurs besoins de domination et de lucre ». Entre les deux figure un rappel historique, « depuis des années, les impérialismes de vos deux gouvernements », des conquêtes territoriales (l’annexion de l’Alsace-Lorraine à la fin de la guerre de 1870 avec la Prusse), et des conquêtes coloniales, notamment en Afrique, qui opposent les deux puissances, la France et l’Allemagne, avec une rivalité croissante car elles vivent dans une méfiance réciproque : pour les Français, « vous avez cru qu’il fallait barrer la route à l’invasion germanique » (l. 21) , et pour les Allemands, « vous avez cru que votre Allemagne était encerclée, que le sort du pays était en jeu, qu’il fallait sauver votre prospérité nationale contre les convoitises étrangères » (l. 23-24). 

Cette idée d’un pouvoir impérialiste, uniquement préoccupé du profit potentiel d’une guerre, va se confirmer par l’allusion au « jeu d’alliances étrangères », qui marque la vie politique du début du siècle, repris ensuite par le terme fortement péjoratif, « leurs combinaisons », qui les transforme en escrocs. Ces « alliances » sont dénoncées d’abord par l’énumération des adjectifs au rythme ternaire (« secrètes, anciennes, arbitraires »), puis par l’exclamation qui renforce la négation antéposée : « jamais aucun de vous n’aurait contresignées ! » 

=== Se trouve donc dénoncée une absence de démocratie, dont les peuples font les frais, en étant « les jouets », les marionnettes de leurs dirigeants politiques.

Puis c’est le militarisme qui est pointé du doigt des lignes 9 à 14 qui vont souligner l’hypocrisie (« ils font mine de dénoncer ») des « états majors », en utilisant trois procédés. L’exclamation renforce le fait qu’ils n’ont, dans chaque camp, fait que rechercher la guerre : « étudiait depuis des années avec la même absence de vergogne, les moyens d’être les premiers à déclencher cette offensive foudroyante ! » Les guillemets, eux, mettent en valeur l’utilisation hypocrite du terme « agression ». Enfin l’italique met en relief leur mensonge : « cette guerre qu’ils préparaient. » 

=== L’armée est, en fait, au service des gouvernements : c’est le règne du « militarisme », terme repris par « nationalisme belliqueux ». Tout deviendra donc prétexte à déclencher cette guerre, souhaitée et mûrement préparée à l’insu des peuples.   

propagande.vignette dans Roman Mais la dénonciation la plus virulente est dirigée contre la propagande officielleLa force de cette propagande est exprimée par la formule « On vous a fait croire», reprise aux lignes 2 et 8 du premier premier paragraphe, ensuite désignée nommément dans le second : « discours officiels » (l. 17) repris par la formule hyperbolique violemment accusatrice, « une propagande éhontée ». Son efficacité est soulignée par la reprise du verbe « croire »d’abord au présent : « Les meilleurs d’entre vous croient, de bonne foi » (l. 15). Puis le passé composé montre, lui, le résultat acquis : « Vous avez cru » (l. 21) pour les Français est repris par « « vous avez cru » (l. 23) pour les Allemands, et, enfin, par l’insistance « vous avez cru, de bonne « foi » (l. 25) . On notera surtout la récurrence de la formule exclamative, « Vous êtes des dupes ! », huit fois dans le texte, pour montrer l’aveuglement des peuples et la force de cette propagande qui a su provoquer une « excitation factice », un désir de guerre. 

Quand le nationalisme attise les haines... La reprise du contenu de cette propagande va permettre de mieux la dénoncer. Elle s’effectue par le discours rapporté indirect dans le premier paragraphe : « que vous alliez vous battre pour écraser l’impérialisme du voisin », « que vous alliez défendre votre patrie contre l’invasion criminelle d’un agresseur ». Le lexique péjoratif reproduit les attaques des discours officiels contre l’ennemi grâce aux majuscules introduites dans le second paragarphe. Elles soulignent les grands mots invoqués pour stimuler les peuples, « les Droits des Peuples », « défendre la Civilisation contre la menace de la Barbarie », la Justice ». Les guillemets insèrent même dans le discours direct les termes des « discours officiels » : « guerre sainte », « l’honneur », « triomphe de la Justice ». 

=== Tous ces procédés inscrivent le texte dans le registre polémique : on ressent ainsi le souffle de colère qui anime le locuteur.   

UN APPEL AU PACIFISME   

pacifisme1.jpg  L’objectif de ce texte est d’inverser le discours officiel, pour poser les bases du pacifisme, et cela se traduit directement dans sa structure. 

C’est sur l’antithèse que repose l’argumentation. Dans le premier paragraphe, la proposition lancée en tête va se trouver démentie par le rythme ternaire qui suit, avec les trois « comme si » exclamatifs  et indignés. Une seconde proposition intervient après les points de suspension qui ponctuent cette structure, à laquelle répond le double « alors que », le premier étant nettement souligné par le tiret. Dans les 2 cas, il s’agit de rétablir la vérité. Ce procédé se retrouve à l’identique dans le second paragraphe où l’assertion des lignes 15 à 18 trouve son démenti dans les trois « alors que » exclamatifs qui suivent : rythme ternaire caractéristique de l’art oratoire.  

Mais l’on note aussi les parallélismes. Dès la phrase d’ouverture, les deux peuples sont réunis dans l’apostrophe exclamative, qui les interpelle en les mettant à égalité : « Français ou Allemands, vous êtes des dupes ! » Cette mise à égalité se retrouve dans la reprise de « à tous » (l. 2, et l. 8, avec la mise en apposition), et est répétée dans le second paragraphe (l. 20). Cette unité est ensuite détaillée symétriquement, par « Vous, Français dupes » et « Vous, Allemands dupes », qui vont se retrouver regroupés dans la reprise en chiasme de la phrase d’ouverture : « Et tous, Allemands et Français ». Tout au long du texte, de multiples termes vont renvoyer les deux peuples dos à dos, en soulignant leurs similitudes par des comparatifs « autant de partisans en France qu’en Allemagne ! », « vos deux gouvernements […] les mêmes risques de guerre », « chacun de vos états majors, français et allemand, […] avec la même absence de vergogne », « dans vos deux armées », « chacun de votre côté, pareillement dupes », avec la mise en apposition.

 === Tout cela forme un contraste avec la conviction affirmée par la propagande, qui vise, au contraire, à séparer les peuples, en accroissant leur haine mutuelle : « que, pour vous seuls, cette guerre était une ‘‘guerre sainte’’ ».   

Les peuples sont toujours les victimes.  Le but du pacifisme consiste bien à rappeler que les peuples sont toujours les premières victimes des guerres, ce qui est signalé ici par la seule proposition au futur, mise en relief entre virgules, « à vous tous qui en serez les victimes », mais aussi par le rythme ternaire exclamatif en gradation qui rappelle l’enjeu réel de toute guerre : « le sacrifice de votre bonheur, de votre liberté, de votre vie ! » (l. 27). Le tract désire donc provoquer une réaction chez les peuples, en les amenant à la lucidité, d’où la brutalité de l’accusation, « vous êtes des dupes ! », et la double négation finale en anaphore, « sans comprendre que », qui vise à leur ouvrir les yeux sur leur état réel, exprimé par un lexique qui les infériorise : « les jouets de vos classes dirigeantes », « la monnaie qu’ils gaspillent ». 

Pour cela, il s’agit d’introduire une « contre-propagande », en montrant que la guerre est un acte anti-démocratique. D’où la démythification de la formule « le Droit des Peuples », par sa reprise négative en chiasme : « il n’a jamais été question ni des Peuples ni du Droit ». Le chiasme place au centre les « Peuples », pour mieux insister sur le fait que les peuples de ces pays dits démocratiques ne peuvent rien décider : « aucune des nations jetées dans la guerre n’a été consultée par un plébiscite », où on remarque la violence du participe passé « jetées » qui souligne la violence ainsi subie. 

=== La contre-propagande pacifiste recherche donc la même éloquence que la propagande militariste, pour la contre-balancer.   

CONCLUSION 

Ce texte, avec son registre polémique, forme un violent réquisitoire à la fois contre les idéologies, qui soutiennent les guerres, et contre les forces capitalistes, qui n’y voient que le profit possible, sans tenir compte de la dimension humaine. Le ton, éloquent avec ses rythmes oratoires, rappelle celui des discours de Jaurès. Les exclamations multipliées, les points de suspension, nombreux, restituent l’oralité, en s’éloignant de ce que serait un tract, rédigé et forcément plus bref.

Le pacifisme, qui apparaît à l’issue de la première guerre mondiale, dépasse la dénonciation du XVIII° siècle qui tentait encore de distinguer les notions de « guerre juste » et « guerre injuste » et de définir la notion de « droit de peuples », dont ce texte dénonce, au contraire, toute l’hypocrisie. Pour le pacifisme, toute guerre est injuste et bafoue le droit des peuples. On sent que ce texte a été rédigé après les horreurs de la première guerre mondiale, dont il est marqué, et qu’il a été publié en 1936, donc rédigé pendant la période de l’entre-deux-guerres, alors que tentait de s’établir, avec la SDN, un espoir de contrebalancer les risques de guerre, dénoncés alors par de nombreux intellectuels.  

Rimbaud, « Poésies », « Le Mal », 1870 – Corpus : Dénoncer la guerre

20 février, 2010
Corpus, Poésie | Commentaires fermés

Poésies,  »Le Mal »

 INTRODUCTION

Ce sonnet de Rimbaud date de la fin du XIXème siècle, mais le jeune poète reprend, sans doute sous l’influence de ses études littéraires, les thèmes développés par Voltaire et les philosophes du XVIII°, réactivés lors de la guerre de 1870 contre la Prusse. La jeunesse de Rimbaud, âgé de seize ans lors de cette guerre qui se déroule près de sa région natale, le conduit à réagir vioemment contre les atrocités commises.

Rimbaud, les oeuvres complètes « Le Mal », sonnet qui fait partie du recueil Poésies, publié à titre posthume en 1898, a été écrit sans doute à la fin de 1870, et remis au jeune poète Demeny dans ce qu’on appellera « le Cahier de Douai » . Plus tard, Rimbaud lui demande de détruire ces poèmes, qu’il juge maladroits et enfantins, ce que ne fera pas Demeny… Le titre du poème révèle sa révolte contre ceux que les victimes de la guerre laissent indifférents, mais sans préciser les responsables accusés.

Rimbaud, Rimbaud, Poésies, Le Mal Comment Rimbaud formule-t-il sa dénonciation de la guerre et ses accusations ?

 LA PEINTURE DE LA GUERRE

Ce sonnet peint, à travers la structure énumérative des deux quatrains, et la reprise anaphorique de la subordonnée de temps (« tandis que ») l’horreur qui règne sur le champ de bataille. Rimbaud, dans sa description, souligne la violence de la guerre, mais s’attache aussi à en présenter les victimes.

Les combats violents à Champigny L’ouverture du sonnet est particulièrement frappante avec l’expression « crachats rouges de la mitraille » qui combine plusieurs procédés. On y reconnaît d’abord une métaphore : la couleur est choisie pour suggérer le sang qui coule à l’arrivée des obus et des balles, représentés, eux, par une métonymie, « la mitraille ». Cette couleur est mise en évidence par le choix des rimes croisées, inhabituelles dans les quatrains d’un sonnet classique, qui oppose « mitraille » à « ciel bleu ». A cela s’ajoute le lexique péjoratif, avec le mot « crachat » qui connote le mépris pour la vie humaine qui constitue l’essence même de la guerre.

=== On en arrive ainsi à une allégorie, représentation concrète d’une notion abstraite : la guerre ressemble à un monstre crachant sa salive de « feu » sur les hommes. 

Cette image est renforcée par le jeu des sonorités. Celles,  désagréables, du mot « crachats », sont soutenues par  l’allitération du [ R ] dans l’ensemble du quatrain, seul ou associé au [ t ] et au [ K ] comme pour reproduire le bruit assourdissant des tirs de canons. Une autre allitération est introduite avec l’enjambement du vers 2, qui met en relief le verbe « sifflent », l’alliance du [ S ] et du [ f ] reproduisant plutôt le son des balles tirées. 

=== Les sensations visuelles et auditives sont donc fortement agressives, dans cette vue générale amplifiée du champ de bataille par l’élargissement de l’actualisation spatio-temporelle : « tout le jour », « l’infini du ciel bleu ».

Le début du second quatrain redouble cette violence avec l’hypallage « folie » qui désigne la guerre, pour désigner en fait la « folie » de ceux qui la font. Ce terme est amplifié par l’adjectif de cinq syllabes, à cause du [e muet] prononcé, mis en apposition et qui forme un hiatus par le heurt des deux voyelles. Ce recours à l’abstraction personnifie la guerre à nouveau telle un monstre insensible. De plus Rimbaud crée une disharmonie en brisant la règle classique du sonnet qui exigeait des rimes embrassées et identiques dans les deux quatrains. Il met ainsi en valeur les contrastes entre le « bleu » paisible et le « feu » terrible, ou entre la « joie », le vie, et « broie », la mort.

=== Ainsi la guerre apparaît inacceptable et horrible.

Les violents combats de 1870 Mais Rimbaud s’attache surtout aux victimes. Les soldats se confondent, Français et ennemis, dans la première strophe à travers une hyperbole, amplifiée par le rythme et les sonorités : « Qu’écarlates ou verts, […] / Croulent les bataillons en masse dans le feu. » C’est alors l’absurdité de la guerre qui ressort. Les soldats, réduits d’abord à leur uniforme, deviennent des pions, puis réduits en cendres, ne sont même plus des êtres humains, comme le montre l’hyperbole terrible du vers 6 : « Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant. » La césure après « milliers » marque l’opposition entre le chiffre et le résultat, un amoncellement informe. On sent toute l’émotion, compassion mêlée d’indignation du poète pour ces victimes dans  son exclamation « Pauvres morts ! », soulignée par le tiret.                      

Mais il y aussi les civils qui, à l’arrière, ont peur de perdre un être cher, ou l’ont déjà perdu. Rimbaud les décrit de façon pathétique à travers le chagrin des « mères », mis en relief avec le contre-rejet « ramassées » suivi du rejet « Dans l’angoisse » (associant un terme concret à un terme abstrait) avec le déplacement de la césure avec l’élision du [e muet]   à la virgule : «  Dans l’angoiss[e], et pleurant sous leur vieux bonnet noir ». Ces mères semblent recroquevillées et tremblantes, écrasées par leur souffrance et leur deuil, illustré par la couleur noire. Même si Rimbaud n’a pas vu lui-même les champs de bataille, il en vu les illustrations, a entendu les témoignages et, surtout, a pu observer la souffrance de leurs proches. 

=== Ainsi Rimbaud se présente dans son sonnet comme un adolescent sensible aux événements de son époque. 

LES CIBLES DE LA DÉNONCIATION   

Mais surtout son jeune âge le conduit à exprimer avec force sa colère contre ceux qu’il juge coupables, les chefs d’Etat mais aussi l’Eglise.  

 L'Empereur Napoléon III   Guillaume Premier, roi de Prusse  Le pouvoir politique est directement accusé dans le premier quatrain, sans être directement nommé (la censure sévit !), par un effet de contraste entre les soldats qui meurent et leur chef, qu’il s’agisse de Napoléon III ou de Guillaume de Prusse. Le terme « chef » d’abord choisi par Rimbaud, a été remplacé par « Roi », avec la majuscule, ce qui le rend plus puissant, mais évite l’accusation puisque la France est dirigée par un « empereur ». A nouveau l’allitération en [ R ] augmente son aspect odieux : il « raille », se moque de ces morts qui, pour lui, ne sont que des pions à son service. Sa « folie » les sacrifie sans remords. Voilà donc les premiers responsables, selon Rimbaud. 

Mais sa critique va plus loin encore par l’opposition entre les quatrains et le contenu des tercets, nettement séparés par les tirets : c’est « un Dieu » que vise surtout Rimbaud, et son Église. Certes l’article « un » semble atténuer la critique puisque le dieu des catholiques n’est pas nommé, mais c’est là une stratégie de détournement bien fragile. Quel que soit ce « Dieu », il est mis en parallèle avec la première cible, puisqu’à « raille » répond « rit », et l’article prend alors une connotation méprisante. La rime embrassées, avec en son centre « d’or » et « s’endort » résume bien le double reproche.

Le Sacré-Coeur et son luxe Le premier reproche est celui d’indifférenceIl « rit », alors qu’il devrait plaindre les morts et intervenir pour arrêter ce massacre, lui qui est considéré comme créateur de la vie. En fait, bien loin du champ de bataille où se déroule le carnage, il est comme réfugié dans son église, bien à l’abri au milieu de son luxe, avec l’énumération des vers 9 et 10 : « nappes damassées / des autels » (l’adjectif se trouvant mis en relief par le contre-rejet), « autels », « encens », « grands calices d’or ». La beauté de ce décor, les couleurs, les odeurs, s’opposent  à l’horreur du champ de bataille, qui le laisse indifférent : il « s’endort » tandis que les hommes lui rendent grâce, comme bercé par la musique des « hosannah ». L’allitération en [S ] dans ces vers, tel un chuchotement, le son grave de l’assonance en [ ã ], traduisent l’atmosphère calme et feutrée de l’église, elle aussi en contraste avec les bruits de la guerre

Le second reproche est celui de vénalité. L’image finale constitue, en effet, une chute en opposant « s’endort » et ce qui « réveille », retardé par les deux participes, « ramassées » et « pleurant », pour renforcer l’effet provoqué par la chute. Elle est également marquée par le changement de l’organisation des rimes, puisque la rime suivie, qui figure au début des tercets dans le sonnet classique, arrive ici à la fin, pour correspondre à la chute. Or ce qui « réveille » Dieu montre sa cupidité. C’est l’argent récolté à la quête, l’argent précieux des plus pauvres qui croient encore en son pouvoir : leur pauvreté, avec les « vieux bonnets » et surtout « un gros sou lié dans un mouchoir », pour ne pas le perdre, forme un contraste avec le luxe précédemment décrit, mais même ce « sou » paraît bon à prendre… L’Eglise s’enrichit (mise en relief du verbe « donnent » au vers 14) de la pauvreté des peuples, et encore plus en temps de guerre où ils cherchent l’espoir à travers leur foi. Mais comment peut-on croire en un tel Dieu ? Telle est la question implicite de Rimbaud. 

=== Rimbaud accuse donc la religion qui contredit sa vocation : c’est elle « le Mal », en acceptant la guerre, et elle profite même de la douleur de ses fidèles pour s’enrichir, devenant ainsi complice de la guerre.  

 Une illustration pour Le Dormeur du Val de Rimbaud C’est pourquoi Rimbaud préfère invoquer la vraie divinité, la « Nature », personnifiée, déjà représentée dans le premier quatrain par « l’infini du ciel bleu ». Il implore, dans la prière qui l’apostrophe (« Nature ! Ö toi qui fis ces hommes saintement ! ») dans le second quatrain, cette vraie puissance, créatrice, qui ne peut, elle, qu’être choquée de voir sa beauté, « dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie », souillée par tant de sang. Rimbaud la supplie, et les points de suspension du vers 8 soulignent l’absurdité de cette guerre qui tue ceux à qui la vie avait été donnée. On notera la place de cette invocation dans les vers 7 et 8, encadrés par les tirets, servent ainsi de transition pour opposer le juste à l’injuste. Elle est placée entre deux aberrations : la violence destructrice de la guerre faite par les puissants, le culte du « veau d’or » qu’illustre l’Église. Elle représente donc la seule pureté du texte. 

=== Ainsi Rimbaud, avec tout la violence propre à l’adolescence, choisit son camp, celui des plus faibles, contre l’alliance des pouvoirs, terrestre et céleste, qui les détruisent. 

CONCLUSION 

Par conséquent ce sonnet présente l’intérêt de nous offrir une image de la guerre, thème fréquent dans la littérature engagée, mais surtout de son auteur. Nous y percevons sa révolte contre une société insensible, contre un pouvoir politique autocratique et une religion qui n’est qu’une hypocrisie. Le poème correspond à la période de sa vie où il entreprend sa révolte contre le conformisme familial et provincial. Dans la continuité de Victor Hugo dans les Châtiments par la vigueur de la dénonciation, Rimbaud assume ici le rôle d’un poète en prise sur le réel qui selon Eluard « doit être plus utile qu’aucun citoyen de sa tribu ». 

Pour exprimer cela, il adopte la poésie elle aussi révoltée, brisant comme l’avaient déjà fait certains Romantiques, les règles du sonnet classique, recherchant des images évocatrices, leur associant des sonorités et des rythmes suggestifs. Nous pouvons penser, en lisant ce poème, au « Dormeur du val », sonnet dont le calme paisible est brutalement rompu dans le dernier vers par une même image violente de la mort qu’ici : « Il a deux trous rouges au côté droit. ». Ici aussi il crée le même effet d’attente d’une chute.  Mais ici l’attente est d’autant plus marquée que l’ensemble du poème n’est qu’une longue phrase. Ainsi se combinent deux sentiments : la pitié et la colère.                 

Voltaire, « Dictionnaire philosophique », article « Guerre » – Corpus : Dénoncer la guerre

20 février, 2010
Corpus, Le siècle des Lumières | Commentaires fermés

Dictionnaire philosophique, article « Guerre »

Candide s'enfuit du champ de bataille Ce texte de Voltaire fait directement écho à l’article « paix » de Damilaville, paru dans l’Encyclopédie, et le thème de la guerre est récurrent dans l’oeuvre de Voltaire, à commencer par la peinture terrible du jeune Candide sur le champ de bataille. Il correspond à la lutte de l’écrivain contre le fanatisme et l’intolérance, dont ses écrits comme ses combats judiciaires portent témoignage. Pour en savoir plus sur Voltaire, voir le site : http://www.alalettre.com/voltaire-biographie.php 

 Son Dictionnaire philosophique portatif, paru en 1764, puis réédité en 1769 avec des ajouts sous le titre la Raison par alphabet, devint enfin simplement le Dictionnaire philosophique. Comparé aux grandes manœuvres de l’Encyclopédie (440 articles), c’est une machine de guerre au format d’un livre de poche : 118 articles. Mais l’œuvre n’en a pas moins été brûlée, donc jugée dangereuse.

Voltaire, Voltaire, article « Guerre », Dict. philosophique   Quels sont les procédés mis en œuvre pour dénoncer la guerre ? 

L’ANECDOTE

Cet article a toute les apparence d’un conte, traitant le sujet grave de « la guerre » sous la forme d’une anecdote. Il en a, en effet, l’imprécision, et il ne lui manque que le début, « Il était une fois ». Mais on ne sait rien de l’époque, ni des lieux : « un généalogiste », « un prince », « une maison », « une province », « quelques centaines de lieux ». Ensuite le récit fonctionne par reprises avec des déterminants définis : « cette maison », « cette province », « le prince ». De plus, le présent donne une valeur intemporelle au récit. Son élargissement n’est pas plus précis : « Les autres princes », sans que nous sachions lesquels ni où ils se battent (« une petite étendue de pays »), « Des peuples assez éloignés », non nommés, au service d’un puissant désigné par « quiconque », repris par « ces multitudes », « cinq ou six puissances belligérantes », dont le nombre même semble incertain et variable.   

On trouve aussi des personnages traditionnels dans le conte, qui se rattachent à la noblesse « un prince », « il descend en droite ligne d’un comte », « le prince et son conseil », « Les autres prince ».  Ce prince, comme dans la tradition, ne souffre pas qu’on s’oppose à sa toute-puissance : « son droit divin », « prince dont le droit est incontestable », « marche à la gloire ». Et il affirme cette toute-puissance sur ses sujets, qui apparaissent comme des pions dans le jeu qu’il a l’intention de jouer par le détail concret de leur préparation : « il les habille d’un grand drapeau bleu à cent dix sous l’aune, borde leur chapeau avec du gros fil blanc ». Cette impression de jeu est soutenue par la description cocasse de l’exercice militaire : « les fait tourner à droite et à gauche », reprise par la formule « qui veulent être de la partie » (l. 17). 

Enfin, on reconnaît une proximité avec le registre merveilleux, dans la mesure où le récit suit sa propre logique narrative. Tout s’enchaîne, sans connecteurs logiques, par asyndète, dans une sorte de facilité totale, comme par magie, avec un élargissement progressif dans les courts paragraphes successifs : « ils concluent sans difficulté », « il trouve incontinent [aussitôt] un nombre d’hommes », « Les autres princes qui entendent parler de cette équipée y prennent part », « Des peuples assez éloignés entendent dire qu’on va se battre […] ; ils se divisent aussitôt en deux bandes… » Le choix du présent renforce cette impression d’instantanéité : l’action semble se faire aussitôt qu’elle est dite par le narrateur. La conclusion rattache d’ailleurs nettement le texte au registre du conte : « le merveilleux [au sens ici de « surnaturel »] de cette entreprise… ». 

=== Le texte, qui n’a rien de l’aridité que l’on pourrait attendre d’un article de « dictionnaire », est donc plaisant. Mais s’agit-il d’une « belle histoire », avec une fin heureuse, comme dans le conte ?

  LA DÉNONCIATION 

La réponse négative à cette question conduit le lecteur à s’interroger sur la visée réelle du texte, et à décrypter la dénonciation qu’il cache. 

En fait, le conte est détourné de sa fonction première par le recours à l’absurde, en commençant par la présentation de la cause de la guerreSon point de départ apparaît futile : le délire d’un généalogiste, qui apparaît comme un charlatan, car que pourrait-il « prouve[r] » de sa théorie, puisqu’il s’agit d’« un pacte de famille il y a trois ou quatre cents ans avec une maison dont la mémoire même n’existe plus. » ? Rien d’historique dans cette affirmation, ce qui donne la valeur d’un oxymore à l’expression « droit divin », comme si la mort par « apoplexie » du « dernier possesseur » était un cadeau du ciel… La  revendication de lignage et de « pacte » apparaît donc comme une opportunité créée de toute pièce par la seule ambition du prince, ce que va confirmer l’argumentation de la « province » convoitée, que Voltaire amplifie par le discours rapporté indirect au rythme ternaire éloquent en gradation : « qu’elle ne le connaît pas », « qu’elle n’a nulle envie d’être gouvernée par lui », « que, pour donner des lois aux gens, il faut au moins avoir leur consentement ».  Voltaire rappelle ici la notion déjà avancée dans l’Encyclopédie, celle du droit inaliénable des peuples à décider de leur destin. Or ce droit est nié ici : « Cette provinces a beau protester […], ces discours ne parviennent pas seulement aux oreilles du prince ». Cela transforme à nouveau en oxymore la formule « droit […] incontestable », puisqu’il n’y a eu, en fait, aucun dialogue. 

=== Voltaire montre donc que les origines de la guerre sont dérisoires et injustes. 

Mais son déroulement renforce son impression d’absurdité, à travers l’image des combattantsOn notera déjà la contradiction lors du recrutement des soldats par le prince entre la formule « qui n’ont rien à perdre », alors qu’à la guerre on risque de perdre la vie, et entre la façon dont on les prépare par des manœuvres qui apparaissent sans logique, sans raison (« les fait tourner à droite et à gauche »), comme en une sorte de parade, et la stratégie qui est le propre de l’art militaire. Il en va de même pour les autres soldats, dont les causes du recrutement sont tout aussi absurdes. Leur gain, « cinq ou six sous à gagner pour eux », est une somme volontairement présentée comme dérisoire ; de même leur répartition entre les belligérants est ridiculisée par le lexique péjoratif, qui souligne l’absence de choix réel : « ils se divisent aussitôt en deux bandes comme des moissonneurs ».  Cela est repris par le jugement doublement négatif du narrateur : « non seulement sans avoir aucun intérêt au procès, mais sans savoir même de quoi il s’agit ». 

=== Le soldat n’est donc qu’un mercenaire, nullement concerné par la guerre qui se déroule. 

 L’entrée en scène des belligérants apparaît également tout à fait absurde, puisque seule la rumeur semble les pousser à ce qui n’est même plus désigné comme une guerre, mais plutôt comme une aventure : « qui entendent parler de cette équipée ». Parallèlement les jeux des alliances sont totalement ridiculisés par la double énumération ternaire à laquelle nulle raison n’est donnée : « tantôt trois contre trois, tantôt deux contre quatre, tantôt une contre cinq », où les chiffres paraissant totalement aléatoires, « se détestant toutes également les unes les autres, s’unissant et s’attaquant tour à tour ». 

La guerre de Sept Ans === Cela donne l’impression d’un désordre général, mais le lecteur de l’époque y reconnaîtra la guerre de Sept ans, conflit majeur du XVIII° siècle, masquée par prudence face à la censure : 

·         La volonté de l’Autriche de récupérer la riche province de Silésie, qu’elle avait cédée à la Prusse en 1748 (traité d’Aix-la-Chapelle et fin de la guerre de Succession d’Autriche), fut le principal motif du conflit. Marie-Thérèse, archiduchesse d’Autriche et reine de Hongrie et de Bohême, bénéficiait en 1756 du soutien de la Russie, de la Suède, de la Saxe, de l’Espagne et de la France. Ce fut Frédéric II de Prusse qui ouvrit toutefois les hostilités en attaquant et en s’emparant de la Saxe en août 1756. 

·         Durant la première moitié de la guerre, les Prussiens accumulèrent les victoires. Ils battirent les Français et les Autrichiens, en 1757, puis les Russes en 1758. Cependant, depuis l’entrée en guerre de la Suède (mars 1757), la Prusse se trouvait seule face à pratiquement toute l’Europe. Frédéric II fut dès lors contraint à une guerre défensive. En 1759, la Prusse-Orientale tomba aux mains des Russes et Berlin fut conquise. 

·         La situation des Prussiens était désespérée, mais deux facteurs importants contribuèrent à relancer leur puissance. L’un fut le soutien actif des Britanniques et des Hanovriens ; tous deux, restés jusqu’alors passifs, attaquèrent avec succès les Français. L’autre, plus important encore, fut le retrait de la guerre, en 1762, de la Russie et de la Suède. Frédéric II put se consacrer à la reconquête de la Silésie et battit les Autrichiens en 1762, contraints à engager les pourparlers de paix. 

=== Ainsi la dénonciation prend forme : on est bien éloigné du simple conte que démasque les procédés d’ironie employés par Voltaire.              

Mais le ton n’est pas seulement ironique : au fil du texte l’indignation de Voltaire va croissante pour condamner la guerre. On assiste à une montée de la barbarie très nette à travers la comparaisonLes « autres princes » sont comparés aux pires guerriers de l’Histoire, qu’ils dépassent, avec un lexique hyperboliques, et une allitération en [ R ] qui durcit la phrase : « plus de meurtriers que Gengis Khan, Tamerlan, Bajazet n’en traînèrent à leur suite ». Un conquérant mongol, Gengis Khan Gengis Khan (v.1162 – 1227) fut le premier empereur mongol. Il utilisa son génie politique et militaire pour unifier les tribus turques et mongoles de l’Asie centrale et ainsi fonder son empire, le plus vaste de tous les temps. Il mena pour cela la conquête de la majeure partie de l’Asie, incluant la Chine, la Russie, la Perse, le Moyen-Orient et l’Europe de l’Est. Tamerlan, le sultan conquérant Tamerlan (1336- 1405), parent éloigné de Gengis Khan, se considéra comme son fils spirituel. Son prénom, Timur, signifie « fer » en turco-mongol. Il se révéla un redoutable chef de guerre, bâtissant un immense empire reposant sur la force et la terreur. Le sultan Bajazet Quant à Bayazid Ier, en français Bajazet, (v. 1354-1403), il fut le quatrième sultan ottoman de Turquie. Il commença le blocus de Constantinople en 1394, conquit la Bulgarie, la Serbie et la Thessalie, fut vainqueur des croisés occidentaux envoyés au secours des Byzantins. Il en profita pour conquérir Athènes (1397) puis le Péloponnèse pendant qu’en Asie Mineure, il se rendait maître des dernières possessions de l’Empire byzantin. Il était sur le point de prendre Constantinople lorsque le conquérant mongol Tamerlan l’attaqua et le vainquit en 1402, à la bataille d’Angora (Ankara). Bajazet mourut prisonnier des Mongols. 

Le champ de bataille, peint par Kunersdorff L’image de la barbarie  est soutenue par un champ lexical. Le terme « meurtriers » (l. 14, repris l. 26), puis le verbe « s’acharner » montrent la volonté de détruire, enfin vient l’hyperbole : « toutes d’accord en un seul point, celui de faire tout le mal possible », formule inversée qui rappelle le conflit entre Voltaire et les Providentialistes qui, à la suite de Leibnitz, considéraient que le monde «était « le meilleur possible ». Le dernier paragraphe adopte un ton particulièrement polémique, avec le verbe « exterminer », précisé en gradation par « faire égorger », puis repris par « exterminés par le feu et par le fer », deux métonymies propres au registre tragique. À cela il faut ajouter les chiffres qui renforcent le cynisme total des chefs : « le bonheur de faire égorger deux ou trois mille hommes », cela ne paraît pas une victoire suffisante, il faut au moins « environ dix mille » morts ou « quelque ville […] détruite de fond en comble », pour que la victoire soit totale. 

La critique de la guerre, enfin, s’associe à celle de la religion. Elle figure déjà en filigrane dans le premier paragraphe puisque le prince s’accordait un « droit divin » sur la province grâce à la mort providentielle de son « dernier possesseur ». Mais cela s’amplifie à la fin du texte, où Voltaire montre l’association entre le pouvoir politique et la religion, complètement détournée de son rôle initial. Déjà avant la bataille, après l’antithèse, « le merveilleux de cette entreprise infernale », on note le contraste entre « fait bénir ses drapeaux et invoque Dieu solennellement » alors qu’il s’agit de faire exactement le contraire du message biblique (« Aime ton prochain comme toi-même »), c’est-à-dire d’« aller exterminer son prochain ». Dieu ne condamnerait-il donc plus les « meurtriers » ? Après la bataille, c’est encore pire, puisque Voltaire ironise sur le rôle des Te Deum, en utilisant, toujours par prudence face à la censure, une longue périphrase : « on chante à quatre parties une chanson assez longue, composée dans une langue inconnue à tous ceux qui ont combattu, et de plus toute farcie de barbarismes ». Il s’agit de « remercie[r] Dieu » pour les morts… mais uniquement s’ils sont suffisamment nombreux ! De plus, nul ne comprendra ce chant de « grâce » en latin. 

=== On est loin ici du ton plaisant et léger du conte, de la simple dérision : on sent dans ce passage toute la colère de Voltaire.   

CONCLUSION 

Curieusement, l’article ne développe pas une notion, contrairement à ce que faisait Jaucourt. C’est un récit, mais ce récit n’est pas gratuit, il livre aussi une position, une thèse, il est donc aussi de type argumentatif. Cette union entre un récit, sous lequel se cache une analogie avec les réalités d’une époque, et une leçon morale s’appelle un apologue.

La tonalité première pourrait être le merveilleux du conte. Mais très vite, par les exagérations, les antithèses, on démasque les signes de l’ironie, et l’on peut en déduire la position du philosophe à l’encontre des guerres et des prétentions abusives de toute monarchie absolue. 

=== C’est là l’avantage du conte philosophique : retenir l’intérêt du lecteur par la vivacité du récit, mais tout en sollicitant sa curiosité et en faisant appel à sa raison pour démasquer l’absurdité des comportements humains, et démythifier le rôle de la religion.  Ce jeu paradoxal entre deux niveaux du discours, d’une part la conversation spirituelle et plaisante, d’autre part l’indignation, la révolte et l’engagement militant font dire à Roland Barthes, dans un dossier du Monde, que « Voltaire part du futile, le maintient par la simple poussée de l’anecdote, mais chemin faisant prend en écharpe tout le sérieux du monde : l’histoire, les idées, les civilisations, les crimes, les rites, la mauvaise foi, bref tout ce tumulte dans quoi nous nous débattons encore. » Et Barthes d’ajouter : « Ne voyons-nous pas que ce sont tout de même les œuvres de fiction, si médiocres soient-elles artistiquement, qui ébranlent le mieux le sentiment politique ? » 

                                                             

Damilaville, « Encyclopédie », article « Paix » – Corpus : Dénoncer la guerre

19 février, 2010
Corpus, Le siècle des Lumières | Commentaires fermés

L’Encyclopédie, article « Paix »

 

 

La réflexion sur la guerre constituant un thème récurrent de la pensée philosophique du XVIIIe siècle, il est tout naturel que Damilaville en reprenne l’analyse dans l’article  » Paix « , montrant par ce choix à quel point les deux notions ne peuvent se définir que l’une par rapport à l’autre. 

L'Encyclopédie, dirigée par Diderot, sa première page Pour en savoir plus sur l’Encyclopédie, sur l’excellent site des expositions virtuelles de la Bibliothèque nationale de France (titre : « Les Lumières ! un héritage pour demain » : http://expositions.bnf.fr/lumieres/), on peut aussi consulter le dossier pédagogique spécifique : http://classes.bnf.fr/dossitsm/

Pour en savoir plus sur Etienne Noël Damilaville : http://www.memo.fr/article.asp?ID=VOL_U40_016 

Damilaville, Damilaville, Encyclopédie, article PaixComment l’éloge de la paix se change-t-il en un violent réquisitoire contre la guerre ?  

ETAT DE PAIX, ETAT DE GUERRE

Le premier paragraphe du texte s’ouvre sur une définition de la guerre présentée par une métaphore médicale,  » c’est une maladie « , filée  au cours du paragraphe à travers tout un champ lexical. L’image est permise par l’assimilation de la nation à un  » corps politique « , image née dans l’Antiquité, qui souligne l’union, la cohésion indispensable de tous les citoyens, ses « membres ». Ce terme  » corps  » justifie l’utilisation du champ lexical médical : « santé », « vigueur », « plaies profondes » et « guérir ».La guerre devient ainsi un état de trouble, de perturbation, d’anormalité destructrice. Les adjectifs,  » convulsive  » et  » violente « , soulignent le caractère incontrôlable, peut-être imprévisible, voire fatal, de la maladie, qui se rapproche d’une crise de folie.

On voit aussi apparaître dans ce paragraphe l’idée, chère à Rousseau : la guerre est « le fruit d’une dépravation des hommes » parce qu’il s’agit, dans la violence et la destruction, d’une détérioration de la nature humaine, de son « état naturel », non portée originellement à détruire. Cependant, alors que, pour Rousseau, « la propriété » est la première cause de la dépravation de l’homme, Damilaville va l’associer, lui, à la paix et au bonheur.  

 L'allégorie de la paix, peinte en 1629 par Rubens Damilaville oppose un état anormal et maladif à un état naturel et utile, efficace. D’un côté, comme le montre ce tableau, il situe la destruction, le désordre, la détérioration, de l’autre, la prospérité dans tous les domaines. La reprise de certains termes renforce la double idée de parallélisme et d’opposition entre les deux notions et les situations qu’engendrent respectivement la guerre et la paix.  

 

                    Paix 

              Guerre 

 » vigueur « 

 » dépeuple les États « 

 » ordre  » social

 » désordre « ,  » licence  » (= liberté incontrôlée)

« force » des lois « nécessaire »

 » lois… forcées de se taire « 

« elle favorise la population »

 » elle rend incertaines la liberté et la propriété « 

« favorise…l’agriculture »

 » les terres deviennent incultes et abandonnées « 

« favorise… le commerce

 » fait négliger le commerce « 

Cette opposition parallèle, presque terme à terme, associe la paix au « bonheur » dans une phrase qui se présente comme un bilan de l’énumération : « en un mot, elle procure au peuple le bonheur qui est le but de toute société ». On peut en conclure que l’auteur voit le bonheur comme une notion à la fois collective (« lois », « ordre social ») et individuelle (« liberté et propriété »), essentiellement fondé sur la prospérité économique : « agriculture » et « commerce ».

Or cela ne peut se réaliser sans une croissance démographique solide. D’où la fin du paragraphe : la guerre « sacrifie » le bonheur d’une « nation » par « la perte d’une multitude de ses membres ». Les ravages sont, en effet, indépendants du résultat des combats, comme le souligne l’antéposition de la négation « Jamais » qui détruit le superlatif suivant : « Jamais les triomphes les plus éclatants ne peuvent dédommager une nation ». Là encore, des termes antithétiques soulignent l’absence totale d’équilibre entre ce qu’apporte la guerre et ce qu’elle fait disparaître :  » triomphes les plus éclatants  » face à la  » perte d’une multitude de ses membres « ,  » victoires  » face aux  » plaies profondes « . 

=== Le paragraphe entier est donc construit à partir des deux notions antithétiques, l’une fortement valorisée, l’autre nettement dénoncée.

LE RÉQUISITOIRE

La fête de la déesse Raison pendant la Révolution Le deuxième paragraphe est, lui aussi, construit en deux étapes. La première met en place une situation hypothétique avec deux subordonnées qui rappellent que la domination de la raison est une caractéristique de l’idéal recherché par les philosophes du siècle des Lumières,  » si la raison gouvernait les hommes « , et plus particulièrement celui du monarque éclairé :  « l’empire qui lui est dû ». Mais le lecteur comprend immédiatement qu’il s’agit d’une situation utopique dans laquelle les hommes seraient raisonnables, puisque le connecteur d’opposition « Mais » va ensuite la détruire.

 La deuxième étape, avec la série de verbes au conditionnel  est une analyse de la conduite réelle des princes. L’auteur y énumère, sous forme négative, les conséquences des actes destructifs auxquels se livrent les « chefs des nations », directement accusés. Les négations permettent de créer des images très représentatives de l’état de violence qui transforme les êtres humains en êtres inhumains. On notera la comparaison à une folie  avec l’adverbe « inconsidérément » (sans réfléchir, aveuglément ) ou « les fureurs de la guerre », à prendre au sens étymologique,  ou celle à des « bêtes féroces ». Damilaville signale également l’irrespect du droit : « ils ne saisiraient pas toutes les occasions… ». Tous les prétextes sont donc utilisés, alors qu’il s’agit de pure cupidité : « ils ne regarderaient point avec envie ceux qu’elle a accordés à d’autres peuples ».

Parallèlement, toujours par antithèses, parce qu’il s’agit aussi de définir la paix, ses bienfaits sont soulignés, qui tous impliquent de surmonter le premier élan de violence pour prendre le temps de la réflexion, avec le champ lexical de la tranquillité : « Attentifs à conserver une tranquillité de qui dépend leur bonheur », « satisfaits des biens que la nature a distribués à tous ses enfants ». À la fin de cette partie une conclusion reprend celle du premier paragraphe : « les souverains sentiraient que des conquêtes payées du sang de leurs sujets ne valent jamais le prix qu’elles ont coûté » est symétrique à l’idée de « dédommager ». Ici il s’agit d’un appel non plus seulement à la raison, mais au cœur avec le verbe « sentir ». 

Enfin, l’‘utilisation du  » Mais  » souligne un retour à une réalité différente, celle de princes non gouvernés par la raison : toutes les hypothèses étaient donc bien irréelles. On trouve donc dans cette deuxième partie de paragraphe, de manière affirmative et à l’indicatif, ce qui était exprimé au conditionnel et de manière négative dans la première, en deux étapes, qui illustrent les deux cibles.

La première attaque vise les « nations ». L’emploi du présent, renforcé par l’adverbe « perpétuellement », ou par l’adjectif dans « volonté permanente », généralise une observation fortement critique. Le reproche porte sur un comportement fondé sur la peur d’autrui (« une défiance réciproque ») parce que règne partout l’injustice : « repousser les entreprises injustes des autres ou à en former elles-mêmes », « les prétextes les plus frivoles », avec le superlatif. Mais l’on note un paradoxe dans cette dénonciation entre la responsabilité affirmée des nations face à leurs choix (« on croirait qu’elles ont une volonté permanente de se priver des avantages… ») la formule « par une fatalité déplorable », au début de cette dénonciation. Elle rejette, en effet, la responsabilité sur le  » destin », comme si c’était lui qui causait cet aveuglement des « nations ».  S’il s’agit de « fatalité », comment la « raison » aurait-elle une prise sur elle ? On retrouve ce même paradoxe dans le fait de mettre sur le même plan les «avantages que la Providence ou l’industrie leur ont procurés » : est-ce le « destin » qui rend les nations prospères, ou l’action de ses citoyens ?

 === Comment expliquer ce double paradoxe ? Tout se passe comme si Jaucourt encadrait son analyse par des notions religieuses pour insister sur la fait que la guerre détruit ce que la volonté divine elle-même a voulu, en se plaçant ainsi du point de vue des croyants et non du simple libéralisme matérialiste, qui est sa propre conception . Ce serait alors une façon d’utiliser la religion pour impliquer tous les lecteurs. 

Les seconds coupables désignés sont les princes eux-mêmes. Damilaville met en relief une attitude aveugle, directement opposée à la raison, dictée par une soumission aux passions et aux ambitions :  » passions aveugles  » (l. 25, repris à la ligne 27),  » étendre les bornes « ,   » édifice chimérique de la gloire du conquérant « . La guerre est présentée donc comme le seul fait des « princes », qui ne se soucient que de leurs caprices territoriaux personnels aux dépens du « bonheur » de leurs sujets :  » peu occupés du bien de leurs sujets « ,  » le bonheur de ses peuples est la première victime qui est immolée à son caprice ». Cette phrase finale fait écho lexicalement au raisonnement posé dans le premier paragraphe aux lignes 5-6, avec la reprise de « sacrifie » (l. 11) par « immolée ». Il faut ajouter à cette attitude déraisonnable et peu digne de  » princes  » la responsabilité de l’entourage qui a tout intérêt à « allum[er] » ou à « entreten[ir] ces passions parce qu’eux-mêmes en tirent leur subsistance :  » ministres ambitieux « , « vues intéressées de ses courtisans »,  » guerriers dont la profession est incompatible avec le repos « , repris par « guerriers turbulents ». 

 

La dernière partie de l’extrait est consacrée à une observation critique de l’Histoire dans son déroulement : multiplicité des guerres et refus de la paix sont mis en valeur par les hyperboles (« dans tous les âges », « les effets les plus funestes ») et par la négation restrictive qui introduit une énumération violente et imagée des conséquences des guerres : « L’histoire ne nous fournit que des exemples de paix violées et de guerres injustes et cruelles, de champs dévastés, de villes réduites en cendres », complétée par la formule « carnage inutile ». Il s’agit pour l’auteur de susciter l’indignation par le recours au registre pathétique, en montrant l’absurdité des guerres. Avec  » le sang du citoyen s’est mêlé à celui de l’ennemi « , il met face à face responsables et victimes, agresseurs et agressés, renvoyé dos à dos par le terme « épuisement ». 

=== Ainsi Damilaville stigmatise les comportements des puissants qui ne conduisent, pour des rêves de gloire, qu’au malheur et à la destruction de leurs peuples, en opposition totale avec l’idéal du « monarque éclairé » 

 CONCLUSION

L’article est donc un réquisitoire contre la guerre pour conduire à un éloge de la paix, associé à une réflexion sur le bonheur, caractéristique de la quête du XVIII° siècle. L’efficacité dénonciatrice et polémique du texte vient de la constante opposition entre les résultats dévastateurs de la guerre et les effets bénéfiques et constructifs de la paix. Les deux tableaux, alternés ou mêlés, font apparaître chacun des deux états selon un rapprochement tantôt valorisant (éloge), tantôt dénonciateur (blâme). 

L’auteur s’y livre à une critique virulente des princes et des puissants qui les soutiennentElle s’inscrit dans le projet général du siècle des Lumières, qui est de combattre toutes les formes d’arbitraire et de mettre en relief les vertus d’un bon prince. On comprend alors l’importance des allusions à la raison, l’insistance sur la responsabilité de ceux qui dirigent et l’image de la guerre présentée comme une déviation de la nature humaine. Ce sont beaucoup plus les princes que les hommes qui sont ici visés par cette critique du pouvoir politique qui devrait, au contraire, être au service du bonheur des peuples.   

 

Montesquieu, « Lettres persanes », XIII – Corpus : dénoncer la guerre

19 février, 2010
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Lettres persanes

Depuis le XVII° siècle, les guerres  se sont multipliées, les guerres de succession comme celle dite de Trente ans, de 1618 à 1648 ravage l’Europe, puis vient la guerre de la LIgue d’Augsbourg (1688-1697). Le XVIII° siècle s’ouvre sur la guerre de Succession d’Espagne (1701-1714), la reprise, en France même des conflits religieux entre Protestants et Catholiques à cause de l’abolition de l’Edit de Nantes, puis viennent la grande guerre du Nord et la guerre dite de la Quadruple alliance, qui se déroule alors que Montesquieu rédige son oeuvre. La liste est longue des ravages que subissent les peuples… et le risque est grand de dénoncer cette politique de conquêtes. Cela justifie déjà la publication anonyme du roman en Hollande, et le recul de l’histoire en 1711, encore sous le règne de Louis XIV. 

Montesquieu, Montesquieu, Lettres Persanes, les Troglodytes

Quel rôle Montesquieu accorde-t-il à cet épisode guerrier qui vient troubler la vie des  Troglodytes ? 

LA REPRESENTATION DE LA GUERRE

La guerre de Trente ans, par Stéphane Thion Cette guerre apparaît comme une guerre subie, et non pas voulue.  Les Troglodytes n’en sont en rien responsables : c’est une guerre défensive contre une agression délibérée. La cause en est la rapacité de l’ennemi, rappelée par la litote de la 1ère phrase (« Tant de prospérités ne furent pas regardées sans envie. »), la formule « ils résolurent d’enlever leurs troupeaux » et à la fin du texte, « qui ne cherchaient que le butin », avec la négation restrictive.

De plus ils ont tout fait pour l’éviter : le discours des ambassadeurs, action démocratique puisqu’ils parlent au nom du peuple tout entier, est un discours qui fait appel à la raison des adversaires à travers les multiples questions oratoires au rythme ternaire afin de leur montrer qu’ils n’ont aucun droit ni raison valable de leur faire la guerre. C’est aussi un appel au pacifisme, par une offre généreuse de partage, soulignée par les impératifs et le futur de certitude : « Mettez bas les armes, venez au milieu de nous, et nous vous donnerons de tout cela… ». === Mais tout cela reste inutile : ils ne récoltent que « le mépris » des ennemis qui prennent cette négociation pour de la faiblesse. 

En revanche, on est frappé par le récit de son déroulement qui efface toutes les horreurs de la guerre. Ce mot n’est pas prononcé, les armes ne sont pas mentionnées, ni aucune action militaire, et la stratégie reste symbolique : « ils avaient mis les femmes et les enfants au milieu d’eux », pour bien montrer que c’est pour les défendre qu’ils combattent. Le mot « mort » n’apparaît qu’une fois : « une mort particulière à venger », sans qu’elle soit représentée. Son évocation se fait à travers le verbe « expirait », terme réservé à la tragédie, qui montre une mort noble et héroïque.  

Une image d'une mort héroïque : Décébale  C’est en fait une guerre héroïque, dont la noblesse ressort d’abord avec les causes qui la justifient : les cas particuliers (« pour son père », « pour sa femme et ses enfants », « pour ses frères », « pour ses amis ») sont amplifiés ensuite par l’intérêt général : « le peuple troglodyte », « la cause commune  ». On note aussi la représentation de l’enthousiasme (« une ardeur nouvelle s’était emparée de leur cœur ») que mettent en valeur les procédés de rythme avec les parallélismes (« l’un/un autre », « celui-ci/celui-là ») et l’amplification « tous ». On a ainsi l’image d’une émulation dans l’héroïsme : « la place de celui qui expirait était d’abord prise par un autre ». 

=== Ainsi cette guerre juste voit l’union de la communauté toute entière.

 LE SENS DE L’APOLOGUE

Le texte symbolise le combat du bien contre le mal. La valeur allégorique du récit est, en effet, signalée par la phrase qui tire le bilan dans le dernier paragraphe : « Tel fut le combat de l’injustice et de la vertu ».  En effet tout le récit est construit sur une opposition lexicale entre :  

BLÂME : « les  peuples voisins »

ÉLOGE : « un peuple »

« envie », « vain prétexte »

« injuste », « injustice » repris 3 fois

« mépris »

« bêtes farouches », « peuple sauvage »

« lâches », « honte »

« justes », « vertu » repris 2 fois

générosité : l.7-9

« innocence »

« ardeur », « cœur »

« cause commune »

soit le  matérialisme (« butin »)

soient les  valeurs spirituelles (vertu etc.)

Ce peuple est prêt à mourir pour la défense de ses valeurs. Cela se révèle par l’emploi des deux connecteurs « Mais ». A la ligne 10, les ambassadeurs annoncent clairement leur volonté : « Mais nous jurons… » ;  à la ligne 15, ils contredisent l’idée fasse de leurs ennemis : « Mais ils étaient bien disposés à la défense ». 

=== L’opposition est très accentuée, elle relève du manichéisme : les bons contre les méchants. 

En même temps l’extrait se rattache au genre de l’utopie, étymologiquement * ou-topos, le lieu qui n’existe pas, le lieu de nulle part. On notera, en effet, que le locuteur de la lettre (qui elle est située et datée pour conserver la fiction « persane ») disparaît totalement. Le récit se présente sans situation géographique, sans chronologie, avec une invraisemblance : il est peu plausible qu’un peuple « injuste » n’ait pas attaqué sans faire connaître leur « résolution », et ait pris la peine d’écouter des ambassadeurs…  Enfin nous n’avons aucun personnage nettement identifiable, ni données chiffrées sur cette guerre. 

Il s’agit donc plutôt, pour Montesquieu, de mettre en place un monde idéal, où les « peuples injustes » seraient irrémédiablement perdants face à « la vertu » qui dote l’homme d’une générosité et d’un courage sans mesure. On remarque qu’ici cette « vertu » n’est pas ici liée à un système politique nettement détaillé, ni à des lois, mais à la religion : « nous sommes justes et nous craignons les dieux », « nous jurons, par ce qu’il y a de plus sacré ». Cela fait de la victoire une sorte de récompense que la Providence accorderait aux peuples justes : le « nombre » des ennemis n’entre pas dans la balance… , l’adversaire va « fuir ». La phrase finale souligne ce triomphe quasi miraculeux avec un « et » qui marque la conséquence : « et ils cédèrent à la vertu des Troglodytes, même sans en être touchés ». 

=== On est bien dans un monde idéal et utopique. 

CONCLUSION

La vision de la guerre que donne ce texte est celle d’un juriste, puisque Montesquieu semble ici distinguer la guerre « injuste », qui serait la guerre offensive, d’une guerre « juste » qui, elle serait défensive, et n’interviendrait qu’après avoir épuisé toutes les possibilités dipomatiques. N’oublions pas que le règne de Louis XIV s’était terminé avec de nombreuses guerres, et que la Régence avait elle-même commencé avec la fin de la guerre de succession d’Espagne, puis, à partir de 1718, avec la guerre dite « de la Quadruple Alliance », en Italie, entre l’Espagne d’un côté, et une coalition de la France, du Royaume Uni, des Provinces Unies (la Hollande) et de l’Autriche, autant de guerres de conquêtes de territoires… auxquelles le lecteur de ce temps peut penser, même si le texte est daté fictivement de 1711. 

Néanmoins ce texte présente un caractère abstrait : on ne voit pas vraiment les combats, ni les souffrances causées par la guerre. Il s’agit davantage pour Montesquieu de proposer une réflexion morale sur la guerre sous la forme d’un récit, c’est-à-dire d’utiliser l’apologue, pour ne pas lasser son lecteur. Mais son pacifisme ressort tout de même. 

    

Corpus : « Dénoncer la guerre » – Introduction

19 février, 2010
Corpus, Le siècle des Lumières, Poésie, Roman | Commentaires fermés

Introduction

PROBLEMATIQUE 

De quelles armes disposent les écrivains pour dénoncer la guerre ? Pour aborder ce corpus, il est utile

- de rapporter chaque texte à la période historique que concernent à la fois le temps de l’écriture, et le temps auquel est censée se dérouler l’histoire évoquée, si elle n’est pas simultanée. Un site utile pour une 1ère recherche chronologique : http://lauhic.perso.neuf.fr/

- de posséder des connaissances sur les procédés propres à la dénonciation, notamment ceux qui soutiennent les registres satiriques et polémiques. On peut consulter avec profit le site généraliste : http://www.site-magister.com/regisd.htm

L’approche du corpus montre à quel point la censure va peser sur cette dénonciation, puisque les écrivains remettent en cause des politiques, touchent aux domaines de l’économie et de la religion. Cela les oblige donc à adopter des stratégies de « contournement », par exemple de recourir à l’apologue (fable, utopie, conte philosophique…) pendant tout l’Ancien Régime. On notera la différence avec l’avènement des libertés démocratiques, qui permettront aux attaques d’être plus directes et plus violentes.

Les analyses vont se proposer 3 observations :

- la recherche des cibles visées par les écrivains, qu’il s’agisse d’individus, directement nommés ou suggérés, d’institutions ou d’idéologies, voire d’un concept, tel le racisme ou le fanatisme ;

- l’explicitation des reproches lancés, et, parallèlement des idéaux proposés ;

- la stratégie mise en oeuvre pour argumenter, c’est-à-dire les arguments et leur organisation pour faire appel à la raison du lecteur, puis les procédés d’écriture élaborés pour toucher leurs sentiments, le tout pour le conduire à remettre en cause ses propres convictions, à délibérer sur les propositions qu’avancent les écrivains.

LA GUERRE

Rubens, allégorie de la guerre   L’observation de cette « allégorie de la guerre », peinte par Rubens en 1636 à l’occasion de la guerre de Trente ans qui déchira notamment la Flandre, permet de mettre en place les composantes que les textes retrouveront.

Au centre, casqué et reconnaissable par sa toge drapée rouge, symbole du pouvoir mais aussi du sang qu’il va répandre, le dieu Mars se précipite au combat, armé de son glaive, tandis que Vénus et les Amours tentent, vainement, de le retenir. Aucune beauté, aucun amour ne sont de force, semble-t-il, à arrêter ce dieu qui renverse tout sur son passage, et piétine les livres, symboles de la sagesse ! Face à lui, armée de sa torche, Alecto, une des érynies, les déesses vengeresses de la mythologie, le tire en avant, comme pour l’inciter encore davantage à la haine. On peut aussi identifier, renversés en bas du tableau, une femme au luth brisé (plus de musique, donc plus d’harmonie !), un architecte avec ses instruments à la main : c’est la ruine qui attend un pays en guerre. Une femme, apeurée, serre son enfant dans les bras : ne sont-ce pas les mères qui souffrent les premières lors des guerres ? En contraste de couleurs, à droite une femme représente l’Europe en deuil, suivie par un enfant qui porte le globe surmonté de la croix chrétienne. Désespérée, elle lève les bras vers le ciel comme pour implorer Dieu d’arrêter ce massacre… mais le ciel, tourmenté et enfumé ne paraît fournir aucune aide. On aperçoit même, en haut à droite du tableau, des figures monstrueuses qiu peuvent illustrer la famine, la peste, tous les maux qu’entraîne la guerre.

Dénoncer la guerre, c’est donc dénoncer la part animale, instinctive, qui mène l’homme à vouloir exterminer son prochain, c’est tenter de lui montrer qu’il se détruit lui-même, c’est l’amener à construire un monde plus juste, plus respectueux des libertés et des droits des peuples à diriger leur destin. C’est aussi lui faire comprendre que les guerres sont le plus souvent faites pour les intérêts des puissants, qui ne se soucient guère des vies humaines qu’ils leur sacrifient. En cela, ce corpus appelle le lecteur à plus de lucidité. On voit bien alors qu”analyser la dénonciation de la guerre revient à définir les droits légitimes de chaque être, et l’exercice du pouvoir.

Charles-Louis de Secondat, baron de Montesquieu, 1728 MONTESQUIEU, Lettres persanes, XIII, Histoire des troglodytes, 1721 

Les Lettres persanes de Montesquieu sont un échange de lettres entre deux Persans, Rica et Usbek, venus en France en 1711 (encore sous le règne de Louis XIV), et leurs amis restés en Perse. Cette fiction allie le roman exotique, alors à la mode, et un tableau de la France, depuis les moeurs de ses habitants jusqu’à son organisation politique, économique, ou ses pratiques religieuses. Mais dès la lettre XI, adressée par Usbek à Mirza,  Montesquieu développe un apologue autour de la vie d’un peuple imaginaire, les Troglodytes. Après la critique des méchants Troglodytes, vient l’utopie : une partie du peuple a survécu aux discordes : ce sont les « bons Troglodytes », vertueux donc prospères. Leur prospérité, malheureusement, fait des envieux, et la guerre se déclenche. Comment Montesquieu la représente-t-il ?

Voltaire  VOLTAIRE, Micromégas, 1752

C’est lors de son exil chez Mme. du Chêtelet, entre 1738 et 1739, que Voltaire (1694-1778) rédige Micromégas, conte philosophique qu’il ne prend guère au sérieux, ne le jugeant pas digne d’être publié. Il le remanie plus tard, à Berlin, pour divertir Frédéric II de Prusse par cette vision cocasse d’un géant, associé à un nain, tous deux voyageurs de l’espace, et le fait publier en 1752. Mais aujourd’hui, ce que Voltaire comparait aux « bouffonneries d’Arlequin » représente un parfait exemple du conte philosophique, permettant d’unir le divertissement et la réflexion sur l’homme et la société. Quelle critique de la barbarie des « terriens » Voltaire élabore-t-il ici ?

Portrait de Damilaville DAMILAVILLE, L’Encyclopédie, article « Paix », 1764 

Damilaville (1723-1768) fut l’ami et correspondant de Voltaire et de Diderot. A ce titre, il rédigea certains articles de l’Encyclopédie. Or la réflexion sur la guerre est un thème récurrent de la pensée philosophique du XVIIIe siècle. Damilaville en reprend l’analyse dans l’article  » Paix « , montrant par ce choix à quel point les deux notions ne peuvent se définir que l’une par rapport à l’autre. Ce qui frappe dans cet article qui décrit, en réalité, presque exclusivement la guerre, c’est la violence des critiques contre ce « carnage inutile » résultant des « passions aveugles » des princes. Comment l’éloge de la paix se change-t-il en un réquisitoire ? 

Voltaire, à 41 ans, portrait de Quentin de La Tour VOLTAIRE, Dictionnaire encyclopédique, article « Guerre », 1764

Cet écrivain (1694-1778), a abordé tous les genres littéraires. Mais il s’est aussi engagé directement dans les combats de son temps, notamment contre le fanatisme et l’intolérance, lors des affaires Calas, Sirven, Lally-Tollendal. Son Dictionnaire philosophique portatif, paru en 1764, puis réédité en 1769 avec des ajouts, enfin intitulé simplement Dictionnaire philosophique, comparé aux grandes manœuvres de l’Encyclopédie (440 articles), est une machine de guerre au format d’un livre de poche avec ses 118 articles. Mais l’œuvre n’en a pas moins été brûlée, donc jugée dangereuse. En quoi ce texte est-il typique de l’esprit voltairien  par le sujet qu’il traite et le ton employé ?

Arthur Rimbaud en 1872, par Carjat RIMBAUD, Poésies, « Le Mal », 1870

 « Le Mal », sonnet qui fait partie du recueil Poésies, publié à titre posthume en 1898, a été écrit sans doute à la fin de 1870, et remis au jeune poète Demeny dans ce qu’on appellera « le Cahier de Douai » . La jeunesse de Rimbaud (1854-1891), âgé de seize ans lors de cette guerre, qui se déroule dans sa région, le conduit à réagir violemment contre les atrocités commises. Le titre du poème montre bien sa révolte contre ceux que les victimes de la guerre laissent indifférents, mais reste tout de même énigmatique : quels sont donc les responsables de ce « mal » ?

Roger martin du Gard MARTIN DU GARD,  Les Thibault, « L’Eté 14″, 1936

 Dans son « roman-fleuve » de huit volumes, Les Thibault, Roger Martin du Gard relate la vie d’une famille bourgeoise de 1905 à 1918, à travers le destin de deux frères, Antoine et Jacques, que tout oppose malgré leur amour sincère. Le premier est médecin, passionné par sa profession dont il a fait son idéal, le cadet, lui, est un révolté, et cette révolte, dans l’avant-dernier tome, intitulé L »Eté 14, va se traduire par son militantisme pacifisme. Ce texte est celui d’un tract qu’il a rédigé pour appeler les combattants à la paix, et qu’il a l’intention de lancer d’un avion sur le front. Comment ce violent réquisitoire démythifie-t-il la guerre ?

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