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Archive pour le 6 décembre, 2010


Cocteau, « La Machine infernale », acte II, « La rencontre d’Oedipe et du sphinx »

6 décembre, 2010
Théâtre | Commentaires fermés

Acte II : Oedipe et le sphinx

pp. 82-84, d’ « Avance…» à «…Grâce…» 

Dans La Machine infernale, pièce en quatre actes jouée le 10 avril 1934, Cocteau reprend le mythe antique d’Œdipe, hérité de l’auteur grec Sophocle, pour présenter sa propre conception du tragique et de la place des hommes dans le monde.   

Après le « prologue » qui a présenté le mythe, « le fantôme » de Laïus a tenté, dans l’acte I, d’alerter la reine Jocaste d’un mystérieux danger, mais en vain. Au même moment, en effet, le Sphinx manifeste sa présence, sous la forme d’une jeune fille, à une « matrone » et son jeune fils.

Le sphinx et Oedipe, dessin de Bérard, maison de Cocteau à Milly- la-forêt Après le départ de celle-ci, c’est Oedipe qui arrive et la conversation s’engage. Celui-ci exprime ses rêves de gloire et de puissance s’il tue le sphinx. La jeune fille, ému de sa beauté, lui propose de la suivre pour rencontrer « le monstre ». Pendant qu’il compte jusqu’à 50, elle se change en sphinx… (p. 82) Comment son pouvoir sur le héros va-t-il alors se manifester ?

LE POUVOIR DE LA PAROLE 

La didascalie (p. 83) annonce ce pouvoir magique,  « … il lutte contre un charme« , dont la parole est la clé, ce que marque déjà la longue tirade, seulement coupée en deux mouvements par une brève réaction d’Oedipe.

C’est l’accumulation qui caractérise ces deux parties, formant un véritable flux de parole. Cela s’inscrit déjà dans la structure syntaxique, avec, dans la première tirade, une accumulation d’adjectifs au comparatif accompagnés de comparaisons : par la parole, les caractéristiques du sphinx envahissent la scène , avec 6 verbes au centre, l’adverbe d’intensité récurrent (« si ») et le complément d’objet retardé. Tout cela accentue la menace qu’il représente. Dans la seconde tirade, ce sont les verbes qui s’accumulent (16 d’abord, puis 11, puis 6), puis la phrase se trouve relancée avec « et » après le point-virgule. 
A cela s’ajoutent les effets de rythme. Ils proviennent des jeux d’allongement, ou d’abrègement qui ralentissent la parole (l. 3-6), puis l’accélère (l. 7), pour ralentir à nouveau ensuite ; on remarque aussi des échos sonores, comme des rimes intérieures : « gréé, voilé, ancré, bercé », « passe/repasse – délace/entrelace ».

La parole qui lie  === Cela donne l’impression d’une coulée continue de la parole qui, peu à peu, emprisonne le héros (« sangle », « garrotte »), ou même l’englue, comme le suggère la comparaison : « te ligote avec les arabesques folles du miel qui tombe sur du miel », l’allitération en [ l ] liquide illustrant même l’idée évoquée.

Dans ces deux parties du discours, les contraires se trouvent également réunis, par exemple au moyen des comparaisons : les métiers s’opposent, les espèces animales, les éléments naturels, à travers les choix verbaux, « gréé, voilé » face à « ancré, bercé », « déroule/enroule », « tendre/détendre », « nouer/dénouer », ou à travers les adjectifs, eux aussi contradictoires : « souple/dur », « tendu/bouclé ».

=== Tout l’univers semble se mêler et s’unir  pour emprisonner Oedipe en son sein. Cocteau réalise ici un amalgame entre l’étymologie grecque du mot « sphinx » ( le verbe * sphingo, qu’on retrouve dans « asphyxie », signifie enserrer, étreindre) et la Genèse, qui montre que la parole divine engendre par elle-même le réel. Ainsi la parole du sphinx suffit à vaincre Oedipe en l’immobilisant

L’HOMME FACE A SON DESTIN

A travers les comparaisons, le sphinx met en évidence sa cruauté, une forme de violence, à la façon d’un prédateur face à sa proie : « le filet du gladiateur », « plus vorace que les insectes », « plus sanguinaire que les oiseaux ». Mais cette violence s’exerce de façon sournoise, d’autant plus redoutable : « plus subtil », « plus ingénieux », « plus fourbe ». Enfin l’énumération avec l’accumulation donne l’impression qu’il se réjouit par avance de l’étreinte avec sa victime, jusqu’à une forme de raffinement dans l’ironie cruelle : « abandonne-toi », deux fois, « je risque de te faire mal ».
Le sphinx sous sa forme de jeune fille Mais il convient de se rappeler aussi 
que ce sphinx, sous sa forme de jeune fille, a été séduit par Oedipe (p. 75) : elle a tout fait pour qu’il parte, et donc pour ne pas le tuer ; de plus toute cette tirade n’est qu’un « spectacle », une sorte de répétition au conditionnel : « si tu étais… »

Oedipe sous le joug du sphinx Face à son discours, les réactions d’Oedipe ressortent des didascalies, qui le montrent partagé entre deux attitudes. D’un côté, elles traduisent la colère de celui qui veut être un héros, avec tout son orgueil, et se retrouve impuissant : « se tordant de colère« , « il se crispe… il lutte« . Ses premières paroles sont encore assurées : « je résisterai ! », au futur avec l’exclamation. Il exprime même une ironie blessante envers le sphinx. Mais en cela il fait preuve d’hybris, démesure pour un mortel, et mérite donc d’être puni. Par opposition, son impuissance s’accentue au fil du texte. D’abord, il « tombe à genoux« , puis il « ferme les yeux« , comme pour s’échapper en ne subissant plus cette forme d’hypnose, enfin « d’une voix faible » marque la dernière étape, la prière, insistante.

Le sphinx, dans un raffinement de cruauté, commente ces réactions. Déjà il réduit la valeur d’Oedipe par la comparaison : « si tu étais n’importe quel joli garçon de Thèbes… ». Puis il démythifie la grandeur du héros tragique traditionnel par son ironie : « saute, sautille… Il est bon qu’un héros se sente un peu ridicule ». Ce ridicule est d’autant plus fort que tout cela est au « conditionnel » (ce qui se passerait », « obtiendrait »), et n’est en réalité qu’une sorte de spectacle que se donne le sphinx. Oedipe est pris au piège, non du réel, mais de la simple parole. 

 Le sphinx symbolise ici les formes du destin, certains termes mettant en évidence le lien entre le monstre et le divin : « plus fatal » ( adjectif qui renvoie, étymologiquement à « fatum », lle destin en latin), « invisible », employé deux fois en anaphore. On peut l’identifier à deux formes héritées de la mythologie. Il nous rappelle le serpent, d’abord ordinaire avec la mention de sa « salive » qui est « poison », puis monstrueux :  » toutes les boucles d’un seul reptile ». N’oublions pas que la population thébaine est née des dents d’un gigantesque serpent-dragon, tué par Cadmos, le fondateur. Le destin d’Oedipe renvoie ainsi à un temps ante-historique, indépendant de lui-même. De plus la mention d’ »un fil » est mise en valeur par tout le lexique lié au tissage. Or, cela renvoie au rôle des « Moires », les trois symboles du destin humain dans la mythologie grecque : Clotho, qui fabrique le fil (« je sécrète, je tire de moi »), Lachésis, qui  »déroule » le fil, le cours de l’existence, et Atropos qui, elle, le coupe. Ici, on note cependant une différence : le sphinx, qui enserre et étouffe, donne une mort plus lente.

Enfin, même si cet animal n’est pas nommé, on pense aussi à une gigantesque araignée qui tisse une toile. Elle semble procéder au hasard : « j’hésite, je corrige ». Pourtant elle parvient à son but, comme si elle aussi obéissait à une « Nécessité » supérieure, un ordre de l’univers même : le sphinx DOIT tuer ou être tué, pour sceller le destin d’Oedipe, c’est là son rôle.

CONCLUSION

Nous assistons à une scène où la parole, dans sa dimension sacrée, prend toute sa force, tel un verdict condamnant un coupable : cf. Note, p. 83. Oedipe n’est-il pas doublement coupable, par la malédiction originelle (cf. Prologue), et par son « hybris », un aveuglement dû à l’ambition qui pousse l’homme à vouloir égaler les dieux (cf. fin Acte II, p. 92) ?
Mais en réalité, il semble que personne ne soit libre, ni Oedipe, ni le sphinx : « Obéissons », déclarait celui-ci à la page 68. Il y a une loi de fatalité absolue qui pèse sur tous, celle qu’illustrera à la fin de cet acte II le dialogue entre Anubis et Némésis.

Le sphinx ou les caresses, Fernand Knopff Cette scène explique aussi ce qui a pu intéresser Cocteau dans le mythe d’Oedipe : la possibilité qu’il offrait de mettre en scène le pouvoir de la parole, celui qui se rattache à l’essence même de la poésie, et Cocteau est d’abord un poète. N’oublions pas non plus que le mythe a aussi servi de base à la réflexion de Freud autour du « complexe d’Oedipe », qui explique comment la loi sociale et morale permet à l’homme d’échapper à l’inceste et au parricide.

Cocteau, « La Machine infernale », Acte II, « La rencontre d’Oedipe et du sphinx »

6 décembre, 2010
Théâtre | Commentaires fermés

Acte II : la matrone et le sphinx

pp. 71-72, de « Vous avez… » à « … Ah ! » 

Dans La Machine infernale, pièce en quatre actes jouée le 10 avril 1934, Cocteau reprend le mythe antique d’Œdipe, hérité de l’auteur grec Sophocle, pour présenter sa propre conception du tragique et de la place des hommes dans le monde.   

Après le « prologue » qui a présenté le mythe, « le fantôme » de Laïus a tenté, dans l’acte I, d’alerter la reine Jocaste d’un mystérieux danger, mais en vain. « La voix » met en relation les deux actes [cf. p. 65]. L’acte II (selon Cocteau, celui écrit en premier) marque un « recul dans le temps », souligné par la reprise de « même ».  Il illustre le danger en deux tableaux : 
     * la matrone et le sphinx : la dimension humaine, la banalité d’une simple citoyenne,
     * Oedipe et le sphinx : la dimension mythique et tragique (cf. titre de l’acte).
Son décor est précisément décrit (p. 67), et représente un lieu plus élevé, « une éminence », par rapport au premier acte :  on se rapproche de « l’invisible », du mythe ancien où les dieux gouvernent le destin des hommes. Quels rôles joue le « sphinx » dans cette scène de rencontre avec la matrone ?

  LA DEMYTHIFICATION 

Dans cette scène, Cocteau paraît s’éloigner du myhe, qu’il banalise totalement.

La statue du pshinx dans le jardin de la maison de Cocteau à Milly-la-forêt  Le sphinx, en effet, n’a plus rien du monstre ailé de la mythologie grecque, avec son buste de femme et son corps de lion. Il apparaît à la matrone, comme au public, sous la forme d’une jeune fille « de dix-sept ans », et le début de l’acte nous l’a montrée rêvant, comme toutes les jeunes filles, du prince charmant.

 La matrone  De même, le second personnage mis en scène, la matrone, est tout aussi loin du mythe. Il s’agit d’une femme anonyme, dont la désignation est empruntée à l’antiquité romaine : c’est, étymologiquement la femme d’un citoyen. Mais le terme a évolué vers un sens péjoratif, pour qualifier une mère de famille, au physique le polus souvent imposant, qui aime bavarder et faire des commérages. Cocteau réalise un amalgame entre ces deux connotations car elle aime, de toute évidence, bavarder, et montre toute son énergie quand elle s’indigne des actes de son fils, très banals : « monter sur la table, criant, gesticulant, piétinant ». Mais elle est aussi dans son rôle de mère de famille, dans la situation banale de ne pas pouvoir se faire obéir de ses fils adolescents : « la maison est devenue inhabitable », « c’est impossible de s’entendre » Enfin, elle représente la vie des citoyens, le petit peuple avec ses préoccupations (« on crève de famine », « les prix montent », « il faudrait un homme à poigne ») et elle en a le langage quotidien, presque vulgaire : « cette maudite bête », « des micmacs », « le Sphinx qu’il dit… » 

La marche de la faim des chômeurs De même, Cocteau réactualise le mythe car, derrière la description de la situation à Thèbes, c’est bien celle de la France à l’époque de l’écriture ( 1932) que nous découvrons. Sur le plan politique et économique, la crise de 1929 rejaillit alors sur l’Europe : « on crève de famine, les prix montent ». A cela s’ajoute le chômage : « les mères et les épouses perdent leur gagne-pain », « les faillites se succèdent ». On reconnaît aussi le discrédit du pouvoir. Corrompu et affaibli, il trouve des boucs-émissaires pour expliquer les violences policières : « on égorge, on pille, on épouvante le peuple, et on rejette tout sur le sphinx ». La reprise du mot « sphinx » en anaphore reproduit même un discours de propagande. 
Enfin, s
ur le plan idéologique, le discours de la matrone évoque les courants qui parcourent la société de l’entre-deux-guerres. Le deuxième fils développe une idéologie qui reprend les discours marxistes sur la religion « opium des peuples » : le sphinx est un « loup-garou pour tromper le pauvre monde », une « arme entre les mains des prêtres » et « les temples regorgent d’offrandes ». Il appelle même à la révolte, avec un discours proche alors de celui des « anarchistes ». Le fils aîné, lui, se rapproche du nihilisme, avec la reprise en anaphore d’ « il méprise » : il ne croit en aucune des valeurs reconnues, famille, patrie, religion… Le seul intérêt pour le nihiliste est le « rien », c’est-à-dire un acte tel que le meurtre, mais dégagé de tout but : « Le sphinx l’intéresserait s’il tuait pour tuer ». Leur mère, quant à elle, révèle la montée du fascisme, présenté comme une solution pour remettre de l’ordre (Mussolini, 1929 – Hitler, 1933) : elle souhaite un « homme à poigne, un dictateur ».

=== Ainsi Cocteau utilise le mythe de la Grèce antique de façon telle que ses contemporains doivent s’y retrouver.

 LE TRAGIQUE

         Mais, malgré cette démythification, Cocteau préserve le tragique, d’une part parce que cette rencontre illustre l‘aveuglement humainLa matrone croit, en effet, parler à une simple jeune fille : « Entre nous, [...] mademoiselle, je sais qu’il existe, le sphinx… ». Ce décalage, qui peut, certes, faire sourire dans un premier temps, révèle en fait que les humains ont perdu toute conscience des forces supérieures qui régissent leur vie. Ils sont dupes des apparences, contrairement aux enfants qui, eux, ont encore le pouvoir de percevoir le mystère car ils sont encore proches du merveilleux. Le plus jeune fils sera ainsi le seul à identifier le sphinx…

D’autre part, le choix d’un personnage comme la matrone généralise le tragique, car il n’est plus réservé aux seuls héros. La mère, femme du peuple, entre dans le tragique quand elle évoque la mort de son fils. La brièveté de ses phrases souligne la sobriété d’un chagrin qui ne s’exprime pas en longs gémissements, mais qui n’en est pas moins cruel, et provoque même la pitié du sphinx : « pauvre femme ». Le sphinx, « sombre« , semble lui-même victime du tragique, regrettant un « destin » subi, une force supérieure qui la contraint à tuer.    

=== La mère prend valeur de symbole du peuple et de ses souffrances : il est exploité par les forces au pouvoir, éprouve la douleur de voir ses fils mourir  « au sphinx », comme on dirait « au champ d’honneur », à la guerre. Elle représente ainsi, plus globalement, l’homme et son destin, sur lequel il est totalement aveugle. 

CONCLUSION 

La première originalité de cet extrait est de proposer une autre image du sphinx que celle offerte par le mythe. Il lui donne à la fois la fragilité et la banalité d’une jeune fille, et en fait, parallèlement, un symbole des alibis que les hommes se donnent pour exploiter le peuple et exercer leur violence. 

Cocteau et l'aile du sphinx, photographie La rencontre permet aussi une plongée dans l’invisible et nous fait découvrir le registre du « merveilleux » vu par Cocteau, à la fois visible par la forme familière qu’il prend, comme le fantôme de Laïus vu par les soldats, et invisible car l’homme ne comprend pas le sens de ce qu’il voit, ne perçoit pas le le mystère que cache le monde visible. 

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