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Archive pour le 19 février, 2010


Damilaville, « Encyclopédie », article « Paix » – Corpus : Dénoncer la guerre

19 février, 2010
Corpus, Le siècle des Lumières | Commentaires fermés

L’Encyclopédie, article « Paix »

 

 

La réflexion sur la guerre constituant un thème récurrent de la pensée philosophique du XVIIIe siècle, il est tout naturel que Damilaville en reprenne l’analyse dans l’article  » Paix « , montrant par ce choix à quel point les deux notions ne peuvent se définir que l’une par rapport à l’autre. 

L'Encyclopédie, dirigée par Diderot, sa première page Pour en savoir plus sur l’Encyclopédie, sur l’excellent site des expositions virtuelles de la Bibliothèque nationale de France (titre : « Les Lumières ! un héritage pour demain » : http://expositions.bnf.fr/lumieres/), on peut aussi consulter le dossier pédagogique spécifique : http://classes.bnf.fr/dossitsm/

Pour en savoir plus sur Etienne Noël Damilaville : http://www.memo.fr/article.asp?ID=VOL_U40_016 

Damilaville, Damilaville, Encyclopédie, article PaixComment l’éloge de la paix se change-t-il en un violent réquisitoire contre la guerre ?  

ETAT DE PAIX, ETAT DE GUERRE

Le premier paragraphe du texte s’ouvre sur une définition de la guerre présentée par une métaphore médicale,  » c’est une maladie « , filée  au cours du paragraphe à travers tout un champ lexical. L’image est permise par l’assimilation de la nation à un  » corps politique « , image née dans l’Antiquité, qui souligne l’union, la cohésion indispensable de tous les citoyens, ses « membres ». Ce terme  » corps  » justifie l’utilisation du champ lexical médical : « santé », « vigueur », « plaies profondes » et « guérir ».La guerre devient ainsi un état de trouble, de perturbation, d’anormalité destructrice. Les adjectifs,  » convulsive  » et  » violente « , soulignent le caractère incontrôlable, peut-être imprévisible, voire fatal, de la maladie, qui se rapproche d’une crise de folie.

On voit aussi apparaître dans ce paragraphe l’idée, chère à Rousseau : la guerre est « le fruit d’une dépravation des hommes » parce qu’il s’agit, dans la violence et la destruction, d’une détérioration de la nature humaine, de son « état naturel », non portée originellement à détruire. Cependant, alors que, pour Rousseau, « la propriété » est la première cause de la dépravation de l’homme, Damilaville va l’associer, lui, à la paix et au bonheur.  

 L'allégorie de la paix, peinte en 1629 par Rubens Damilaville oppose un état anormal et maladif à un état naturel et utile, efficace. D’un côté, comme le montre ce tableau, il situe la destruction, le désordre, la détérioration, de l’autre, la prospérité dans tous les domaines. La reprise de certains termes renforce la double idée de parallélisme et d’opposition entre les deux notions et les situations qu’engendrent respectivement la guerre et la paix.  

 

                    Paix 

              Guerre 

 » vigueur « 

 » dépeuple les États « 

 » ordre  » social

 » désordre « ,  » licence  » (= liberté incontrôlée)

« force » des lois « nécessaire »

 » lois… forcées de se taire « 

« elle favorise la population »

 » elle rend incertaines la liberté et la propriété « 

« favorise…l’agriculture »

 » les terres deviennent incultes et abandonnées « 

« favorise… le commerce

 » fait négliger le commerce « 

Cette opposition parallèle, presque terme à terme, associe la paix au « bonheur » dans une phrase qui se présente comme un bilan de l’énumération : « en un mot, elle procure au peuple le bonheur qui est le but de toute société ». On peut en conclure que l’auteur voit le bonheur comme une notion à la fois collective (« lois », « ordre social ») et individuelle (« liberté et propriété »), essentiellement fondé sur la prospérité économique : « agriculture » et « commerce ».

Or cela ne peut se réaliser sans une croissance démographique solide. D’où la fin du paragraphe : la guerre « sacrifie » le bonheur d’une « nation » par « la perte d’une multitude de ses membres ». Les ravages sont, en effet, indépendants du résultat des combats, comme le souligne l’antéposition de la négation « Jamais » qui détruit le superlatif suivant : « Jamais les triomphes les plus éclatants ne peuvent dédommager une nation ». Là encore, des termes antithétiques soulignent l’absence totale d’équilibre entre ce qu’apporte la guerre et ce qu’elle fait disparaître :  » triomphes les plus éclatants  » face à la  » perte d’une multitude de ses membres « ,  » victoires  » face aux  » plaies profondes « . 

=== Le paragraphe entier est donc construit à partir des deux notions antithétiques, l’une fortement valorisée, l’autre nettement dénoncée.

LE RÉQUISITOIRE

La fête de la déesse Raison pendant la Révolution Le deuxième paragraphe est, lui aussi, construit en deux étapes. La première met en place une situation hypothétique avec deux subordonnées qui rappellent que la domination de la raison est une caractéristique de l’idéal recherché par les philosophes du siècle des Lumières,  » si la raison gouvernait les hommes « , et plus particulièrement celui du monarque éclairé :  « l’empire qui lui est dû ». Mais le lecteur comprend immédiatement qu’il s’agit d’une situation utopique dans laquelle les hommes seraient raisonnables, puisque le connecteur d’opposition « Mais » va ensuite la détruire.

 La deuxième étape, avec la série de verbes au conditionnel  est une analyse de la conduite réelle des princes. L’auteur y énumère, sous forme négative, les conséquences des actes destructifs auxquels se livrent les « chefs des nations », directement accusés. Les négations permettent de créer des images très représentatives de l’état de violence qui transforme les êtres humains en êtres inhumains. On notera la comparaison à une folie  avec l’adverbe « inconsidérément » (sans réfléchir, aveuglément ) ou « les fureurs de la guerre », à prendre au sens étymologique,  ou celle à des « bêtes féroces ». Damilaville signale également l’irrespect du droit : « ils ne saisiraient pas toutes les occasions… ». Tous les prétextes sont donc utilisés, alors qu’il s’agit de pure cupidité : « ils ne regarderaient point avec envie ceux qu’elle a accordés à d’autres peuples ».

Parallèlement, toujours par antithèses, parce qu’il s’agit aussi de définir la paix, ses bienfaits sont soulignés, qui tous impliquent de surmonter le premier élan de violence pour prendre le temps de la réflexion, avec le champ lexical de la tranquillité : « Attentifs à conserver une tranquillité de qui dépend leur bonheur », « satisfaits des biens que la nature a distribués à tous ses enfants ». À la fin de cette partie une conclusion reprend celle du premier paragraphe : « les souverains sentiraient que des conquêtes payées du sang de leurs sujets ne valent jamais le prix qu’elles ont coûté » est symétrique à l’idée de « dédommager ». Ici il s’agit d’un appel non plus seulement à la raison, mais au cœur avec le verbe « sentir ». 

Enfin, l’‘utilisation du  » Mais  » souligne un retour à une réalité différente, celle de princes non gouvernés par la raison : toutes les hypothèses étaient donc bien irréelles. On trouve donc dans cette deuxième partie de paragraphe, de manière affirmative et à l’indicatif, ce qui était exprimé au conditionnel et de manière négative dans la première, en deux étapes, qui illustrent les deux cibles.

La première attaque vise les « nations ». L’emploi du présent, renforcé par l’adverbe « perpétuellement », ou par l’adjectif dans « volonté permanente », généralise une observation fortement critique. Le reproche porte sur un comportement fondé sur la peur d’autrui (« une défiance réciproque ») parce que règne partout l’injustice : « repousser les entreprises injustes des autres ou à en former elles-mêmes », « les prétextes les plus frivoles », avec le superlatif. Mais l’on note un paradoxe dans cette dénonciation entre la responsabilité affirmée des nations face à leurs choix (« on croirait qu’elles ont une volonté permanente de se priver des avantages… ») la formule « par une fatalité déplorable », au début de cette dénonciation. Elle rejette, en effet, la responsabilité sur le  » destin », comme si c’était lui qui causait cet aveuglement des « nations ».  S’il s’agit de « fatalité », comment la « raison » aurait-elle une prise sur elle ? On retrouve ce même paradoxe dans le fait de mettre sur le même plan les «avantages que la Providence ou l’industrie leur ont procurés » : est-ce le « destin » qui rend les nations prospères, ou l’action de ses citoyens ?

 === Comment expliquer ce double paradoxe ? Tout se passe comme si Jaucourt encadrait son analyse par des notions religieuses pour insister sur la fait que la guerre détruit ce que la volonté divine elle-même a voulu, en se plaçant ainsi du point de vue des croyants et non du simple libéralisme matérialiste, qui est sa propre conception . Ce serait alors une façon d’utiliser la religion pour impliquer tous les lecteurs. 

Les seconds coupables désignés sont les princes eux-mêmes. Damilaville met en relief une attitude aveugle, directement opposée à la raison, dictée par une soumission aux passions et aux ambitions :  » passions aveugles  » (l. 25, repris à la ligne 27),  » étendre les bornes « ,   » édifice chimérique de la gloire du conquérant « . La guerre est présentée donc comme le seul fait des « princes », qui ne se soucient que de leurs caprices territoriaux personnels aux dépens du « bonheur » de leurs sujets :  » peu occupés du bien de leurs sujets « ,  » le bonheur de ses peuples est la première victime qui est immolée à son caprice ». Cette phrase finale fait écho lexicalement au raisonnement posé dans le premier paragraphe aux lignes 5-6, avec la reprise de « sacrifie » (l. 11) par « immolée ». Il faut ajouter à cette attitude déraisonnable et peu digne de  » princes  » la responsabilité de l’entourage qui a tout intérêt à « allum[er] » ou à « entreten[ir] ces passions parce qu’eux-mêmes en tirent leur subsistance :  » ministres ambitieux « , « vues intéressées de ses courtisans »,  » guerriers dont la profession est incompatible avec le repos « , repris par « guerriers turbulents ». 

 

La dernière partie de l’extrait est consacrée à une observation critique de l’Histoire dans son déroulement : multiplicité des guerres et refus de la paix sont mis en valeur par les hyperboles (« dans tous les âges », « les effets les plus funestes ») et par la négation restrictive qui introduit une énumération violente et imagée des conséquences des guerres : « L’histoire ne nous fournit que des exemples de paix violées et de guerres injustes et cruelles, de champs dévastés, de villes réduites en cendres », complétée par la formule « carnage inutile ». Il s’agit pour l’auteur de susciter l’indignation par le recours au registre pathétique, en montrant l’absurdité des guerres. Avec  » le sang du citoyen s’est mêlé à celui de l’ennemi « , il met face à face responsables et victimes, agresseurs et agressés, renvoyé dos à dos par le terme « épuisement ». 

=== Ainsi Damilaville stigmatise les comportements des puissants qui ne conduisent, pour des rêves de gloire, qu’au malheur et à la destruction de leurs peuples, en opposition totale avec l’idéal du « monarque éclairé » 

 CONCLUSION

L’article est donc un réquisitoire contre la guerre pour conduire à un éloge de la paix, associé à une réflexion sur le bonheur, caractéristique de la quête du XVIII° siècle. L’efficacité dénonciatrice et polémique du texte vient de la constante opposition entre les résultats dévastateurs de la guerre et les effets bénéfiques et constructifs de la paix. Les deux tableaux, alternés ou mêlés, font apparaître chacun des deux états selon un rapprochement tantôt valorisant (éloge), tantôt dénonciateur (blâme). 

L’auteur s’y livre à une critique virulente des princes et des puissants qui les soutiennentElle s’inscrit dans le projet général du siècle des Lumières, qui est de combattre toutes les formes d’arbitraire et de mettre en relief les vertus d’un bon prince. On comprend alors l’importance des allusions à la raison, l’insistance sur la responsabilité de ceux qui dirigent et l’image de la guerre présentée comme une déviation de la nature humaine. Ce sont beaucoup plus les princes que les hommes qui sont ici visés par cette critique du pouvoir politique qui devrait, au contraire, être au service du bonheur des peuples.   

 

Montesquieu, « Lettres persanes », XIII – Corpus : dénoncer la guerre

19 février, 2010
Corpus, Le siècle des Lumières | Commentaires fermés

Lettres persanes

Depuis le XVII° siècle, les guerres  se sont multipliées, les guerres de succession comme celle dite de Trente ans, de 1618 à 1648 ravage l’Europe, puis vient la guerre de la LIgue d’Augsbourg (1688-1697). Le XVIII° siècle s’ouvre sur la guerre de Succession d’Espagne (1701-1714), la reprise, en France même des conflits religieux entre Protestants et Catholiques à cause de l’abolition de l’Edit de Nantes, puis viennent la grande guerre du Nord et la guerre dite de la Quadruple alliance, qui se déroule alors que Montesquieu rédige son oeuvre. La liste est longue des ravages que subissent les peuples… et le risque est grand de dénoncer cette politique de conquêtes. Cela justifie déjà la publication anonyme du roman en Hollande, et le recul de l’histoire en 1711, encore sous le règne de Louis XIV. 

Montesquieu, Montesquieu, Lettres Persanes, les Troglodytes

Quel rôle Montesquieu accorde-t-il à cet épisode guerrier qui vient troubler la vie des  Troglodytes ? 

LA REPRESENTATION DE LA GUERRE

La guerre de Trente ans, par Stéphane Thion Cette guerre apparaît comme une guerre subie, et non pas voulue.  Les Troglodytes n’en sont en rien responsables : c’est une guerre défensive contre une agression délibérée. La cause en est la rapacité de l’ennemi, rappelée par la litote de la 1ère phrase (« Tant de prospérités ne furent pas regardées sans envie. »), la formule « ils résolurent d’enlever leurs troupeaux » et à la fin du texte, « qui ne cherchaient que le butin », avec la négation restrictive.

De plus ils ont tout fait pour l’éviter : le discours des ambassadeurs, action démocratique puisqu’ils parlent au nom du peuple tout entier, est un discours qui fait appel à la raison des adversaires à travers les multiples questions oratoires au rythme ternaire afin de leur montrer qu’ils n’ont aucun droit ni raison valable de leur faire la guerre. C’est aussi un appel au pacifisme, par une offre généreuse de partage, soulignée par les impératifs et le futur de certitude : « Mettez bas les armes, venez au milieu de nous, et nous vous donnerons de tout cela… ». === Mais tout cela reste inutile : ils ne récoltent que « le mépris » des ennemis qui prennent cette négociation pour de la faiblesse. 

En revanche, on est frappé par le récit de son déroulement qui efface toutes les horreurs de la guerre. Ce mot n’est pas prononcé, les armes ne sont pas mentionnées, ni aucune action militaire, et la stratégie reste symbolique : « ils avaient mis les femmes et les enfants au milieu d’eux », pour bien montrer que c’est pour les défendre qu’ils combattent. Le mot « mort » n’apparaît qu’une fois : « une mort particulière à venger », sans qu’elle soit représentée. Son évocation se fait à travers le verbe « expirait », terme réservé à la tragédie, qui montre une mort noble et héroïque.  

Une image d'une mort héroïque : Décébale  C’est en fait une guerre héroïque, dont la noblesse ressort d’abord avec les causes qui la justifient : les cas particuliers (« pour son père », « pour sa femme et ses enfants », « pour ses frères », « pour ses amis ») sont amplifiés ensuite par l’intérêt général : « le peuple troglodyte », « la cause commune  ». On note aussi la représentation de l’enthousiasme (« une ardeur nouvelle s’était emparée de leur cœur ») que mettent en valeur les procédés de rythme avec les parallélismes (« l’un/un autre », « celui-ci/celui-là ») et l’amplification « tous ». On a ainsi l’image d’une émulation dans l’héroïsme : « la place de celui qui expirait était d’abord prise par un autre ». 

=== Ainsi cette guerre juste voit l’union de la communauté toute entière.

 LE SENS DE L’APOLOGUE

Le texte symbolise le combat du bien contre le mal. La valeur allégorique du récit est, en effet, signalée par la phrase qui tire le bilan dans le dernier paragraphe : « Tel fut le combat de l’injustice et de la vertu ».  En effet tout le récit est construit sur une opposition lexicale entre :  

BLÂME : « les  peuples voisins »

ÉLOGE : « un peuple »

« envie », « vain prétexte »

« injuste », « injustice » repris 3 fois

« mépris »

« bêtes farouches », « peuple sauvage »

« lâches », « honte »

« justes », « vertu » repris 2 fois

générosité : l.7-9

« innocence »

« ardeur », « cœur »

« cause commune »

soit le  matérialisme (« butin »)

soient les  valeurs spirituelles (vertu etc.)

Ce peuple est prêt à mourir pour la défense de ses valeurs. Cela se révèle par l’emploi des deux connecteurs « Mais ». A la ligne 10, les ambassadeurs annoncent clairement leur volonté : « Mais nous jurons… » ;  à la ligne 15, ils contredisent l’idée fasse de leurs ennemis : « Mais ils étaient bien disposés à la défense ». 

=== L’opposition est très accentuée, elle relève du manichéisme : les bons contre les méchants. 

En même temps l’extrait se rattache au genre de l’utopie, étymologiquement * ou-topos, le lieu qui n’existe pas, le lieu de nulle part. On notera, en effet, que le locuteur de la lettre (qui elle est située et datée pour conserver la fiction « persane ») disparaît totalement. Le récit se présente sans situation géographique, sans chronologie, avec une invraisemblance : il est peu plausible qu’un peuple « injuste » n’ait pas attaqué sans faire connaître leur « résolution », et ait pris la peine d’écouter des ambassadeurs…  Enfin nous n’avons aucun personnage nettement identifiable, ni données chiffrées sur cette guerre. 

Il s’agit donc plutôt, pour Montesquieu, de mettre en place un monde idéal, où les « peuples injustes » seraient irrémédiablement perdants face à « la vertu » qui dote l’homme d’une générosité et d’un courage sans mesure. On remarque qu’ici cette « vertu » n’est pas ici liée à un système politique nettement détaillé, ni à des lois, mais à la religion : « nous sommes justes et nous craignons les dieux », « nous jurons, par ce qu’il y a de plus sacré ». Cela fait de la victoire une sorte de récompense que la Providence accorderait aux peuples justes : le « nombre » des ennemis n’entre pas dans la balance… , l’adversaire va « fuir ». La phrase finale souligne ce triomphe quasi miraculeux avec un « et » qui marque la conséquence : « et ils cédèrent à la vertu des Troglodytes, même sans en être touchés ». 

=== On est bien dans un monde idéal et utopique. 

CONCLUSION

La vision de la guerre que donne ce texte est celle d’un juriste, puisque Montesquieu semble ici distinguer la guerre « injuste », qui serait la guerre offensive, d’une guerre « juste » qui, elle serait défensive, et n’interviendrait qu’après avoir épuisé toutes les possibilités dipomatiques. N’oublions pas que le règne de Louis XIV s’était terminé avec de nombreuses guerres, et que la Régence avait elle-même commencé avec la fin de la guerre de succession d’Espagne, puis, à partir de 1718, avec la guerre dite « de la Quadruple Alliance », en Italie, entre l’Espagne d’un côté, et une coalition de la France, du Royaume Uni, des Provinces Unies (la Hollande) et de l’Autriche, autant de guerres de conquêtes de territoires… auxquelles le lecteur de ce temps peut penser, même si le texte est daté fictivement de 1711. 

Néanmoins ce texte présente un caractère abstrait : on ne voit pas vraiment les combats, ni les souffrances causées par la guerre. Il s’agit davantage pour Montesquieu de proposer une réflexion morale sur la guerre sous la forme d’un récit, c’est-à-dire d’utiliser l’apologue, pour ne pas lasser son lecteur. Mais son pacifisme ressort tout de même. 

    

Corpus : « Dénoncer la guerre » – Introduction

19 février, 2010
Corpus, Le siècle des Lumières, Poésie, Roman | Commentaires fermés

Introduction

PROBLEMATIQUE 

De quelles armes disposent les écrivains pour dénoncer la guerre ? Pour aborder ce corpus, il est utile

- de rapporter chaque texte à la période historique que concernent à la fois le temps de l’écriture, et le temps auquel est censée se dérouler l’histoire évoquée, si elle n’est pas simultanée. Un site utile pour une 1ère recherche chronologique : http://lauhic.perso.neuf.fr/

- de posséder des connaissances sur les procédés propres à la dénonciation, notamment ceux qui soutiennent les registres satiriques et polémiques. On peut consulter avec profit le site généraliste : http://www.site-magister.com/regisd.htm

L’approche du corpus montre à quel point la censure va peser sur cette dénonciation, puisque les écrivains remettent en cause des politiques, touchent aux domaines de l’économie et de la religion. Cela les oblige donc à adopter des stratégies de « contournement », par exemple de recourir à l’apologue (fable, utopie, conte philosophique…) pendant tout l’Ancien Régime. On notera la différence avec l’avènement des libertés démocratiques, qui permettront aux attaques d’être plus directes et plus violentes.

Les analyses vont se proposer 3 observations :

- la recherche des cibles visées par les écrivains, qu’il s’agisse d’individus, directement nommés ou suggérés, d’institutions ou d’idéologies, voire d’un concept, tel le racisme ou le fanatisme ;

- l’explicitation des reproches lancés, et, parallèlement des idéaux proposés ;

- la stratégie mise en oeuvre pour argumenter, c’est-à-dire les arguments et leur organisation pour faire appel à la raison du lecteur, puis les procédés d’écriture élaborés pour toucher leurs sentiments, le tout pour le conduire à remettre en cause ses propres convictions, à délibérer sur les propositions qu’avancent les écrivains.

LA GUERRE

Rubens, allégorie de la guerre   L’observation de cette « allégorie de la guerre », peinte par Rubens en 1636 à l’occasion de la guerre de Trente ans qui déchira notamment la Flandre, permet de mettre en place les composantes que les textes retrouveront.

Au centre, casqué et reconnaissable par sa toge drapée rouge, symbole du pouvoir mais aussi du sang qu’il va répandre, le dieu Mars se précipite au combat, armé de son glaive, tandis que Vénus et les Amours tentent, vainement, de le retenir. Aucune beauté, aucun amour ne sont de force, semble-t-il, à arrêter ce dieu qui renverse tout sur son passage, et piétine les livres, symboles de la sagesse ! Face à lui, armée de sa torche, Alecto, une des érynies, les déesses vengeresses de la mythologie, le tire en avant, comme pour l’inciter encore davantage à la haine. On peut aussi identifier, renversés en bas du tableau, une femme au luth brisé (plus de musique, donc plus d’harmonie !), un architecte avec ses instruments à la main : c’est la ruine qui attend un pays en guerre. Une femme, apeurée, serre son enfant dans les bras : ne sont-ce pas les mères qui souffrent les premières lors des guerres ? En contraste de couleurs, à droite une femme représente l’Europe en deuil, suivie par un enfant qui porte le globe surmonté de la croix chrétienne. Désespérée, elle lève les bras vers le ciel comme pour implorer Dieu d’arrêter ce massacre… mais le ciel, tourmenté et enfumé ne paraît fournir aucune aide. On aperçoit même, en haut à droite du tableau, des figures monstrueuses qiu peuvent illustrer la famine, la peste, tous les maux qu’entraîne la guerre.

Dénoncer la guerre, c’est donc dénoncer la part animale, instinctive, qui mène l’homme à vouloir exterminer son prochain, c’est tenter de lui montrer qu’il se détruit lui-même, c’est l’amener à construire un monde plus juste, plus respectueux des libertés et des droits des peuples à diriger leur destin. C’est aussi lui faire comprendre que les guerres sont le plus souvent faites pour les intérêts des puissants, qui ne se soucient guère des vies humaines qu’ils leur sacrifient. En cela, ce corpus appelle le lecteur à plus de lucidité. On voit bien alors qu”analyser la dénonciation de la guerre revient à définir les droits légitimes de chaque être, et l’exercice du pouvoir.

Charles-Louis de Secondat, baron de Montesquieu, 1728 MONTESQUIEU, Lettres persanes, XIII, Histoire des troglodytes, 1721 

Les Lettres persanes de Montesquieu sont un échange de lettres entre deux Persans, Rica et Usbek, venus en France en 1711 (encore sous le règne de Louis XIV), et leurs amis restés en Perse. Cette fiction allie le roman exotique, alors à la mode, et un tableau de la France, depuis les moeurs de ses habitants jusqu’à son organisation politique, économique, ou ses pratiques religieuses. Mais dès la lettre XI, adressée par Usbek à Mirza,  Montesquieu développe un apologue autour de la vie d’un peuple imaginaire, les Troglodytes. Après la critique des méchants Troglodytes, vient l’utopie : une partie du peuple a survécu aux discordes : ce sont les « bons Troglodytes », vertueux donc prospères. Leur prospérité, malheureusement, fait des envieux, et la guerre se déclenche. Comment Montesquieu la représente-t-il ?

Voltaire  VOLTAIRE, Micromégas, 1752

C’est lors de son exil chez Mme. du Chêtelet, entre 1738 et 1739, que Voltaire (1694-1778) rédige Micromégas, conte philosophique qu’il ne prend guère au sérieux, ne le jugeant pas digne d’être publié. Il le remanie plus tard, à Berlin, pour divertir Frédéric II de Prusse par cette vision cocasse d’un géant, associé à un nain, tous deux voyageurs de l’espace, et le fait publier en 1752. Mais aujourd’hui, ce que Voltaire comparait aux « bouffonneries d’Arlequin » représente un parfait exemple du conte philosophique, permettant d’unir le divertissement et la réflexion sur l’homme et la société. Quelle critique de la barbarie des « terriens » Voltaire élabore-t-il ici ?

Portrait de Damilaville DAMILAVILLE, L’Encyclopédie, article « Paix », 1764 

Damilaville (1723-1768) fut l’ami et correspondant de Voltaire et de Diderot. A ce titre, il rédigea certains articles de l’Encyclopédie. Or la réflexion sur la guerre est un thème récurrent de la pensée philosophique du XVIIIe siècle. Damilaville en reprend l’analyse dans l’article  » Paix « , montrant par ce choix à quel point les deux notions ne peuvent se définir que l’une par rapport à l’autre. Ce qui frappe dans cet article qui décrit, en réalité, presque exclusivement la guerre, c’est la violence des critiques contre ce « carnage inutile » résultant des « passions aveugles » des princes. Comment l’éloge de la paix se change-t-il en un réquisitoire ? 

Voltaire, à 41 ans, portrait de Quentin de La Tour VOLTAIRE, Dictionnaire encyclopédique, article « Guerre », 1764

Cet écrivain (1694-1778), a abordé tous les genres littéraires. Mais il s’est aussi engagé directement dans les combats de son temps, notamment contre le fanatisme et l’intolérance, lors des affaires Calas, Sirven, Lally-Tollendal. Son Dictionnaire philosophique portatif, paru en 1764, puis réédité en 1769 avec des ajouts, enfin intitulé simplement Dictionnaire philosophique, comparé aux grandes manœuvres de l’Encyclopédie (440 articles), est une machine de guerre au format d’un livre de poche avec ses 118 articles. Mais l’œuvre n’en a pas moins été brûlée, donc jugée dangereuse. En quoi ce texte est-il typique de l’esprit voltairien  par le sujet qu’il traite et le ton employé ?

Arthur Rimbaud en 1872, par Carjat RIMBAUD, Poésies, « Le Mal », 1870

 « Le Mal », sonnet qui fait partie du recueil Poésies, publié à titre posthume en 1898, a été écrit sans doute à la fin de 1870, et remis au jeune poète Demeny dans ce qu’on appellera « le Cahier de Douai » . La jeunesse de Rimbaud (1854-1891), âgé de seize ans lors de cette guerre, qui se déroule dans sa région, le conduit à réagir violemment contre les atrocités commises. Le titre du poème montre bien sa révolte contre ceux que les victimes de la guerre laissent indifférents, mais reste tout de même énigmatique : quels sont donc les responsables de ce « mal » ?

Roger martin du Gard MARTIN DU GARD,  Les Thibault, « L’Eté 14″, 1936

 Dans son « roman-fleuve » de huit volumes, Les Thibault, Roger Martin du Gard relate la vie d’une famille bourgeoise de 1905 à 1918, à travers le destin de deux frères, Antoine et Jacques, que tout oppose malgré leur amour sincère. Le premier est médecin, passionné par sa profession dont il a fait son idéal, le cadet, lui, est un révolté, et cette révolte, dans l’avant-dernier tome, intitulé L »Eté 14, va se traduire par son militantisme pacifisme. Ce texte est celui d’un tract qu’il a rédigé pour appeler les combattants à la paix, et qu’il a l’intention de lancer d’un avion sur le front. Comment ce violent réquisitoire démythifie-t-il la guerre ?

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