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21
fév 2010
Martin du Gard, Les Thibault – L’Eté 14, 1936 – Corpus : Dénoncer la guerre
Posté dans Corpus, Roman par cotentinghislaine à 2:29 | Commentaires fermés

Les Thibault,  »L’Eté 14″

 INTRODUCTION

 Ce texte nous amène aux temps modernes. Le premier conflit mondial et les horreurs qu’il a provoquées réactive la dénonciation de la guerre. A cela s’ajoute le courant pacifiste très présent chez les intellectuels de l’entre-deux-guerres, tel Giraudoux qui soutient les efforts pacifistes de Briand à la SDN.

Roger Martin du Gard, issu d’une famille aisée d’avocat, peut, après des études de Lettres et un diplôme d’rchiviste-paléographe de l’Ecole des Chartes, consacrer sa vie à la littérature. Son premier roman, Jean Barois, en 1913, lui permet de se lier d’amitié avec André Gide et le metteur en scène Jacques Copeau. Il s’essaiera au théâtre, mais son grand succès reste Les Thibault, un roman-fleuve dont le sujet, à l’origine, s’intitule « deux frères ». Cette oeuvre, en huit volumes, va l’occuper de 1922 à 1940. À travers l’histoire de Jacques et Antoine Thibault, catholiques, qui sont liés à la famille de Fontanin, protestante, le romancier fait le portrait d’une classe sociale, la bourgeoisie parisienne, universitaire, mais aussi en révolte dans le cas de Jacques Thibault, apprenti écrivain qui découvre le socialisme. 

Appel à la mobilisation en 1914 L’Été 1914 décrit la marche à la guerre que ne peuvent empêcher ni les socialistes, ni les autres groupes pacifistesL’assassinat de Jaurès, à la veille de la mobilisation générale, plombe le moral des révolutionnaires qui s’avouent vaincus face à la guerre qui menace le pays. Jacques agit dans un sursaut ultime, celui qui le condamne et qui est comme un suicide inutile puisqu’il rédige des tracts qu’il décide de jeter aux frontières franco-allemandes, à partir d’un avion. Mais l’avion s’abat en flammes et Jacques ne survit que quelques heures à l’accident. Il est traité comme un espion et meurt, tué d’un coup de revolver, par un soldat dont il gêne la fuite, en pleine déroute des Ardennes.

Martin du Gard, Les Thibault - L'Eté 14, 1936 - Corpus : Dénoncer la guerre dans Corpus doc Martin du Gard, Les Thibault, L’Eté 14 Comment ce « tract » va-t-il démythifier les « bonnes raisons » de faire la guerre pour affirmer le pacifisme de son auteur ? 

LES CIBLES DE LA DÉNONCIATION 

Sous la formule finale « les jouets de vos classes dirigeantes » (l. 33), qui globalise les accusés, on distingue trois attaques.   

L'appel à la revanche  La mention de « l’impérialisme » des hommes politiques au début du texte, où seule l’idéologie est nommée, sera reprise de façon plus concrète et nettement péjorative à la fin du texte : « leurs besoins de domination et de lucre ». Entre les deux figure un rappel historique, « depuis des années, les impérialismes de vos deux gouvernements », des conquêtes territoriales (l’annexion de l’Alsace-Lorraine à la fin de la guerre de 1870 avec la Prusse), et des conquêtes coloniales, notamment en Afrique, qui opposent les deux puissances, la France et l’Allemagne, avec une rivalité croissante car elles vivent dans une méfiance réciproque : pour les Français, « vous avez cru qu’il fallait barrer la route à l’invasion germanique » (l. 21) , et pour les Allemands, « vous avez cru que votre Allemagne était encerclée, que le sort du pays était en jeu, qu’il fallait sauver votre prospérité nationale contre les convoitises étrangères » (l. 23-24). 

Cette idée d’un pouvoir impérialiste, uniquement préoccupé du profit potentiel d’une guerre, va se confirmer par l’allusion au « jeu d’alliances étrangères », qui marque la vie politique du début du siècle, repris ensuite par le terme fortement péjoratif, « leurs combinaisons », qui les transforme en escrocs. Ces « alliances » sont dénoncées d’abord par l’énumération des adjectifs au rythme ternaire (« secrètes, anciennes, arbitraires »), puis par l’exclamation qui renforce la négation antéposée : « jamais aucun de vous n’aurait contresignées ! » 

=== Se trouve donc dénoncée une absence de démocratie, dont les peuples font les frais, en étant « les jouets », les marionnettes de leurs dirigeants politiques.

Puis c’est le militarisme qui est pointé du doigt des lignes 9 à 14 qui vont souligner l’hypocrisie (« ils font mine de dénoncer ») des « états majors », en utilisant trois procédés. L’exclamation renforce le fait qu’ils n’ont, dans chaque camp, fait que rechercher la guerre : « étudiait depuis des années avec la même absence de vergogne, les moyens d’être les premiers à déclencher cette offensive foudroyante ! » Les guillemets, eux, mettent en valeur l’utilisation hypocrite du terme « agression ». Enfin l’italique met en relief leur mensonge : « cette guerre qu’ils préparaient. » 

=== L’armée est, en fait, au service des gouvernements : c’est le règne du « militarisme », terme repris par « nationalisme belliqueux ». Tout deviendra donc prétexte à déclencher cette guerre, souhaitée et mûrement préparée à l’insu des peuples.   

propagande.vignette dans Roman Mais la dénonciation la plus virulente est dirigée contre la propagande officielleLa force de cette propagande est exprimée par la formule « On vous a fait croire», reprise aux lignes 2 et 8 du premier premier paragraphe, ensuite désignée nommément dans le second : « discours officiels » (l. 17) repris par la formule hyperbolique violemment accusatrice, « une propagande éhontée ». Son efficacité est soulignée par la reprise du verbe « croire »d’abord au présent : « Les meilleurs d’entre vous croient, de bonne foi » (l. 15). Puis le passé composé montre, lui, le résultat acquis : « Vous avez cru » (l. 21) pour les Français est repris par « « vous avez cru » (l. 23) pour les Allemands, et, enfin, par l’insistance « vous avez cru, de bonne « foi » (l. 25) . On notera surtout la récurrence de la formule exclamative, « Vous êtes des dupes ! », huit fois dans le texte, pour montrer l’aveuglement des peuples et la force de cette propagande qui a su provoquer une « excitation factice », un désir de guerre. 

Quand le nationalisme attise les haines... La reprise du contenu de cette propagande va permettre de mieux la dénoncer. Elle s’effectue par le discours rapporté indirect dans le premier paragraphe : « que vous alliez vous battre pour écraser l’impérialisme du voisin », « que vous alliez défendre votre patrie contre l’invasion criminelle d’un agresseur ». Le lexique péjoratif reproduit les attaques des discours officiels contre l’ennemi grâce aux majuscules introduites dans le second paragarphe. Elles soulignent les grands mots invoqués pour stimuler les peuples, « les Droits des Peuples », « défendre la Civilisation contre la menace de la Barbarie », la Justice ». Les guillemets insèrent même dans le discours direct les termes des « discours officiels » : « guerre sainte », « l’honneur », « triomphe de la Justice ». 

=== Tous ces procédés inscrivent le texte dans le registre polémique : on ressent ainsi le souffle de colère qui anime le locuteur.   

UN APPEL AU PACIFISME   

pacifisme1.jpg  L’objectif de ce texte est d’inverser le discours officiel, pour poser les bases du pacifisme, et cela se traduit directement dans sa structure. 

C’est sur l’antithèse que repose l’argumentation. Dans le premier paragraphe, la proposition lancée en tête va se trouver démentie par le rythme ternaire qui suit, avec les trois « comme si » exclamatifs  et indignés. Une seconde proposition intervient après les points de suspension qui ponctuent cette structure, à laquelle répond le double « alors que », le premier étant nettement souligné par le tiret. Dans les 2 cas, il s’agit de rétablir la vérité. Ce procédé se retrouve à l’identique dans le second paragraphe où l’assertion des lignes 15 à 18 trouve son démenti dans les trois « alors que » exclamatifs qui suivent : rythme ternaire caractéristique de l’art oratoire.  

Mais l’on note aussi les parallélismes. Dès la phrase d’ouverture, les deux peuples sont réunis dans l’apostrophe exclamative, qui les interpelle en les mettant à égalité : « Français ou Allemands, vous êtes des dupes ! » Cette mise à égalité se retrouve dans la reprise de « à tous » (l. 2, et l. 8, avec la mise en apposition), et est répétée dans le second paragraphe (l. 20). Cette unité est ensuite détaillée symétriquement, par « Vous, Français dupes » et « Vous, Allemands dupes », qui vont se retrouver regroupés dans la reprise en chiasme de la phrase d’ouverture : « Et tous, Allemands et Français ». Tout au long du texte, de multiples termes vont renvoyer les deux peuples dos à dos, en soulignant leurs similitudes par des comparatifs « autant de partisans en France qu’en Allemagne ! », « vos deux gouvernements […] les mêmes risques de guerre », « chacun de vos états majors, français et allemand, […] avec la même absence de vergogne », « dans vos deux armées », « chacun de votre côté, pareillement dupes », avec la mise en apposition.

 === Tout cela forme un contraste avec la conviction affirmée par la propagande, qui vise, au contraire, à séparer les peuples, en accroissant leur haine mutuelle : « que, pour vous seuls, cette guerre était une ‘‘guerre sainte’’ ».   

Les peuples sont toujours les victimes.  Le but du pacifisme consiste bien à rappeler que les peuples sont toujours les premières victimes des guerres, ce qui est signalé ici par la seule proposition au futur, mise en relief entre virgules, « à vous tous qui en serez les victimes », mais aussi par le rythme ternaire exclamatif en gradation qui rappelle l’enjeu réel de toute guerre : « le sacrifice de votre bonheur, de votre liberté, de votre vie ! » (l. 27). Le tract désire donc provoquer une réaction chez les peuples, en les amenant à la lucidité, d’où la brutalité de l’accusation, « vous êtes des dupes ! », et la double négation finale en anaphore, « sans comprendre que », qui vise à leur ouvrir les yeux sur leur état réel, exprimé par un lexique qui les infériorise : « les jouets de vos classes dirigeantes », « la monnaie qu’ils gaspillent ». 

Pour cela, il s’agit d’introduire une « contre-propagande », en montrant que la guerre est un acte anti-démocratique. D’où la démythification de la formule « le Droit des Peuples », par sa reprise négative en chiasme : « il n’a jamais été question ni des Peuples ni du Droit ». Le chiasme place au centre les « Peuples », pour mieux insister sur le fait que les peuples de ces pays dits démocratiques ne peuvent rien décider : « aucune des nations jetées dans la guerre n’a été consultée par un plébiscite », où on remarque la violence du participe passé « jetées » qui souligne la violence ainsi subie. 

=== La contre-propagande pacifiste recherche donc la même éloquence que la propagande militariste, pour la contre-balancer.   

CONCLUSION 

Ce texte, avec son registre polémique, forme un violent réquisitoire à la fois contre les idéologies, qui soutiennent les guerres, et contre les forces capitalistes, qui n’y voient que le profit possible, sans tenir compte de la dimension humaine. Le ton, éloquent avec ses rythmes oratoires, rappelle celui des discours de Jaurès. Les exclamations multipliées, les points de suspension, nombreux, restituent l’oralité, en s’éloignant de ce que serait un tract, rédigé et forcément plus bref.

Le pacifisme, qui apparaît à l’issue de la première guerre mondiale, dépasse la dénonciation du XVIII° siècle qui tentait encore de distinguer les notions de « guerre juste » et « guerre injuste » et de définir la notion de « droit de peuples », dont ce texte dénonce, au contraire, toute l’hypocrisie. Pour le pacifisme, toute guerre est injuste et bafoue le droit des peuples. On sent que ce texte a été rédigé après les horreurs de la première guerre mondiale, dont il est marqué, et qu’il a été publié en 1936, donc rédigé pendant la période de l’entre-deux-guerres, alors que tentait de s’établir, avec la SDN, un espoir de contrebalancer les risques de guerre, dénoncés alors par de nombreux intellectuels.  


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