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Archive pour le 11 décembre, 2010


Cocteau, « La Machine infernale », Acte III, « La nuit de noces »

11 décembre, 2010
Théâtre | Commentaires fermés

Acte III, « La nuit de noces »

pp. 113-114 de « Je ne me… » à « … oublier » 

Dans La Machine infernale, pièce en quatre actes jouée le 10 avril 1934, Cocteau reprend le mythe antique d’Œdipe, hérité de l’auteur grec Sophocle, pour présenter sa propre conception du tragique et de la place des hommes dans le monde. 
Selon la prédiction de l’oracle (cf. Prologue), rien n’a pu empêcher Oedipe de tuer son père et d’épouser sa mère, Jocaste, ni le fantôme de Laïus, qui apparaît sur les remparts (Acte I), 
ni le sphinx qui tente d’écarter Oedipe pour le sauver (Acte II).

Oedipe et Jocaste L’acte III marque l’accomplissement de la prophétie. Le décor illustre la chambre nuptiale : Cocteau souligne son symbolisme. 
     Oedipe renvoie le devin Tirésias, rejetant son avertissement ultime. Jocaste somnole, Oedipe s’endort et rêve de sa rencontre avec le sphinx : il pousse un cri et s’éveille. Un dialogue s’engage alors : parviendra-t-il à éclairer la vérité ?

L’ILLUSION

Le rêve révèle toute l’ambiguïté de la situation, qu’il s’agisse du cauchemar d’Oedipe ou de celui de Jocaste : Cocteau semble se souvenir ici de la théorie freudienne.

Les remarques de Jocaste dépeignent Oedipe comme un enfant terrorrisé devant un monstre :  »te laisser dans toute cette eau »,  »tu es trempé, inondé de sueur ». Au début de ce dialogue, il est encore dans un demi-sommeil, puisque son corps ne réagit pas, ce que montrent les didascalies. Ainsi sa première réponse est significative de l’inceste : « Oui, ma petite mère chérie… ». La peur ressentie et cet état de semi-conscience font remonter à la surface le tabou enfoui : l’enfant se retrouve face à sa mère.
Mais il s’excuse rapidement de ce qu’il considère comme une illusion :  »Je dors à moitié »,  »Je mélange tout ». Or cette illusion, soulignée par  »Je suis absurde » est, en réalité, la vérité, qui n’est pas reconnue, pas identifiée. Le héros vit, en réalité, dans son illusion.

Jocaste aussi évoque son rêve terrible :  »Tes cris m’ont sauvée d’un cauchemar sans nom ». Le spectateur est déjà au courant de son contenu (cf. p. 49). Ici encore cela renvoie au tabou de l’inceste
Jocaste dans son rôle de mère Or, parallèlement au comportement d’Oedipe, transformé en bébé, elle-même entre dans le rôle d’une mère (« Quel gros bébé ! »,  »Ne te fais pas lourd, aide-moi »), habillant et déshabillant son enfant, par ses ordres… Elle croit, certes, participer à un jeu : « L’imitant. », « Voilà qu’il me prend pour sa mère »…
Mais là aussi ce que l’héroïne considère comme un jeu, une illusion, est, en réalité, la vérité, qu’elle nie : « ces cicatrices me rappellent quelque chose que j’essaie toujours d’oublier. »

Oedipe, le bébé abandonné, Bnf L’explication alors donnée par Oedipe pour les « trous » à ses pieds est sincère : elle est celle qu’on lui a transmise, puisqu’il reprend « paraît-il ». Il cite plusieurs détails qui en renforcent l’impression de vérité :  »ma nourrice me portait »,  »un sanglier », avec le présent de narration, qui donne vie à la scène, comme revécue, et la succession verbale précise. Enfin l’exclamation soutient ce récit : « C’est vrai ! »
Mais à nouveau, au moment même où il affirme cette vérité, tout dans l’attitude de Jocaste la dément : « Mais elle est pâle comme une morte ? »

=== Nous nous trouvons donc à une frontière : où est le rêve, où est la réalité ? Où est le mensonge, où est la vérité ? 

LE TRAGIQUE

Chacun des deux héros, à sa façon, touche au tragique.

Véronique Mermoud et Olivier Havran, mise en scène d'Isabelle D'accord Pour Oedipe, le tragique vient du contraste entre la connaissance du héros et celle du public. Le premier, au sens figuré, est « aveugle » sur son destin : il appelle Jocaste « Mon amour », « Mon chéri », car, pour lui, elle n’est qu’une épouse amoureuse et « sensible ». Le public, lui, connaît la vérité grâce à la « voix » lors du prologue . Cela lui donne donc une supériorité en lui permettant de mieux mesurer la cruauté des dieux qui se jouent des hommes, ce que l’on nomme « l’ironie tragique »Cette ironie est renforcée par les affirmations de Jocaste, « Il a dû être choyé par une maman très bonne, trop bonne… », « Je l’aime de tout mon coeur d’amoureuse la maman… », amplifiées par la gradation finale : « dorloté, gardé, élevé pour moi, pour nous ». Or seul le public mesure le double sens de « pour moi », d’une part, dans l’esprit d’une nouvelle épouse, signifiant « pour que je t’aie aujourd’hui », d’autre part, dans la réalité, «  à ma place ».

Enfin, c’est Jocaste qui porte le tragique par sa découverte dans la seconde partie de la scène. Ce tragique s’accroît au fur et à mesure de ses réactions, montrées d’abord dans les didascalies, qui commentent la scène :   »Soudain, elle pousse un cri terrible« , « …regarde les pieds d’Oedipe comme une folle…« . Nous basculons du jeu amoureux souriant dans l’horreur de l’univers tragique. C’est ensuite son discours qui révèle le tragique. Il est entrecoupé par les points de suspension, pour taire la vérité, indicible, qui se fait jour dans la conscience de Jocaste. La question, « d’où viennent-ils », apparaît ainsi comme une ultime tentative pour écarter cette vérité alors entr’aperçue. Le choix du verbe « témoigner » est enfin comme une réponse à cette accusation implicite. 

 === Ainsi le commentaire d’Oedipe,  »Mais elle est pâle comme une morte », prend un double sens, et sonne comme une annonce fatale. Elle sera d’ailleurs reprise lors du dédouement dans la didascalie, à la page 133. 

CONCLUSION 

Véronique Mermoud joue Jocaste, mise en scène d'Isabelle Daccord Ce passage constitue un moment-clé de la pièce et une scène audacieuse. Cocteau a, en effet, été le premier à suggérer ainsi « la nuit de noces », et l’intensité dramatique est à son apogée pour le public. Les deux personnages sont au comble du bonheur : Oedipe, devenu roi, a la gloire qu’il souhaitait et pense avoir échappé à la prédiction de l’oracle ; Jocaste, veuve, qui rêvait d’un homme plus jeune (cf. Acte I, avec le jeune soldat), l’a dans son lit. 
Mais tout cela n’est, en fait, qu’un leurre cruel du destin. Le public décode le double langage, mais peut s’interroger : Jocaste a-t-elle compris la terrible vérité (cf. pp. 117-119) ?

Ainsi Cocteau nous propose une image de l’homme qui fait écho au titre La Machine infernale. Il s’affirme libre, par rapport à l’opinion des citoyens, qui peuvent blâmer ce remariage et l’écart d’âge, et surtout par rapport aux dieux, puisque Jocaste a eu ce fils interdit, et qu’Oedipe a décidé de forger son propre destin. Mais n’est-il pas, en réalité, qu’une marionnette aveugle entre les mains des dieux ? Au moment même où l »homme savoure sa liberté et jouit de son bonheur, il tombe, de plus « haut » pour mieux réjouir les dieux. 

=== « La machine » prend ainsi un double sens : elle s’avère un mécanisme inexorable, sans souci de l’homme, mais aussi une « machination », car tout semble combiné à l’avance par les dieux.   

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