Aimer-la-littérature

Bienvenue sur mon blog

  • Accueil
  • > Corpus
  • > Verhaeren, Les Villes tentaculaires, « L’âme de la ville », 1895 – Corpus : Images de la ville
24
mai 2010
Verhaeren, Les Villes tentaculaires, « L’âme de la ville », 1895 – Corpus : Images de la ville
Posté dans Corpus, Poésie par cotentinghislaine à 4:37 | Commentaires fermés

« L’âme de la ville »

de « les toits [...] à « [...] carnassières »

INTRODUCTION

Verhaeren, peint par Van Rysselberghe Emile Verhaeren (1885-1916) est  un poète belge flamand, d’expression française, influencé par le symbolisme. Il a fréquenté à Bruxelles un salon littéraire animé par des écrivains et des artistes d’avant-garde, et les luttes sociales des années 1886 l’amènent à s’engager dans le parti socialiste, et dans la poésie également. C’est cette conscience politique qui le pousse à évoquer les grandes villes, et la beauté de l’effort humain.  
Les villes tentaculaires En 1893, un premier recueil, Les Campagnes hallucinées, explique que la campagne meurt, vidée par l’exode rural, mangée par Les Villes tentaculaires , titre du recueil suivant. Ce titre, emprunté au lexique de la zoologie, connote à la fois la monstruosité et le danger, la ville devenant une sorte de pieuvre. 

 Verhaeren, Les Villes tentaculaires, Verhaeren, Les Villes tentaculaires, « l’âme de la ville » Le 2ème poème « L’âme de la ville » se présente comme une sorte de résumé de tout ce que peut représenter la ville, l’essor du monde moderne, la grandeur d’un passé, mais aussi les aspects les plus sordides et un mélange d’angoisses et d’élans vers l’avenir. Comment le poète traduit-il en images sa vision de la grande ville moderne ? 

L’ESPACE URBAIN

Même si l’extrait s’ouvre sur l’architecture, les trois premières strophes mettent l’accent sur le monde moderne, à travers les transports évoqués. La ville semble uniquement faite en fonction de ces transports. 
Monet, la gare Saint-Lazare 
Dans le deuxième tercet, le « train immense » prend des proportions démesurées avec le « viaduc » du vers 5, amplifié jusqu’à la monstruosité, encore agrandi par l’enjambement entre les vers 5 et 6. Cette vision brutale est également soulignée par les sonorités rudes combinant le [ k ] et le [ R ]. Des parallélismes paraissent reproduire la linéarité des rails, aussi bien dans la métrique, avec les décasyllabes, que par le lexique, avec la symétrie des adjectifs : « mornes et uniformes », « immense et las ». On note d’ailleurs la reprise à l’identique au vers 10 qui impose ce décor, sans joie ni chaleur.  Le décor s’anime, certes, avec le départ du train (vers 7), reproduit par l’écho sonore entre [ tR ] et [ bR ] et la récurrence du son [ α ]. Cependant l’hypallage, « las », qui renvoie davantage aux voyageurs qu’au train lui-même, forme une sorte de ralenti et atténue l’énergie du mouvement. 
Un steamer célèbre, le Titanic Dans la troisième strophe, le poème suggère des voyages plus lointains, avec le « steamer », mais ils sont comme écartés de la ville elle-même avec le rythme du vers 8 : « Au loin, / derrière un mur, / là-bas ». La ville apparaît ainsi close, enfermée derrière ce « mur ». Elle est livrée aux transports, qui l’envahissent avec l’anaphore de la conjonction « et », en anaphore, puisque ne sont mentionnés qu’à nouveau les « quais », puis « les ponts » et les « rues ». 

Pour peindre son décor, Verhaeren procède à la façon des peintres impressionnistes, en juxtaposant les notations liées aux sensations pour recréer l’atmosphère de la ville. 
Pissarro, vue de Rouen L’extrait s’ouvre sur une vue générale, comme aérienne, qui ne laisse percevoir que les éléments saillants de l’architecture, énumérés : « les toits », « et les clochers et les pignons ». On ne voit pas les bâtiments eux-mêmes, car tout est assombri, noyé dans un brouillard qui justifie l’adjectif emprunté au lexique de la physique, « fuligineux », c’est-à-dire couleur de suie, comme si l’atmosphère en était imprégnée. Seuls les « feux », les « signaux » des voies ferrées se distinguent dans cette obscurité ambiante, par leur couleur « rouge[…] », violente et agressive. Chaque strophe viendra renforcer le flou du décor. Dans la suivante, « des écrans de brumes crues », avec le pluriel, forment des obstacles qui empêchent de rien discerner nettement, comme épaissis par les sonorités [ kR ] et [ bR ] et la récurrence de la voyelle sourde [ y ]. Cette même image se retrouve dans le dizain, puisque même le « soleil » est « trouble et monstrueux », avec la reprise consonantique, [ tR ], et que les ornement architecturaux, « un pilier d’or » ou « un fronton blafard », sont masqués : « le dressement tout en brouillards », avec toujours ce pluriel qui semble intensifier l’effet de flou
Les sensations auditives contribuent à accentuer l’atmosphère désagréable de la ville, bruit du « train [ qui ] s’ébranle », ou, plus net encore « un steamer rauque avec un bruit de corne », imité par l’allitération en [ R ] et la répétition du [ k ].  
Les odeurs, enfin, ajoutent au désagrément. Déjà l’adjectif « fuligineux », outre sa dimension visuelle, connote une pollution dont on peut imaginer l’odeur lourde. Mais celle-ci est plus directement traduite par le vers 15, « Un air de soufre et de naphte s’exhale », avec la consonne [ f ] qui le laisse planer, tandis que la voyelle [ a ], ouverte, illustre son extension dans l’espace. 
=== Toutes les pollutions s’associent donc pour donner à cette ville une image sinistre. C’est à peine si sa beauté architecturale perce à travers cette ambiance voilée. 

Dans ce flou qui règne, les habitants semblent, eux aussi, comme effacés du décor. On observe, en effet, d’une part l’idée d’une surpopulation, rendue par la préposition « par », qui marque l’invasion de l’espace, et par le rythme binaire de l’octosyllabe (vers 12) avec la récurrence du [ k ] dans le pluriel : « se bousculent en leurs cohues. D’autre part, en contraste, intervient une sorte de dématérialisation, déjà par la réduction métrique de l’hexasyllabe, puis par le récurrence : « des ombres et des ombres », image reprise au vers 28 par le terme « fantômes ». La population paraît ainsi noyée dans le décor, déshumanisée
=== Verhaeren crée donc un espace urbain inquiétant, monstrueux, à la limite du fantastique.   

DES VALEURS CONTRASTÉES 

Mais, au-delà de la simple description, c’est à une réflexion sur la ville que nous invite Verhaeren par sa question des vers 19 à 24, qui s’ouvre sur une alternative : « crime ou vertu ». Il nous met alors en place les termes de cette alternative. 

Bruxelles, la grand-place Dans un premier temps, le poète rappelle la grandeur de la ville. La question « voit-il encor / ce qui se meut en ces décors […] ? » incite le lecteur à dépasser le cadre dépeint pour donner sens à la vision. La ville, ce sont aussi des « places », « un pilier d’or », « un fronton », toutes les beautés architecturales imaginées par l’homme « pour […] quel géant rêve », s’interroge le poète. Il nous rappelle par là l’ancienneté des villes, embellies au fil des siècles par tous ceux qui ont voulu y inscrire leur puissance.
Ainsi s’élabore un éloge de la ville, lancé par l’exclamation incantatoire d’un ample alexandrin : « ô les siècles et les siècles sur cette ville « . Elle est, en effet, « grande de son passé », comme le met en relief ce bref hexasyllabe », suivi de la précision « sans cesse ardent », soulignant, avec l’écho sonore du [ d ] et du [ α ], l’élan créateur qui a poussé les hommes à construire d’immenses cités. 
=== La ville se charge ainsi de l’âme de tous ceux qui ont contribué à sa grandeur.    

Mais, par opposition, la reprise de l’exclamation « ô les siècles et les siècles sur elle », au vers 29, ouvre sur un blâme de la ville, lieu de toutes les monstruosités, en laquelle se donnent libre cours toutes les pires pulsions humaines. Les adjectifs symétriques sont tous violemment péjoratifs, « vie immense et criminelle », et, surtout, dans le dernier alexandrin, « de désirs fous et de colères carnassières », qui rabaisse l’homme à l’état de l’animal cherchant sa proie. La violence ainsi suggérée est renforcée par le rythme haché de l’hexasyllabe « battant – depuis quel temps ? » et les sonorités consonantiques martelées [ b ], [ t ], [ d ], [ p ] et [ k ] des vers 30 et 31.  === La ville devient ainsi effrayante, comme le soulignent les vers 17 et 18, « l’esprit soudainement s’effare / vers l’impossible et le bizarre », en devenant le  lieu de toutes les horreurs sociales .   

CONCLUSION

Dans ce poème énumératif, qui rappelle « les embarras de Paris » de Boileau, le « je » disparaît dans une sorte de neutralité pour faire ressortir « l’esprit », c’est-à-dire un jugement qui se veut objectif. Mais « l’esprit » n’en reste pas moins celui d’un poète de la « décadence », qui voit, avec le modernisme croissant de la fin du siècle, les villes se transformer en des chaos sans âme, creusets de toutes les misères. 

Verhaeren est un parfait représentant de la poésie symboliste, dont on retrouve ici les deux principales caractéristiques. D’une part les « synesthésies », ou correspondances entre les sensations, visent à suggérer plus qu’à décrire, à créer une impression – comme le faisaient les peintres impressionnistes à la même époque – par petites touches juxtaposées ; d’autre part, le travail sur la musicalité de la langue, notamment sur les effets rythmiques, avec les vers hétérométriques, et sur les jeux vocaliques et consonantiques vient, lui aussi, soutenir l’impression générale. 


Fil RSS 2.0. Réponses et trackbacks sont desactivés.

Réponses desactivées.

lire puis écrire |
Pour l'amour de la langue e... |
Laisse moi mettre des poème... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le Dragon de la Rivière
| Tisseurs de Mondes
| agnes2nantes