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déc 2010
Cocteau, « La Machine infernale », Acte II, « La rencontre d’Oedipe et du sphinx »
Posté dans Théâtre par cotentinghislaine à 2:50 | Commentaires fermés

Acte II : la matrone et le sphinx

pp. 71-72, de « Vous avez… » à « … Ah ! » 

Dans La Machine infernale, pièce en quatre actes jouée le 10 avril 1934, Cocteau reprend le mythe antique d’Œdipe, hérité de l’auteur grec Sophocle, pour présenter sa propre conception du tragique et de la place des hommes dans le monde.   

Après le « prologue » qui a présenté le mythe, « le fantôme » de Laïus a tenté, dans l’acte I, d’alerter la reine Jocaste d’un mystérieux danger, mais en vain. « La voix » met en relation les deux actes [cf. p. 65]. L’acte II (selon Cocteau, celui écrit en premier) marque un « recul dans le temps », souligné par la reprise de « même ».  Il illustre le danger en deux tableaux : 
     * la matrone et le sphinx : la dimension humaine, la banalité d’une simple citoyenne,
     * Oedipe et le sphinx : la dimension mythique et tragique (cf. titre de l’acte).
Son décor est précisément décrit (p. 67), et représente un lieu plus élevé, « une éminence », par rapport au premier acte :  on se rapproche de « l’invisible », du mythe ancien où les dieux gouvernent le destin des hommes. Quels rôles joue le « sphinx » dans cette scène de rencontre avec la matrone ?

  LA DEMYTHIFICATION 

Dans cette scène, Cocteau paraît s’éloigner du myhe, qu’il banalise totalement.

La statue du pshinx dans le jardin de la maison de Cocteau à Milly-la-forêt  Le sphinx, en effet, n’a plus rien du monstre ailé de la mythologie grecque, avec son buste de femme et son corps de lion. Il apparaît à la matrone, comme au public, sous la forme d’une jeune fille « de dix-sept ans », et le début de l’acte nous l’a montrée rêvant, comme toutes les jeunes filles, du prince charmant.

 La matrone  De même, le second personnage mis en scène, la matrone, est tout aussi loin du mythe. Il s’agit d’une femme anonyme, dont la désignation est empruntée à l’antiquité romaine : c’est, étymologiquement la femme d’un citoyen. Mais le terme a évolué vers un sens péjoratif, pour qualifier une mère de famille, au physique le polus souvent imposant, qui aime bavarder et faire des commérages. Cocteau réalise un amalgame entre ces deux connotations car elle aime, de toute évidence, bavarder, et montre toute son énergie quand elle s’indigne des actes de son fils, très banals : « monter sur la table, criant, gesticulant, piétinant ». Mais elle est aussi dans son rôle de mère de famille, dans la situation banale de ne pas pouvoir se faire obéir de ses fils adolescents : « la maison est devenue inhabitable », « c’est impossible de s’entendre » Enfin, elle représente la vie des citoyens, le petit peuple avec ses préoccupations (« on crève de famine », « les prix montent », « il faudrait un homme à poigne ») et elle en a le langage quotidien, presque vulgaire : « cette maudite bête », « des micmacs », « le Sphinx qu’il dit… » 

La marche de la faim des chômeurs De même, Cocteau réactualise le mythe car, derrière la description de la situation à Thèbes, c’est bien celle de la France à l’époque de l’écriture ( 1932) que nous découvrons. Sur le plan politique et économique, la crise de 1929 rejaillit alors sur l’Europe : « on crève de famine, les prix montent ». A cela s’ajoute le chômage : « les mères et les épouses perdent leur gagne-pain », « les faillites se succèdent ». On reconnaît aussi le discrédit du pouvoir. Corrompu et affaibli, il trouve des boucs-émissaires pour expliquer les violences policières : « on égorge, on pille, on épouvante le peuple, et on rejette tout sur le sphinx ». La reprise du mot « sphinx » en anaphore reproduit même un discours de propagande. 
Enfin, s
ur le plan idéologique, le discours de la matrone évoque les courants qui parcourent la société de l’entre-deux-guerres. Le deuxième fils développe une idéologie qui reprend les discours marxistes sur la religion « opium des peuples » : le sphinx est un « loup-garou pour tromper le pauvre monde », une « arme entre les mains des prêtres » et « les temples regorgent d’offrandes ». Il appelle même à la révolte, avec un discours proche alors de celui des « anarchistes ». Le fils aîné, lui, se rapproche du nihilisme, avec la reprise en anaphore d’ « il méprise » : il ne croit en aucune des valeurs reconnues, famille, patrie, religion… Le seul intérêt pour le nihiliste est le « rien », c’est-à-dire un acte tel que le meurtre, mais dégagé de tout but : « Le sphinx l’intéresserait s’il tuait pour tuer ». Leur mère, quant à elle, révèle la montée du fascisme, présenté comme une solution pour remettre de l’ordre (Mussolini, 1929 – Hitler, 1933) : elle souhaite un « homme à poigne, un dictateur ».

=== Ainsi Cocteau utilise le mythe de la Grèce antique de façon telle que ses contemporains doivent s’y retrouver.

 LE TRAGIQUE

         Mais, malgré cette démythification, Cocteau préserve le tragique, d’une part parce que cette rencontre illustre l‘aveuglement humainLa matrone croit, en effet, parler à une simple jeune fille : « Entre nous, [...] mademoiselle, je sais qu’il existe, le sphinx… ». Ce décalage, qui peut, certes, faire sourire dans un premier temps, révèle en fait que les humains ont perdu toute conscience des forces supérieures qui régissent leur vie. Ils sont dupes des apparences, contrairement aux enfants qui, eux, ont encore le pouvoir de percevoir le mystère car ils sont encore proches du merveilleux. Le plus jeune fils sera ainsi le seul à identifier le sphinx…

D’autre part, le choix d’un personnage comme la matrone généralise le tragique, car il n’est plus réservé aux seuls héros. La mère, femme du peuple, entre dans le tragique quand elle évoque la mort de son fils. La brièveté de ses phrases souligne la sobriété d’un chagrin qui ne s’exprime pas en longs gémissements, mais qui n’en est pas moins cruel, et provoque même la pitié du sphinx : « pauvre femme ». Le sphinx, « sombre« , semble lui-même victime du tragique, regrettant un « destin » subi, une force supérieure qui la contraint à tuer.    

=== La mère prend valeur de symbole du peuple et de ses souffrances : il est exploité par les forces au pouvoir, éprouve la douleur de voir ses fils mourir  « au sphinx », comme on dirait « au champ d’honneur », à la guerre. Elle représente ainsi, plus globalement, l’homme et son destin, sur lequel il est totalement aveugle. 

CONCLUSION 

La première originalité de cet extrait est de proposer une autre image du sphinx que celle offerte par le mythe. Il lui donne à la fois la fragilité et la banalité d’une jeune fille, et en fait, parallèlement, un symbole des alibis que les hommes se donnent pour exploiter le peuple et exercer leur violence. 

Cocteau et l'aile du sphinx, photographie La rencontre permet aussi une plongée dans l’invisible et nous fait découvrir le registre du « merveilleux » vu par Cocteau, à la fois visible par la forme familière qu’il prend, comme le fantôme de Laïus vu par les soldats, et invisible car l’homme ne comprend pas le sens de ce qu’il voit, ne perçoit pas le le mystère que cache le monde visible. 


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