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déc 2010
Cocteau, « La Machine infernale », acte II, « La rencontre d’Oedipe et du sphinx »
Posté dans Théâtre par cotentinghislaine à 4:24 | Commentaires fermés

Acte II : Oedipe et le sphinx

pp. 82-84, d’ « Avance…» à «…Grâce…» 

Dans La Machine infernale, pièce en quatre actes jouée le 10 avril 1934, Cocteau reprend le mythe antique d’Œdipe, hérité de l’auteur grec Sophocle, pour présenter sa propre conception du tragique et de la place des hommes dans le monde.   

Après le « prologue » qui a présenté le mythe, « le fantôme » de Laïus a tenté, dans l’acte I, d’alerter la reine Jocaste d’un mystérieux danger, mais en vain. Au même moment, en effet, le Sphinx manifeste sa présence, sous la forme d’une jeune fille, à une « matrone » et son jeune fils.

Le sphinx et Oedipe, dessin de Bérard, maison de Cocteau à Milly- la-forêt Après le départ de celle-ci, c’est Oedipe qui arrive et la conversation s’engage. Celui-ci exprime ses rêves de gloire et de puissance s’il tue le sphinx. La jeune fille, ému de sa beauté, lui propose de la suivre pour rencontrer « le monstre ». Pendant qu’il compte jusqu’à 50, elle se change en sphinx… (p. 82) Comment son pouvoir sur le héros va-t-il alors se manifester ?

LE POUVOIR DE LA PAROLE 

La didascalie (p. 83) annonce ce pouvoir magique,  « … il lutte contre un charme« , dont la parole est la clé, ce que marque déjà la longue tirade, seulement coupée en deux mouvements par une brève réaction d’Oedipe.

C’est l’accumulation qui caractérise ces deux parties, formant un véritable flux de parole. Cela s’inscrit déjà dans la structure syntaxique, avec, dans la première tirade, une accumulation d’adjectifs au comparatif accompagnés de comparaisons : par la parole, les caractéristiques du sphinx envahissent la scène , avec 6 verbes au centre, l’adverbe d’intensité récurrent (« si ») et le complément d’objet retardé. Tout cela accentue la menace qu’il représente. Dans la seconde tirade, ce sont les verbes qui s’accumulent (16 d’abord, puis 11, puis 6), puis la phrase se trouve relancée avec « et » après le point-virgule. 
A cela s’ajoutent les effets de rythme. Ils proviennent des jeux d’allongement, ou d’abrègement qui ralentissent la parole (l. 3-6), puis l’accélère (l. 7), pour ralentir à nouveau ensuite ; on remarque aussi des échos sonores, comme des rimes intérieures : « gréé, voilé, ancré, bercé », « passe/repasse – délace/entrelace ».

La parole qui lie  === Cela donne l’impression d’une coulée continue de la parole qui, peu à peu, emprisonne le héros (« sangle », « garrotte »), ou même l’englue, comme le suggère la comparaison : « te ligote avec les arabesques folles du miel qui tombe sur du miel », l’allitération en [ l ] liquide illustrant même l’idée évoquée.

Dans ces deux parties du discours, les contraires se trouvent également réunis, par exemple au moyen des comparaisons : les métiers s’opposent, les espèces animales, les éléments naturels, à travers les choix verbaux, « gréé, voilé » face à « ancré, bercé », « déroule/enroule », « tendre/détendre », « nouer/dénouer », ou à travers les adjectifs, eux aussi contradictoires : « souple/dur », « tendu/bouclé ».

=== Tout l’univers semble se mêler et s’unir  pour emprisonner Oedipe en son sein. Cocteau réalise ici un amalgame entre l’étymologie grecque du mot « sphinx » ( le verbe * sphingo, qu’on retrouve dans « asphyxie », signifie enserrer, étreindre) et la Genèse, qui montre que la parole divine engendre par elle-même le réel. Ainsi la parole du sphinx suffit à vaincre Oedipe en l’immobilisant

L’HOMME FACE A SON DESTIN

A travers les comparaisons, le sphinx met en évidence sa cruauté, une forme de violence, à la façon d’un prédateur face à sa proie : « le filet du gladiateur », « plus vorace que les insectes », « plus sanguinaire que les oiseaux ». Mais cette violence s’exerce de façon sournoise, d’autant plus redoutable : « plus subtil », « plus ingénieux », « plus fourbe ». Enfin l’énumération avec l’accumulation donne l’impression qu’il se réjouit par avance de l’étreinte avec sa victime, jusqu’à une forme de raffinement dans l’ironie cruelle : « abandonne-toi », deux fois, « je risque de te faire mal ».
Le sphinx sous sa forme de jeune fille Mais il convient de se rappeler aussi 
que ce sphinx, sous sa forme de jeune fille, a été séduit par Oedipe (p. 75) : elle a tout fait pour qu’il parte, et donc pour ne pas le tuer ; de plus toute cette tirade n’est qu’un « spectacle », une sorte de répétition au conditionnel : « si tu étais… »

Oedipe sous le joug du sphinx Face à son discours, les réactions d’Oedipe ressortent des didascalies, qui le montrent partagé entre deux attitudes. D’un côté, elles traduisent la colère de celui qui veut être un héros, avec tout son orgueil, et se retrouve impuissant : « se tordant de colère« , « il se crispe… il lutte« . Ses premières paroles sont encore assurées : « je résisterai ! », au futur avec l’exclamation. Il exprime même une ironie blessante envers le sphinx. Mais en cela il fait preuve d’hybris, démesure pour un mortel, et mérite donc d’être puni. Par opposition, son impuissance s’accentue au fil du texte. D’abord, il « tombe à genoux« , puis il « ferme les yeux« , comme pour s’échapper en ne subissant plus cette forme d’hypnose, enfin « d’une voix faible » marque la dernière étape, la prière, insistante.

Le sphinx, dans un raffinement de cruauté, commente ces réactions. Déjà il réduit la valeur d’Oedipe par la comparaison : « si tu étais n’importe quel joli garçon de Thèbes… ». Puis il démythifie la grandeur du héros tragique traditionnel par son ironie : « saute, sautille… Il est bon qu’un héros se sente un peu ridicule ». Ce ridicule est d’autant plus fort que tout cela est au « conditionnel » (ce qui se passerait », « obtiendrait »), et n’est en réalité qu’une sorte de spectacle que se donne le sphinx. Oedipe est pris au piège, non du réel, mais de la simple parole. 

 Le sphinx symbolise ici les formes du destin, certains termes mettant en évidence le lien entre le monstre et le divin : « plus fatal » ( adjectif qui renvoie, étymologiquement à « fatum », lle destin en latin), « invisible », employé deux fois en anaphore. On peut l’identifier à deux formes héritées de la mythologie. Il nous rappelle le serpent, d’abord ordinaire avec la mention de sa « salive » qui est « poison », puis monstrueux :  » toutes les boucles d’un seul reptile ». N’oublions pas que la population thébaine est née des dents d’un gigantesque serpent-dragon, tué par Cadmos, le fondateur. Le destin d’Oedipe renvoie ainsi à un temps ante-historique, indépendant de lui-même. De plus la mention d’ »un fil » est mise en valeur par tout le lexique lié au tissage. Or, cela renvoie au rôle des « Moires », les trois symboles du destin humain dans la mythologie grecque : Clotho, qui fabrique le fil (« je sécrète, je tire de moi »), Lachésis, qui  »déroule » le fil, le cours de l’existence, et Atropos qui, elle, le coupe. Ici, on note cependant une différence : le sphinx, qui enserre et étouffe, donne une mort plus lente.

Enfin, même si cet animal n’est pas nommé, on pense aussi à une gigantesque araignée qui tisse une toile. Elle semble procéder au hasard : « j’hésite, je corrige ». Pourtant elle parvient à son but, comme si elle aussi obéissait à une « Nécessité » supérieure, un ordre de l’univers même : le sphinx DOIT tuer ou être tué, pour sceller le destin d’Oedipe, c’est là son rôle.

CONCLUSION

Nous assistons à une scène où la parole, dans sa dimension sacrée, prend toute sa force, tel un verdict condamnant un coupable : cf. Note, p. 83. Oedipe n’est-il pas doublement coupable, par la malédiction originelle (cf. Prologue), et par son « hybris », un aveuglement dû à l’ambition qui pousse l’homme à vouloir égaler les dieux (cf. fin Acte II, p. 92) ?
Mais en réalité, il semble que personne ne soit libre, ni Oedipe, ni le sphinx : « Obéissons », déclarait celui-ci à la page 68. Il y a une loi de fatalité absolue qui pèse sur tous, celle qu’illustrera à la fin de cet acte II le dialogue entre Anubis et Némésis.

Le sphinx ou les caresses, Fernand Knopff Cette scène explique aussi ce qui a pu intéresser Cocteau dans le mythe d’Oedipe : la possibilité qu’il offrait de mettre en scène le pouvoir de la parole, celui qui se rattache à l’essence même de la poésie, et Cocteau est d’abord un poète. N’oublions pas non plus que le mythe a aussi servi de base à la réflexion de Freud autour du « complexe d’Oedipe », qui explique comment la loi sociale et morale permet à l’homme d’échapper à l’inceste et au parricide.


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