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déc 2010
Rousseau : « Julie ou la Nouvelle Héloïse », chap. III, lettre 15, 1761 – Corpus : « Le roman, miroir de son temps »
Posté dans Corpus, Le siècle des Lumières, Roman par cotentinghislaine à 6:16 | Commentaires fermés

« Discours amoureux »

La Nouvelle Héloïse, frontispice original  Le roman épistolaire de Jean-Jacques Rousseau constitue, malgré sa forme romanesque, une application des théories de l’écrivain, notamment de sa croyance en une suprématie absolue des élans sincères du coeur. Rousseau, dans cette oeuvre intitulée initialement Lettres de deux amants, Habitans d’une petite ville au pied des Alpes, la Nouvelle Héloïse,  reprend le thème de l’amour impossible en réactualisant l’amour célèbre du moyen-âge entre la belle Héloïse et le moine Abélard : les amants médiévaux furent séparés, et le moine lui-même castré.

Rousseau :  Un premier baiser a scellé l’amour entre la noble Julie d’Etanges et son précepteur, Saint-Preux, mais l’écart social qui les sépare les oblige à cacher leurs sentiments, puis Saint-Preux quitte la demeure sur les bords du lac Léman pour Paris et Londres. Leur échenge de lettres exprime alors le dilemme qui les déchire. Mais leur correspondance est découverte, et la mère de Julie meurt d’apprendre cette mésalliance des sentiments. Julie décide alors de céder à la pression de son père qui l’a promise en mariage au noble et vieux M. de Wolmar. doc dans Le siècle des Lumières Rousseau, « Julie ou la Nouvelle Héloïse », III, lettre 15  

Comment va-t-elle justifier cette décision de rupture à Saint-Preux ?

UN AMOUR ETERNEL

La lettre met en évidence un premier conflit dans lequel l’amour a triomphé.
 La jeune fille se défendant contre Eros, Bouguereau  Dès la naissance de son amour, Julie a, en effet, vécu un cruel dilemme, d’abord lié à l’importance que l’éducation des fillles accorde, au XVIII° siècle, à la religion. Le « Ciel » est, d’ailleurs, mentionné à deux reprises. Celle-ci n’enseigne-t-elle pas que la passion est, par définition, coupable en dehors des liens sacrés du mariage ? Les termes « vertu » et « devoir », dont nous notons la récurrence au fil du texte, sont donc des règles absolues. A cela s’ajoute l’appel à la « conscience » qui, guidée par la « raison », doit être écoutée en toute circonstance car elle ne peut que conduire au progrès moral. Or, nous constatons à quel point cet enseignement a pesé sur Julie, à travers les luttes intérieures qu’elle évoque pour combattre cette passion coupable : « J’ai fait usage de toutes mes forces, ma conscience m’en rend le consolant témoignage ».
Mais ces exigences sont ici rejetées, ce que traduit le lexique péjoratif dont elle qualifie ces valeurs : « Je suis lasse de servir aux dépens de la justice une chimérique vertu », « les barbares vertus », « une raison qui m’égara tant de fois ». Cette lutte contre les élans de son coeur lui apparaît donc, aujourd’hui, inutile : « C’est en vain qu’une voix mensongère murmure au fond de mon âme; elle ne m’abusera plus. Que sont les vains devoirs qu’elle m’expose ». Elle la renie même : « mon seul regret est d’avoir combattu des sentiments si chers… »

      Ainsi l’amour est présenté comme l’acteur d’une véritable guerre, dans lequel cependant il triomphe, comme le montre la métaphore militaire qui ouvre le passage : « Ami, tu as vaincu. Je ne suis point à l’apreuve de tant d’amour ; ma résistance est épuisée ». Pourtant, nous pouvons penser que, malgré son affirmation, « Devoir, honneur, vertu, tout cela ne me dit plus rien », une forme de culpabilité subsiste chez Julie, puisqu’elle éprouve le besoin d’argumenter pour se justifier de céder face à la toute-puissance de l’amour.
Le péché originel   Son premier argument est, précisément, de retourner contre la religion les arguments que celle-ci prône : si c’est « le Ciel », un dieu tout-puissant, qui règle, de sa sage Providence, les destinées humaines, c’est donc lui qui lui a donné Saint-Preux à aimer : pourquoi exigerait-il alors qu’elle rejette cet amour : « Quels sont les vains devoirs qu’elle m’oppose contre ceux d’aimer à jamais ce que le Ciel m’a fait aimer ? » De plus, si c’est dieu qui est créateur de l’être humain, c’est bien lui qui lui a donné ce désir d’aimer, et qui l’a rendue faible face à lui : « Que le Ciel ne me demande pas compte de plus qu’il ne m’a donné ». Mais un dieu de bonté peut-il avoir créé une créature mauvaise ? Sa faiblesse n’est-elle pas inhérente à sa nature, la volonté même de ce dieu, au nom duquel elle ne peut donc être condamnée ? C’est ce qu’affirme sa protestation violente, renforcée par le  pléonasme : « Mais pourtant je ne suis point un monstre ; je suis faible et non dénaturée ». 
=== Nous observons chez Rousseau une forme de « Pr
ovidentialisme », c’est-à-dire l’idée que dieu organise tout pour le mieux en donnant à ses créatures leur destin. Toute lutte ne peut donc qu’être illusoire contre ce qui relève de la « Nature », qui se confond ici avec la création divine. Cela nous conduit à rappeler la théorie fondamentale de Rousseau : par « nature » l’homme est bon, c’est la société qui le corrompt. D’où l’interpellation de la « Nature » (« Nature, ô douce nature ») en des termes quasi juridiques : « reprends tous tes droits ». Elle recourt même au verbe « j’abjure »,  employé pour exprimer le renoncement à une religion, considérée comme « fausse » (le protestantisme, le judaïsme…) et sous-entendre le retour à la vérité, celle des « sentiments [...] si légitimes ». 
Julie et Saint-Preux : la douceur de l'amour  Son second argument repose sur la notion de « justice », dans un sens qui mêle la morale et l’économie, car Saint-Preux n’a-t-il pas gagné la réciprocité de l’amour si ardent dont lui-même fait preuve ? Il a mérité, en effet, par sa constance et ses souffrances, l’amour de Julie : « ce triste coeur que tu achetas tant de fois et qui coûta si cher au tien », « tu l’as trop bien mérité pour le perdre, et je suis lasse de servir, aux dépens de la justice, une chimérique vertu ». Ainsi Julie remplace une forme de devoir, celui dû à la morale sociale ou religieuse, par une autre, intériorisée et intime, le devoir de répondre aux sentiments par des sentiments de force égale : « ton inviolable fidélité n’est-elle pas un nouveau lien pour la mienne? « . La gradation ternaire, qui rappelle les formules latines, sonne comme un serment face à un tribunal, mais qui n’est ici que celui de son coeur : » il le faut, je le veux, je le dois ».

Le triomphe de l'amour, Saint-Aubin, 1752   Cela conduit tout naturellement l’héroïne à une promesse d’amour éternel, que signalent les choix temporels au début de l’extrait, avec le passé d’abord (« il fut à toi du premier moment où mes yeux te virent »), puis le présent de l’énonciation (il « t’appartient sans réserve »), tandis que le deuxième paragraphe introduit le futur : « il te restera jusqu’à mon dernier soupir ». Tout ce passage est donc fondé sur ce qui constitue une autre vérité, aux yeux de Rousseau, l’exigence d’une fidélité à soi-même. Ce serait donc l’amour qui donnerait ici à l’être humaine sa vérité, et il doit donc constituer son identité permanente. On ne renie pas ce que l’on a été, affirme-t-il en quelque sorte ! C’est aussi ce qui permet à l’être humain échapper au temps destructeur… et prouver cette permanence du coeur est d’ailleurs un des buts de Rousseau dans ses écrits autobiographiques. Ici, tout un réseau lexical insiste sur cette éternité : « Ta Julie sera toujours tienne, elle t’aimera toujours », promesse soulignée par le chiasme entre les verbes et l’adverbe « toujours », « aimer à jamais ». Nous observons également le rôle des interrogations oratoires négatives pour renforcer ce lien construit dans le passé pour un futur infini : « le plus sacré de tous [les devoirs] n’est-il pas envers toi ? », « N’est-ce pas à toi seul que j’ai tout promis ? », « Le premier voeu de mon coeur ne fut-il pas de ne t’oublier jamais ? » La réponse a toutes ces questions ne peut, bien évidemment, qu’assurer le triomphe de l’amour.

=== Le choix du roman épistolaire révèle ici tout son intérêt. La lettre permet une expression plus directe des sentiments ; plus libre dans son organisation, elle restitue mieux les mouvements du coeur,  et le lyrisme, qui peut s’y donner libre cours, gagne en sincérité.  

UN AMOUR IMPOSSIBLE

Cependant cet élan d’amour n’est pas le seul message de cette lettre : le connecteur « mais » (l. 21) marque une coupe forte, puisque Julie va alors annoncer son prochain mariage.

      Si Julie a, en effet, triomphé de l’obstacle posé par la religion, puisque Rousseau affirme la pureté de l’homme dans l’état de Nature, elle ne peut triompher de l’autre obstacle, irrémédiable. Dès le moment où l’homme est sorti de l’état de Nature, il est entré dans celui de Culture. Il a alors fondé des sociétés, avec leurs lois et leurs injustices, dont la première, fondamentale, est l’inégalité entre les hommes. Ici, elle apparaît sous deux formes.
Il y a, en premier lieu, la puissance paternelle sur les filles, encore totale au XVIII° siècle. « Les droits du sang » représentent donc, pour elle, une « autorité sacrée », adjectif qui en égale la puissance à celle de la religion : « Qu’un père [...] dispose de ma main », déclare-t-elle donc, dans une soumission complète. A cela s’ajoute le poids de la hiérarchie sociale et des valeurs qui la fondent. Même si le lexique auquel elle a recours est péjoratif, « un père esclave de sa parole et jaloux d’un vain titre », cela n’empêche pas qu’elle se soumette aussi aux préjugés nobiliaires, cédant à la volonté du baron d’Etanges de la marier à M. de Wolmar.  

      Cependant elle reste une héroïne rousseauiste. Elle ne cède pas à une puissance extérieure à elle, mais va, au contraire, intérioriser ces règles sociales en argumentant pour cautionner leur acceptation par ses propres sentiments. Ainsi se met en place un second dilemme, encore plus cruel que le premier. D’un côté, il y a l’amour de Saint-Preux, que toute la première partie de la lettre a réaffirmé.
La découverte du secret de Julie par ses parents De l’autre est posé l’amour filial, d’autant plus précieux qu’elle se sent coupable de la mort de sa mère : « craindre d’affliger l’autre », « celle dont il attend désormais sa consolation ne contristera point son âme accablée d’ennuis ». Les négations en tête des phrases marquent les mouvements de ce dilemme, ses hésitations. D’abord c’est l’amour filial qui l’emporte, à travers l’antithèse, « je n’aurai point donné la mort à tout ce qui me donna la vie », puis la balance penche à nouveau du côté de son amour pour Saint-Preux, qu’elle refuse de renier : « Non, non, je connais mon crime et ne puis le haïr ». Il ne lui reste plus alors qu’à tenter l’ultime conciliation : « Mon parti est pris, je ne veux désoler aucun de ceux que j’aime ». Mais comment réaliser une telle gageure ? Elle va en fait se dédoubler, en une part soumise à la volonté sociale, l’autre ne cédant qu’à ses propres lois. Elle crée ainsi, en une phrase parfaitement symétrique, deux « Julie », la première qui épousera M. de Wolmar pour complaire à son père et rester à ses côtés, la seconde qui suivra l’élan de son coeur en continuant à n’aimer que Saint-Preux : « Qu’un père [...] dispose de ma main qu’il a promise ; que l’amour seul dispose de mon coeur ».

      Mais cette conciliation n’en représente pas moins un double sacrifice, exigé de Saint-Preux mais aussi qu’elle s’impose à elle-même.
Saint-Preux exilé à Meillerie La seconde partie de la lettre commence, en effet, avec des impératifs adressés à Saint-Preux, avec un verbe en anaphore : « Respecte ces tendres penchants », « Souffres-en le cher et doux partage », « Souffre que les droits du sang et de l’amitié ne soient pas éteints par ceux de l’amour ». Or, ce verbe récurrent prend bien sûr le sens de « supporter », « accepter », mais suggère aussi la souffrance de Saint-Preux, car la force de son amour ne réclame-t-elle pas l’exclusivité ? Aucune résistance ne lui est pourtant permise, car, aussitôt après, ces impératifs deviennent des interdictions : « Ne pense point que pour te suivre j’abandonne jamais la maison paternelle », « N’espère point que je me refuse aux liens que m’impose une autorité sacrée ». Tout projet de vie avec Julie lui étant défendu, que reste-t-il à Saint-Preux ? Ce ne peut être qu’un amour sublimé, « platonique », amour des âmes et non des corps
Le mariage de Julie, par Brugnot, 1845  Mais, en affirmant cette conciliation entre une triple fidélité (« Formez tous trois ma seule existence »), celle de l’épouse respectueuse des voeux de son père, celle de l’amie de sa cousine Claire, et celle de l’amante, Julie met en balance son propre bonheur et celui de ceux qu’elle aime : « que tout ce ui m’est cher soit heureux et content ». Mais la fin de l’extrait n’évoque guère le bonheur, envahi au contraire par le champ lexical de la douleur : « que je sois vile et malheureuse », commence-t-elle, en assimilant par l’adjectif « vile » le mariage à une forme d’esclavage, « que mes pleurs ne cessent de couleur dans le sein d’une tendre amie », continue-t-elle, pour conclure : « que votre bonheur me fasse oublier ma misère et mon désespoir ». Pouvons-nous, dans ces conditions, sérieusement penser que ceux qui l’aiment, elle, pourront trouver leur « bonheur » face à la douleur d’un tel sacrifice ?
=== C’est le registre pathétique qui domine en cette fin de lettre, qui nous fait mesurer toutes les souffrances qu’inflige une passion impossible.

CONCLUSION

      Le mariage de Julie lui donne deux enfants, mais, par honnêteté morale, elle avoue à son époux son amour fidèle pour Saint-Preux. M. de Wolmar l’invite alors à partager leur existence à Clarens, sur les bords du lac Léman, et cette « épreuve » conduit, dans la cinquième partie du roman, à une sublimation de l’amour s’associant à la vertu. La dernière épreuve se déroule en l’absence de Saint-Preux : Julie trouve la mort pour avoir tenté de sauver son fils, tombé dans le lac. Elle écrit une dernière lettre à Saint-Preux, qui résume la forme d’amour éternel qu’ a voulu illustrer Rousseau dans son roman : « La vertu qui nous sépara sur la terre nous unira dans le séjour éternel. Je meurs dans cette douce attente, trop heureuse d’acheter au prix de ma vie le droit de t’aimer toujours sans crime, et de te le dire encore une fois ».

      Ce passage reflète à la fois des réalités sociales du milieu du XVIII ° siècle, notamment les contraintes imposées aux filles, mais aussi un basculement dans les courants d’idées : le rationnalisme, qui a tellement marqué ce « siècle des Lumières », héritage de la philosophie de Descartes, se voit combattu par le sensualisme, né avec l’anglais Locke et le français Condillac, qui entraîne le développement de ce que l’on va alors nommer « l’âme sensible ». En cette fin de siècle où un autre roman épistolaire, Les Liaisons dangereuses (1782) de Choderlos de Laclos, reproduira, lui, un autre courant, celui du libertinage, Rousseau est un parfait représentant du primat accordé à la vérité des coeurs, qui annonce le romantisme du XIX° siècle. Le succès du roman vient de cette parfaite correspondance avec son temps, tandis que l’échange épistolaire renforce la vraisemblance de la « confession » des coeurs.


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