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Archive pour avril, 2010


« Montserrat » : Lecture analytique, Acte I, scène 3, pp. 20-24

5 avril, 2010
Théâtre | Commentaires fermés

Acte I, scène 3 : l’exposition

Dans sa pièce, Montserrat, jouée en 1948, Emmanuel Roblès prend pour base de son intrigue la lutte, en 1812, des Vénézuéliens, dirigés par le chef révolutionnaire Bolivar,  contre l’occupant espagnol. Mais cela lui permet, en fait, d’exprimer les graves interrogations du XX° siècle, après les horreurs de la 2nde guerre mondiale et à l’aube des guerres coloniales.
Cette scène correspond à la première apparition du héros éponyme, alors que le lecteur vient d’apprendre qu’un « traître » dans l’état-major espagnol a permis à Bolivar d’échapper à ses poursuivants. Cette entrée en scène se fait « in medias res », puisque les premiers mots, après les points de suspension, montrent que la réplique du Père Coronil constitue la conclusion d’une conversation déjà entamée.

En développant le conflit entre deux systèmes de valeurs, quel portrait Roblès fait-il de son héros ?

UNE IMAGE DE LA CONQUETE ESPAGNOLE

L’accent est mis d’abord sur l’esclavage du peuple vénézuélien, dont l’ancienneté est rappelée : « ce peuple infiniment pauvre et qui n’a vécu, jusqu’ici, que dans le malheur. » Mais c’est surtout la violence de l’armée qui est mise en valeur, au moyen d’une énumération : « ces persécutions, ces massacres, ces pillages, ces violences ? » Les Espagnols se livrent, en effet, au nom de « Son Excellence », donc du Roi, aux plus terribles exactions : « toute la population qu’ils ont attaquée sauvagement et dont ils ont incendié les chaumières… » Ainsi le champ lexical de la mort envahit la scène, par exemples dans la mention des lieux avec l’insistance du rythme binaire (« ces charniers et ces ruines », « dans ces charniers, dans ces incendies »), et Roblès ne recule pas devant les visions les plus crues : « L’odeur horrible de leurs cadavres », « relents de pourriture ». La formule qui ferme la première tirade de Montserrat, « les soldats espagnols qui maintiennent tout un peuple dans un noir esclavage » illustre le déni de toute dignité à ceux qui ne sont que des « indigènes » et suggère, par cette couleur funeste, la mort omniprésente.

Las Casas et la Controverse de Valladolid Le fait que cette conversation se déroule avec le Père Coronil, « moine capucin » et « chapelain de Monterverde« , implique l’Eglise dans cet esclavage. C’est d’ailleurs la position du moine : « combattre pour une cause que nous savons juste ». A ses yeux il s’agit, en effet, de la lutte du monde chrétien contre des « fanatiques » idolâtres et païens, « qui refusent de confesser sincèrement la gloire de Dieu… » Nous retrouvons ainsi, dans la discussion entre les deux personnages, le vieux débat, présent dès les conquêtes espagnoles, par exemple lors de la Controverse de Valladolid en 1527 : les indigènes ont-ils une âme ? S’ils n’en ont pas, les Espagnols ont un droit légitime à la conquête pour mettre fin à leurs moeurs primitives, fondés sur leurs instincts animaux. Et, s’ils en ont une, ils ont le devoir de les convertir pour faire leur salut. Dans les deux cas l’esclavage est légitimé ! Ici, le Père Coronil va encore plus loin : « Je les sais, moi, possédés par le Damné, animés de son souffle. C’est pourquoi, vivants, ils insultent à la gloire du Très-Haut ». Une telle conception de peut donc que justifier tous les massacres commis par les Espagnols, puisqu’ils représentent la lutte des forces du Bien, la foi chrétienne, contre le Mal absolu : « c’est l’esprit même du Malin qui est frappé, brûlé, affaibli », avec la gradation ternaire, justifie donc tous les crimes et l’esclavage. On notera l’exaltation qui anime le Père Coronil à travers le recours aux interrogations oratoires (p. 23) et surtout avec l’impératif : « Réjouis-toi donc, Montserrat, si, passant à travers les décombres d’un village, tu sens s’exhaler, en relents de pourriture, la fureur impuissante de l’éternel Damné !  »

=== Comment les soldats espagnols, mus par leur patriotisme et leur devoir militaire, et ainsi soutenus par l’Eglise, pourraient-ils remettre en cause la justice de leur comportement ?

L’IMAGE DU HEROS

Face à ce consensus qui unit les Espagnols autour des mêmes principes, Montserrat est celui qui, d’emblée, apparaît différent, et c’est ce que soulignent les menaces du Père Coronil : « Tu tiens des propos qui, s’ils étaient répétés à Son Excellence, attireraient sur toi sa colère et son mépris ». Les termes révèlent à quel point est rejeté celui qui ose s’opposer à un esclavage que même l’Eglise justifie, et les risques que court celui qui se met en marge des valeurs de sa société : « Pour toi, comme pour nous, il est dangereux que tu demeures ici ». Il est, en effet, doublement coupable, de se démarquer de son devoir militaire, bien sûr, mais aussi de constituer, au sein même de l’armée, une force susceptible de trahir… Le lecteur a alors compris que c’est bien lui le « traître » dont parlaient les soldats dans les scènes précédentes. Mais cela fait aussi de lui le héros tragique par excellence, enfermé dans sa singularité et dans sa solitude.

Il est aussi, dans cette scène, celui qui soutient l’argumentation en faveur d’une égalité de dignité entre tous les hommes, en opposant le juste et l’injuste.
     Sur le plan politique, il dégage la contradiction entre les luttes des Espagnols pour reconquérir leur liberté contre l’envahisseur en Espagne même, et le fait de dénier cette même liberté au peuple vénézuélien, ce que souligne la question oratoire qui fait appel à la logique du moine : « Vous qui approuvez cette levée de tout notre peuple en spagne contre les mercenaires de Napoléon, comment pouvez-vous condamner ces hommes qui, sur leur propre sol, veulent se battre pour être libres et vivre comme des hommes ? » La contradiction ressort à la fin de la tirade avec le parallélisme (« En Espagne » et « sur cette terre neuve »), et avec l’hyperbole : « les Français sont nos oppresseurs cent fois haïs ». La justice serait-elle donc relative aux circonstances historiques ? aux peuples ? aux races ? Pour le héros il ne peut y avoir deux justices, mais une seule doit s’imposer, valable en tout temps, en tout lieu et pour tout homme
 Montserrat et le Père Coronil  Su
r le plan religieux, il dégage une autre contradiction, au moyen d’un syllogisme : Dieu a « lui-même peuplé cette terre », or Dieu est « très bon », donc Dieu ne peut vouloir la mort de ce qu’il a créé, ni même que de telles souffrances soient infligées en son nom. Si les indigènes sont « idolâtres », ce Dieu « bon et indulgent » n’offre-t-il pas la possibilité du pardon ? Montserrat va très loin dans son argumentation, puisqu’il accuse directement le clergé d’outrepasser ses droits, et d’outrepasser même la volonté divine : « Je ne sais si Dieu est aussi cruellement jaloux de sa gloire que ne le sont ses propres serviteurs ». Qui blasphème ici ? Montserrat qui honore ainsi le Dieu de miséricorde du Nouveau Testament ? Ou le Père Coronil, qui distingue deux sortes de « créatures », « celles habitées par une parcelle de l’esprit divin », et les autres, animées par  »l’esprit même du Malin » ?  

Nous comprenons ainsi le cri de douleur du héros : « J’étouffe depuis que je suis ici ». Il est, en effet, déchiré entre son honneur militaire, son devoir d’obéissance, et sa propre compassion pour tout homme opprimé, dictée par sa foi chrétienne. Ce déchirement est d’ailleurs bien perçu par le Père Coronil, quand il évoque en Bolivar « la voix même, la voix perfide du Tentateur », celui qui suggérerait de changer de camp, de trahir…

=== Egalité de nature et de droit entre tous les hommes et refus du racisme sont les deux principes intangibles qui fondent la résistance de Montserrat, qui mêle ainsi la foi en Dieu et la foi en l’homme.

CONCLUSION

Montserrat correspond parfaitement à la définition du héros : il est celui qui veut échapper aux contingences, relatives à un temps et à une époque, pour suivre un principe absolu, ici la valeur accordée à la dignité de l’homme.

En même temps n’oublions que cette pièce a été créée immédiatement après la seconde guerre mondiale, où tant de massacres ont été commis au nom d’une prétendue supériorité de la race aryenne, et au nom d’une religion même. Mais Roblès ne rappellerait-il pas aussi à ses contemporains qu’au moment même où vient d’être proclamée la Déclaration universelle des Droits de l’Homme et où ils viennent eux-mêmes de combattre pour libérer leur terre, il est pour le moins contradictoire de refuser cette même liberté aux peuples qu’ils ont colonisés, par exemple au peuple algérien qui entame sa lutte pour l’indépendance ? Le raisonnement de Montserrat ne se limite pas au Vénézuéla de 1812…


 

 

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