Aimer-la-littérature

Bienvenue sur mon blog

  • Accueil
  • > Archives pour le Samedi 20 février 2010
Archive pour le 20 février, 2010


Rimbaud, « Poésies », « Le Mal », 1870 – Corpus : Dénoncer la guerre

20 février, 2010
Corpus, Poésie | Commentaires fermés

Poésies,  »Le Mal »

 INTRODUCTION

Ce sonnet de Rimbaud date de la fin du XIXème siècle, mais le jeune poète reprend, sans doute sous l’influence de ses études littéraires, les thèmes développés par Voltaire et les philosophes du XVIII°, réactivés lors de la guerre de 1870 contre la Prusse. La jeunesse de Rimbaud, âgé de seize ans lors de cette guerre qui se déroule près de sa région natale, le conduit à réagir vioemment contre les atrocités commises.

Rimbaud, les oeuvres complètes « Le Mal », sonnet qui fait partie du recueil Poésies, publié à titre posthume en 1898, a été écrit sans doute à la fin de 1870, et remis au jeune poète Demeny dans ce qu’on appellera « le Cahier de Douai » . Plus tard, Rimbaud lui demande de détruire ces poèmes, qu’il juge maladroits et enfantins, ce que ne fera pas Demeny… Le titre du poème révèle sa révolte contre ceux que les victimes de la guerre laissent indifférents, mais sans préciser les responsables accusés.

Rimbaud, Rimbaud, Poésies, Le Mal Comment Rimbaud formule-t-il sa dénonciation de la guerre et ses accusations ?

 LA PEINTURE DE LA GUERRE

Ce sonnet peint, à travers la structure énumérative des deux quatrains, et la reprise anaphorique de la subordonnée de temps (« tandis que ») l’horreur qui règne sur le champ de bataille. Rimbaud, dans sa description, souligne la violence de la guerre, mais s’attache aussi à en présenter les victimes.

Les combats violents à Champigny L’ouverture du sonnet est particulièrement frappante avec l’expression « crachats rouges de la mitraille » qui combine plusieurs procédés. On y reconnaît d’abord une métaphore : la couleur est choisie pour suggérer le sang qui coule à l’arrivée des obus et des balles, représentés, eux, par une métonymie, « la mitraille ». Cette couleur est mise en évidence par le choix des rimes croisées, inhabituelles dans les quatrains d’un sonnet classique, qui oppose « mitraille » à « ciel bleu ». A cela s’ajoute le lexique péjoratif, avec le mot « crachat » qui connote le mépris pour la vie humaine qui constitue l’essence même de la guerre.

=== On en arrive ainsi à une allégorie, représentation concrète d’une notion abstraite : la guerre ressemble à un monstre crachant sa salive de « feu » sur les hommes. 

Cette image est renforcée par le jeu des sonorités. Celles,  désagréables, du mot « crachats », sont soutenues par  l’allitération du [ R ] dans l’ensemble du quatrain, seul ou associé au [ t ] et au [ K ] comme pour reproduire le bruit assourdissant des tirs de canons. Une autre allitération est introduite avec l’enjambement du vers 2, qui met en relief le verbe « sifflent », l’alliance du [ S ] et du [ f ] reproduisant plutôt le son des balles tirées. 

=== Les sensations visuelles et auditives sont donc fortement agressives, dans cette vue générale amplifiée du champ de bataille par l’élargissement de l’actualisation spatio-temporelle : « tout le jour », « l’infini du ciel bleu ».

Le début du second quatrain redouble cette violence avec l’hypallage « folie » qui désigne la guerre, pour désigner en fait la « folie » de ceux qui la font. Ce terme est amplifié par l’adjectif de cinq syllabes, à cause du [e muet] prononcé, mis en apposition et qui forme un hiatus par le heurt des deux voyelles. Ce recours à l’abstraction personnifie la guerre à nouveau telle un monstre insensible. De plus Rimbaud crée une disharmonie en brisant la règle classique du sonnet qui exigeait des rimes embrassées et identiques dans les deux quatrains. Il met ainsi en valeur les contrastes entre le « bleu » paisible et le « feu » terrible, ou entre la « joie », le vie, et « broie », la mort.

=== Ainsi la guerre apparaît inacceptable et horrible.

Les violents combats de 1870 Mais Rimbaud s’attache surtout aux victimes. Les soldats se confondent, Français et ennemis, dans la première strophe à travers une hyperbole, amplifiée par le rythme et les sonorités : « Qu’écarlates ou verts, […] / Croulent les bataillons en masse dans le feu. » C’est alors l’absurdité de la guerre qui ressort. Les soldats, réduits d’abord à leur uniforme, deviennent des pions, puis réduits en cendres, ne sont même plus des êtres humains, comme le montre l’hyperbole terrible du vers 6 : « Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant. » La césure après « milliers » marque l’opposition entre le chiffre et le résultat, un amoncellement informe. On sent toute l’émotion, compassion mêlée d’indignation du poète pour ces victimes dans  son exclamation « Pauvres morts ! », soulignée par le tiret.                      

Mais il y aussi les civils qui, à l’arrière, ont peur de perdre un être cher, ou l’ont déjà perdu. Rimbaud les décrit de façon pathétique à travers le chagrin des « mères », mis en relief avec le contre-rejet « ramassées » suivi du rejet « Dans l’angoisse » (associant un terme concret à un terme abstrait) avec le déplacement de la césure avec l’élision du [e muet]   à la virgule : «  Dans l’angoiss[e], et pleurant sous leur vieux bonnet noir ». Ces mères semblent recroquevillées et tremblantes, écrasées par leur souffrance et leur deuil, illustré par la couleur noire. Même si Rimbaud n’a pas vu lui-même les champs de bataille, il en vu les illustrations, a entendu les témoignages et, surtout, a pu observer la souffrance de leurs proches. 

=== Ainsi Rimbaud se présente dans son sonnet comme un adolescent sensible aux événements de son époque. 

LES CIBLES DE LA DÉNONCIATION   

Mais surtout son jeune âge le conduit à exprimer avec force sa colère contre ceux qu’il juge coupables, les chefs d’Etat mais aussi l’Eglise.  

 L'Empereur Napoléon III   Guillaume Premier, roi de Prusse  Le pouvoir politique est directement accusé dans le premier quatrain, sans être directement nommé (la censure sévit !), par un effet de contraste entre les soldats qui meurent et leur chef, qu’il s’agisse de Napoléon III ou de Guillaume de Prusse. Le terme « chef » d’abord choisi par Rimbaud, a été remplacé par « Roi », avec la majuscule, ce qui le rend plus puissant, mais évite l’accusation puisque la France est dirigée par un « empereur ». A nouveau l’allitération en [ R ] augmente son aspect odieux : il « raille », se moque de ces morts qui, pour lui, ne sont que des pions à son service. Sa « folie » les sacrifie sans remords. Voilà donc les premiers responsables, selon Rimbaud. 

Mais sa critique va plus loin encore par l’opposition entre les quatrains et le contenu des tercets, nettement séparés par les tirets : c’est « un Dieu » que vise surtout Rimbaud, et son Église. Certes l’article « un » semble atténuer la critique puisque le dieu des catholiques n’est pas nommé, mais c’est là une stratégie de détournement bien fragile. Quel que soit ce « Dieu », il est mis en parallèle avec la première cible, puisqu’à « raille » répond « rit », et l’article prend alors une connotation méprisante. La rime embrassées, avec en son centre « d’or » et « s’endort » résume bien le double reproche.

Le Sacré-Coeur et son luxe Le premier reproche est celui d’indifférenceIl « rit », alors qu’il devrait plaindre les morts et intervenir pour arrêter ce massacre, lui qui est considéré comme créateur de la vie. En fait, bien loin du champ de bataille où se déroule le carnage, il est comme réfugié dans son église, bien à l’abri au milieu de son luxe, avec l’énumération des vers 9 et 10 : « nappes damassées / des autels » (l’adjectif se trouvant mis en relief par le contre-rejet), « autels », « encens », « grands calices d’or ». La beauté de ce décor, les couleurs, les odeurs, s’opposent  à l’horreur du champ de bataille, qui le laisse indifférent : il « s’endort » tandis que les hommes lui rendent grâce, comme bercé par la musique des « hosannah ». L’allitération en [S ] dans ces vers, tel un chuchotement, le son grave de l’assonance en [ ã ], traduisent l’atmosphère calme et feutrée de l’église, elle aussi en contraste avec les bruits de la guerre

Le second reproche est celui de vénalité. L’image finale constitue, en effet, une chute en opposant « s’endort » et ce qui « réveille », retardé par les deux participes, « ramassées » et « pleurant », pour renforcer l’effet provoqué par la chute. Elle est également marquée par le changement de l’organisation des rimes, puisque la rime suivie, qui figure au début des tercets dans le sonnet classique, arrive ici à la fin, pour correspondre à la chute. Or ce qui « réveille » Dieu montre sa cupidité. C’est l’argent récolté à la quête, l’argent précieux des plus pauvres qui croient encore en son pouvoir : leur pauvreté, avec les « vieux bonnets » et surtout « un gros sou lié dans un mouchoir », pour ne pas le perdre, forme un contraste avec le luxe précédemment décrit, mais même ce « sou » paraît bon à prendre… L’Eglise s’enrichit (mise en relief du verbe « donnent » au vers 14) de la pauvreté des peuples, et encore plus en temps de guerre où ils cherchent l’espoir à travers leur foi. Mais comment peut-on croire en un tel Dieu ? Telle est la question implicite de Rimbaud. 

=== Rimbaud accuse donc la religion qui contredit sa vocation : c’est elle « le Mal », en acceptant la guerre, et elle profite même de la douleur de ses fidèles pour s’enrichir, devenant ainsi complice de la guerre.  

 Une illustration pour Le Dormeur du Val de Rimbaud C’est pourquoi Rimbaud préfère invoquer la vraie divinité, la « Nature », personnifiée, déjà représentée dans le premier quatrain par « l’infini du ciel bleu ». Il implore, dans la prière qui l’apostrophe (« Nature ! Ö toi qui fis ces hommes saintement ! ») dans le second quatrain, cette vraie puissance, créatrice, qui ne peut, elle, qu’être choquée de voir sa beauté, « dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie », souillée par tant de sang. Rimbaud la supplie, et les points de suspension du vers 8 soulignent l’absurdité de cette guerre qui tue ceux à qui la vie avait été donnée. On notera la place de cette invocation dans les vers 7 et 8, encadrés par les tirets, servent ainsi de transition pour opposer le juste à l’injuste. Elle est placée entre deux aberrations : la violence destructrice de la guerre faite par les puissants, le culte du « veau d’or » qu’illustre l’Église. Elle représente donc la seule pureté du texte. 

=== Ainsi Rimbaud, avec tout la violence propre à l’adolescence, choisit son camp, celui des plus faibles, contre l’alliance des pouvoirs, terrestre et céleste, qui les détruisent. 

CONCLUSION 

Par conséquent ce sonnet présente l’intérêt de nous offrir une image de la guerre, thème fréquent dans la littérature engagée, mais surtout de son auteur. Nous y percevons sa révolte contre une société insensible, contre un pouvoir politique autocratique et une religion qui n’est qu’une hypocrisie. Le poème correspond à la période de sa vie où il entreprend sa révolte contre le conformisme familial et provincial. Dans la continuité de Victor Hugo dans les Châtiments par la vigueur de la dénonciation, Rimbaud assume ici le rôle d’un poète en prise sur le réel qui selon Eluard « doit être plus utile qu’aucun citoyen de sa tribu ». 

Pour exprimer cela, il adopte la poésie elle aussi révoltée, brisant comme l’avaient déjà fait certains Romantiques, les règles du sonnet classique, recherchant des images évocatrices, leur associant des sonorités et des rythmes suggestifs. Nous pouvons penser, en lisant ce poème, au « Dormeur du val », sonnet dont le calme paisible est brutalement rompu dans le dernier vers par une même image violente de la mort qu’ici : « Il a deux trous rouges au côté droit. ». Ici aussi il crée le même effet d’attente d’une chute.  Mais ici l’attente est d’autant plus marquée que l’ensemble du poème n’est qu’une longue phrase. Ainsi se combinent deux sentiments : la pitié et la colère.                 

Voltaire, « Dictionnaire philosophique », article « Guerre » – Corpus : Dénoncer la guerre

20 février, 2010
Corpus, Le siècle des Lumières | Commentaires fermés

Dictionnaire philosophique, article « Guerre »

Candide s'enfuit du champ de bataille Ce texte de Voltaire fait directement écho à l’article « paix » de Damilaville, paru dans l’Encyclopédie, et le thème de la guerre est récurrent dans l’oeuvre de Voltaire, à commencer par la peinture terrible du jeune Candide sur le champ de bataille. Il correspond à la lutte de l’écrivain contre le fanatisme et l’intolérance, dont ses écrits comme ses combats judiciaires portent témoignage. Pour en savoir plus sur Voltaire, voir le site : http://www.alalettre.com/voltaire-biographie.php 

 Son Dictionnaire philosophique portatif, paru en 1764, puis réédité en 1769 avec des ajouts sous le titre la Raison par alphabet, devint enfin simplement le Dictionnaire philosophique. Comparé aux grandes manœuvres de l’Encyclopédie (440 articles), c’est une machine de guerre au format d’un livre de poche : 118 articles. Mais l’œuvre n’en a pas moins été brûlée, donc jugée dangereuse.

Voltaire, Voltaire, article « Guerre », Dict. philosophique   Quels sont les procédés mis en œuvre pour dénoncer la guerre ? 

L’ANECDOTE

Cet article a toute les apparence d’un conte, traitant le sujet grave de « la guerre » sous la forme d’une anecdote. Il en a, en effet, l’imprécision, et il ne lui manque que le début, « Il était une fois ». Mais on ne sait rien de l’époque, ni des lieux : « un généalogiste », « un prince », « une maison », « une province », « quelques centaines de lieux ». Ensuite le récit fonctionne par reprises avec des déterminants définis : « cette maison », « cette province », « le prince ». De plus, le présent donne une valeur intemporelle au récit. Son élargissement n’est pas plus précis : « Les autres princes », sans que nous sachions lesquels ni où ils se battent (« une petite étendue de pays »), « Des peuples assez éloignés », non nommés, au service d’un puissant désigné par « quiconque », repris par « ces multitudes », « cinq ou six puissances belligérantes », dont le nombre même semble incertain et variable.   

On trouve aussi des personnages traditionnels dans le conte, qui se rattachent à la noblesse « un prince », « il descend en droite ligne d’un comte », « le prince et son conseil », « Les autres prince ».  Ce prince, comme dans la tradition, ne souffre pas qu’on s’oppose à sa toute-puissance : « son droit divin », « prince dont le droit est incontestable », « marche à la gloire ». Et il affirme cette toute-puissance sur ses sujets, qui apparaissent comme des pions dans le jeu qu’il a l’intention de jouer par le détail concret de leur préparation : « il les habille d’un grand drapeau bleu à cent dix sous l’aune, borde leur chapeau avec du gros fil blanc ». Cette impression de jeu est soutenue par la description cocasse de l’exercice militaire : « les fait tourner à droite et à gauche », reprise par la formule « qui veulent être de la partie » (l. 17). 

Enfin, on reconnaît une proximité avec le registre merveilleux, dans la mesure où le récit suit sa propre logique narrative. Tout s’enchaîne, sans connecteurs logiques, par asyndète, dans une sorte de facilité totale, comme par magie, avec un élargissement progressif dans les courts paragraphes successifs : « ils concluent sans difficulté », « il trouve incontinent [aussitôt] un nombre d’hommes », « Les autres princes qui entendent parler de cette équipée y prennent part », « Des peuples assez éloignés entendent dire qu’on va se battre […] ; ils se divisent aussitôt en deux bandes… » Le choix du présent renforce cette impression d’instantanéité : l’action semble se faire aussitôt qu’elle est dite par le narrateur. La conclusion rattache d’ailleurs nettement le texte au registre du conte : « le merveilleux [au sens ici de « surnaturel »] de cette entreprise… ». 

=== Le texte, qui n’a rien de l’aridité que l’on pourrait attendre d’un article de « dictionnaire », est donc plaisant. Mais s’agit-il d’une « belle histoire », avec une fin heureuse, comme dans le conte ?

  LA DÉNONCIATION 

La réponse négative à cette question conduit le lecteur à s’interroger sur la visée réelle du texte, et à décrypter la dénonciation qu’il cache. 

En fait, le conte est détourné de sa fonction première par le recours à l’absurde, en commençant par la présentation de la cause de la guerreSon point de départ apparaît futile : le délire d’un généalogiste, qui apparaît comme un charlatan, car que pourrait-il « prouve[r] » de sa théorie, puisqu’il s’agit d’« un pacte de famille il y a trois ou quatre cents ans avec une maison dont la mémoire même n’existe plus. » ? Rien d’historique dans cette affirmation, ce qui donne la valeur d’un oxymore à l’expression « droit divin », comme si la mort par « apoplexie » du « dernier possesseur » était un cadeau du ciel… La  revendication de lignage et de « pacte » apparaît donc comme une opportunité créée de toute pièce par la seule ambition du prince, ce que va confirmer l’argumentation de la « province » convoitée, que Voltaire amplifie par le discours rapporté indirect au rythme ternaire éloquent en gradation : « qu’elle ne le connaît pas », « qu’elle n’a nulle envie d’être gouvernée par lui », « que, pour donner des lois aux gens, il faut au moins avoir leur consentement ».  Voltaire rappelle ici la notion déjà avancée dans l’Encyclopédie, celle du droit inaliénable des peuples à décider de leur destin. Or ce droit est nié ici : « Cette provinces a beau protester […], ces discours ne parviennent pas seulement aux oreilles du prince ». Cela transforme à nouveau en oxymore la formule « droit […] incontestable », puisqu’il n’y a eu, en fait, aucun dialogue. 

=== Voltaire montre donc que les origines de la guerre sont dérisoires et injustes. 

Mais son déroulement renforce son impression d’absurdité, à travers l’image des combattantsOn notera déjà la contradiction lors du recrutement des soldats par le prince entre la formule « qui n’ont rien à perdre », alors qu’à la guerre on risque de perdre la vie, et entre la façon dont on les prépare par des manœuvres qui apparaissent sans logique, sans raison (« les fait tourner à droite et à gauche »), comme en une sorte de parade, et la stratégie qui est le propre de l’art militaire. Il en va de même pour les autres soldats, dont les causes du recrutement sont tout aussi absurdes. Leur gain, « cinq ou six sous à gagner pour eux », est une somme volontairement présentée comme dérisoire ; de même leur répartition entre les belligérants est ridiculisée par le lexique péjoratif, qui souligne l’absence de choix réel : « ils se divisent aussitôt en deux bandes comme des moissonneurs ».  Cela est repris par le jugement doublement négatif du narrateur : « non seulement sans avoir aucun intérêt au procès, mais sans savoir même de quoi il s’agit ». 

=== Le soldat n’est donc qu’un mercenaire, nullement concerné par la guerre qui se déroule. 

 L’entrée en scène des belligérants apparaît également tout à fait absurde, puisque seule la rumeur semble les pousser à ce qui n’est même plus désigné comme une guerre, mais plutôt comme une aventure : « qui entendent parler de cette équipée ». Parallèlement les jeux des alliances sont totalement ridiculisés par la double énumération ternaire à laquelle nulle raison n’est donnée : « tantôt trois contre trois, tantôt deux contre quatre, tantôt une contre cinq », où les chiffres paraissant totalement aléatoires, « se détestant toutes également les unes les autres, s’unissant et s’attaquant tour à tour ». 

La guerre de Sept Ans === Cela donne l’impression d’un désordre général, mais le lecteur de l’époque y reconnaîtra la guerre de Sept ans, conflit majeur du XVIII° siècle, masquée par prudence face à la censure : 

·         La volonté de l’Autriche de récupérer la riche province de Silésie, qu’elle avait cédée à la Prusse en 1748 (traité d’Aix-la-Chapelle et fin de la guerre de Succession d’Autriche), fut le principal motif du conflit. Marie-Thérèse, archiduchesse d’Autriche et reine de Hongrie et de Bohême, bénéficiait en 1756 du soutien de la Russie, de la Suède, de la Saxe, de l’Espagne et de la France. Ce fut Frédéric II de Prusse qui ouvrit toutefois les hostilités en attaquant et en s’emparant de la Saxe en août 1756. 

·         Durant la première moitié de la guerre, les Prussiens accumulèrent les victoires. Ils battirent les Français et les Autrichiens, en 1757, puis les Russes en 1758. Cependant, depuis l’entrée en guerre de la Suède (mars 1757), la Prusse se trouvait seule face à pratiquement toute l’Europe. Frédéric II fut dès lors contraint à une guerre défensive. En 1759, la Prusse-Orientale tomba aux mains des Russes et Berlin fut conquise. 

·         La situation des Prussiens était désespérée, mais deux facteurs importants contribuèrent à relancer leur puissance. L’un fut le soutien actif des Britanniques et des Hanovriens ; tous deux, restés jusqu’alors passifs, attaquèrent avec succès les Français. L’autre, plus important encore, fut le retrait de la guerre, en 1762, de la Russie et de la Suède. Frédéric II put se consacrer à la reconquête de la Silésie et battit les Autrichiens en 1762, contraints à engager les pourparlers de paix. 

=== Ainsi la dénonciation prend forme : on est bien éloigné du simple conte que démasque les procédés d’ironie employés par Voltaire.              

Mais le ton n’est pas seulement ironique : au fil du texte l’indignation de Voltaire va croissante pour condamner la guerre. On assiste à une montée de la barbarie très nette à travers la comparaisonLes « autres princes » sont comparés aux pires guerriers de l’Histoire, qu’ils dépassent, avec un lexique hyperboliques, et une allitération en [ R ] qui durcit la phrase : « plus de meurtriers que Gengis Khan, Tamerlan, Bajazet n’en traînèrent à leur suite ». Un conquérant mongol, Gengis Khan Gengis Khan (v.1162 – 1227) fut le premier empereur mongol. Il utilisa son génie politique et militaire pour unifier les tribus turques et mongoles de l’Asie centrale et ainsi fonder son empire, le plus vaste de tous les temps. Il mena pour cela la conquête de la majeure partie de l’Asie, incluant la Chine, la Russie, la Perse, le Moyen-Orient et l’Europe de l’Est. Tamerlan, le sultan conquérant Tamerlan (1336- 1405), parent éloigné de Gengis Khan, se considéra comme son fils spirituel. Son prénom, Timur, signifie « fer » en turco-mongol. Il se révéla un redoutable chef de guerre, bâtissant un immense empire reposant sur la force et la terreur. Le sultan Bajazet Quant à Bayazid Ier, en français Bajazet, (v. 1354-1403), il fut le quatrième sultan ottoman de Turquie. Il commença le blocus de Constantinople en 1394, conquit la Bulgarie, la Serbie et la Thessalie, fut vainqueur des croisés occidentaux envoyés au secours des Byzantins. Il en profita pour conquérir Athènes (1397) puis le Péloponnèse pendant qu’en Asie Mineure, il se rendait maître des dernières possessions de l’Empire byzantin. Il était sur le point de prendre Constantinople lorsque le conquérant mongol Tamerlan l’attaqua et le vainquit en 1402, à la bataille d’Angora (Ankara). Bajazet mourut prisonnier des Mongols. 

Le champ de bataille, peint par Kunersdorff L’image de la barbarie  est soutenue par un champ lexical. Le terme « meurtriers » (l. 14, repris l. 26), puis le verbe « s’acharner » montrent la volonté de détruire, enfin vient l’hyperbole : « toutes d’accord en un seul point, celui de faire tout le mal possible », formule inversée qui rappelle le conflit entre Voltaire et les Providentialistes qui, à la suite de Leibnitz, considéraient que le monde «était « le meilleur possible ». Le dernier paragraphe adopte un ton particulièrement polémique, avec le verbe « exterminer », précisé en gradation par « faire égorger », puis repris par « exterminés par le feu et par le fer », deux métonymies propres au registre tragique. À cela il faut ajouter les chiffres qui renforcent le cynisme total des chefs : « le bonheur de faire égorger deux ou trois mille hommes », cela ne paraît pas une victoire suffisante, il faut au moins « environ dix mille » morts ou « quelque ville […] détruite de fond en comble », pour que la victoire soit totale. 

La critique de la guerre, enfin, s’associe à celle de la religion. Elle figure déjà en filigrane dans le premier paragraphe puisque le prince s’accordait un « droit divin » sur la province grâce à la mort providentielle de son « dernier possesseur ». Mais cela s’amplifie à la fin du texte, où Voltaire montre l’association entre le pouvoir politique et la religion, complètement détournée de son rôle initial. Déjà avant la bataille, après l’antithèse, « le merveilleux de cette entreprise infernale », on note le contraste entre « fait bénir ses drapeaux et invoque Dieu solennellement » alors qu’il s’agit de faire exactement le contraire du message biblique (« Aime ton prochain comme toi-même »), c’est-à-dire d’« aller exterminer son prochain ». Dieu ne condamnerait-il donc plus les « meurtriers » ? Après la bataille, c’est encore pire, puisque Voltaire ironise sur le rôle des Te Deum, en utilisant, toujours par prudence face à la censure, une longue périphrase : « on chante à quatre parties une chanson assez longue, composée dans une langue inconnue à tous ceux qui ont combattu, et de plus toute farcie de barbarismes ». Il s’agit de « remercie[r] Dieu » pour les morts… mais uniquement s’ils sont suffisamment nombreux ! De plus, nul ne comprendra ce chant de « grâce » en latin. 

=== On est loin ici du ton plaisant et léger du conte, de la simple dérision : on sent dans ce passage toute la colère de Voltaire.   

CONCLUSION 

Curieusement, l’article ne développe pas une notion, contrairement à ce que faisait Jaucourt. C’est un récit, mais ce récit n’est pas gratuit, il livre aussi une position, une thèse, il est donc aussi de type argumentatif. Cette union entre un récit, sous lequel se cache une analogie avec les réalités d’une époque, et une leçon morale s’appelle un apologue.

La tonalité première pourrait être le merveilleux du conte. Mais très vite, par les exagérations, les antithèses, on démasque les signes de l’ironie, et l’on peut en déduire la position du philosophe à l’encontre des guerres et des prétentions abusives de toute monarchie absolue. 

=== C’est là l’avantage du conte philosophique : retenir l’intérêt du lecteur par la vivacité du récit, mais tout en sollicitant sa curiosité et en faisant appel à sa raison pour démasquer l’absurdité des comportements humains, et démythifier le rôle de la religion.  Ce jeu paradoxal entre deux niveaux du discours, d’une part la conversation spirituelle et plaisante, d’autre part l’indignation, la révolte et l’engagement militant font dire à Roland Barthes, dans un dossier du Monde, que « Voltaire part du futile, le maintient par la simple poussée de l’anecdote, mais chemin faisant prend en écharpe tout le sérieux du monde : l’histoire, les idées, les civilisations, les crimes, les rites, la mauvaise foi, bref tout ce tumulte dans quoi nous nous débattons encore. » Et Barthes d’ajouter : « Ne voyons-nous pas que ce sont tout de même les œuvres de fiction, si médiocres soient-elles artistiquement, qui ébranlent le mieux le sentiment politique ? » 

                                                             

lire puis écrire |
Pour l'amour de la langue e... |
Laisse moi mettre des poème... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le Dragon de la Rivière
| Tisseurs de Mondes
| agnes2nantes