Aimer-la-littérature

Bienvenue sur mon blog

  • Accueil
  • > Archives pour le Samedi 1 janvier 2011
Archive pour le 1 janvier, 2011


Pennac : « Au bonheur des ogres », 1985 – Corpus : « Le roman, miroir de son temps »

1 janvier, 2011
Corpus, Roman | Commentaires fermés

« Le bureau des réclamations »

      Au XX° siècle, le roman poursuit son développement dans toutes les voies ouvertes au siècle précédent, tandis que l’engagement de l’écrivain s’accentue, aussi bien sur le plan historique, à l’occasion des deux guerres mondiales, que sur le plan politique, où il constitue une force de résistance, et social : les romanciers se livrent à une sévère critique du monde moderne et, notamment, comme le fait Pennac dans Au bonheur des ogres, de la société de consommation qui triomphe dans les années 1970.

Au bonheur des ogres, édition Folio Le titre de ce premier roman de ce qui deviendra une « saga Malaussène », du nom du héros qui y fait son apparition, est emprunté à celui du célèbre roman de Zola, Au bonheur des dames, car, comme lui, il prend pour cadre un grand magasin parisien, où, à Noël, explosent, au rayon des jouets d’abord, une première bombe, puis une seconde… Présent sur les lieux, en raison de son emploi de « bouc émissaire », Benjamin Malaussène devient très vite le principal suspect, il va donc mener sa propre enquête pour tenter de se disculper. Mais le roman est aussi l’occasion, pour Pennac de se livrer à une caricature de notre société de consommation, par exemple quand, comme dans cet extrait, il dépeint l’étrange activité de son héros : il est placé en position d’accusé da façon à ce que la colère d’un client, venu pour uneréclamation, se reporte sur lui au lieu de viser le magasin.  
Comment le travail de Benjamin Malaussène se trouve-t-il mis en scène ?

LE COMIQUE DE LA SCENE

  Caricature ; un bureau des plaintes  Le comique naît d’abord de la situation mise en scène, qui fait de ce passage, par sa structure même, une véritable comédie en réduction. Nous pouvons reconnaître, en effet, une exposition : le premier paragraphe, jusqu’à la ligne 10, présente la cliente, victime, qui vient présenter sa plainte contre le magasin. Puis l’action se noue, à travers la double réponse, des lignes 10 à 31, donnée par Lehmann, qui assure la dame de la garantie pour le régrigérateur et, parallèlement, en impute la charge à Benjamin Malaussène. Les péripéties sont constituées par l’évocation des risques courus par cet employé en position de bouc émissaire. Enfin, comme il est de règle dans une comédie, intervient le coup de théâtre,  »Elle retire sa plainte », qui conduit au dénouement, inversant la situation de l’exposition : la victime devient la coupable, et le magasin triomphe.
=== Le récit met donc en place une sorte de farce jouée à cette cliente, et les dernières lignes proposent une double morale. D’un côté le rire de Lehmann, qui « se fend[...] la pêche » ponctue la réussite du piège dans lequel est tombée la cliente, de l’autre le commentaire du héros en dénonce l’immoralité : « Belle équipe de salauds, hein ? »

      A cette première forme de comique, s’ajoute celui de caractère. Il repose sur une distanciation, puisque la scène établit une sorte de dédoublement entre le personnage que joue Malaussène, dans un véritable rôle d’acteur, et le narrateur, le « je » en position de témoin qui observe l’acteur en scène. Il est particulièrement cocasse de constater que c’est le bébé, l’être le plus innocent présent dans ce bureau, qui souligne, par ses réactions, l’ampleur de la comédie jouée. Ainsi, au moment où le héros s’efforce de « prendre un air lamentable », le narrateur commente : « Le bébé me regarde comme si j’étais la cause de tout ». De même, lorsqu’il « balbutie » en tentant d’argumenter, à nouveau intervient le regard du bébé : « Dans le regard du môme, je lis clairement que le massacre des bébés phoques, c’est moi ». Ainsi le bébé multiplie l’effet comique produit par l’acteur, qui ne nous cache d’ailleurs rien des étapes de son rôle, parfaitement calculé et soutenu par les accessoires nécessaires : « ça y est, le moment est venu d’amorcer ma propre pompe lacrymale ». Et des larmes factices viendront remplir les yeux de ce parfait acteur !

    Enfin la théâtralisation est renforcée par les deux dernières formes du comique, de gestes et de langage, qui donnent au lecteur l’impression d’assister à la scène. Déjà lors de la présentation de la cliente, nous imaginons le « bref coup d’oeil » qui permet de découvrir le ridicule des « sourcils roussis » de cette cliente, dont nous avons déjà envie de rire. Puis les postures des acteurs constituent autant de gestes qui mettent en valeur la situation, « les bras croisés » de Lehmann, tel un juge sévère, le « hochement de tête » soumis de Malaussène, l’accusé soumis. La sortie de la cliente achève de la ridiculiser, en la montrant en situation de faiblesse : « Le bébé et sa poussette restent coincés une seconde dans la porte. Elle pousse, avec un sanglot nerveux ». Ainsi un fait banal en soi symbolise la réussite de la farce qui a mis en échec la cliente.
Le comique de mots vient essentiellement de la caricature du langage de Lehmann, à commencer par le jeu sur le terme « enfourné », sans doute utilisé d’abord banalement par la dame, mais repris avec des guillemets, sans doute par Lehmann,image plaisante qui contraste alors avec le ton solennel de son discours narrativisé qui dramatise la situation : « le frigo en question s’est transformé en incinérateur. Un miracle que madame n’ait pas été brûlée vive en ouvrant la porte ce matin ». Nous observerons aussi le rôle des parenthèses. La première, des lignes 21 à 23, montre que le discours de Lehmann est si bien rodé qu’il tourne comem un disque : le narrateur n’a même pas besoin d’écouter, il peut s’intéresser à ce qui se passe autour de lui, et laisser libre sa pensée. La deuxième est une démythification du ton employé par Lehmann, qui ridiculise totalement le personnage : « il parle comme ça, l’ex sous-off Lehmann, avec, au fond de la voix, le souvenir de la bonne vieille Alsace où le déposa la cigogne – celle qui carbure au Riesling ». Quand aux deux dernières, elles permettent à la fois d’expliquer le revirement de la cliente, d’autant plus ridicule que ces parenthèses soulignent l’aspect convenu de son langage : « A un moment ou à un autre, Lehmann a dû parler de mon salaire », « Lehmann a prononcé le mot « Noël » une bonne dizaine de fois ».
=== L’ensemble de cette scène donne donc le sentiment que nous sommes le public caché d’une représentation longuement répétée, et parfaitement rodée. Les personnages font sourire, aussi bien la cliente dupée que le bambin qui l’escorte, aussi bien le meneur de jeu, Lehmann, véritable marionnette, que le comparse qui lui donne la réplique. Cependant ce comique masque une vraie dénonciation.

LA DENONCIATION

Un grand magasin parisien   La première cible de cette dénonciation est la société de consommation, déjà à travers l’époque choisie, celle de Noêl, période où se multiplient les achats. Cela se révèle d’abord par le contenu du réfrigérateur « d’une contenance telle qu’elle y a enfourné le réveillon de vongt-cinq personnes, hors-d’oeuvre et desserts compris ». Puis une métaphore avec la majuscule, « le maëlstrom du Magasin », donne le ton à la personnification qui va suivre, en suggérant l’image d’un lieu effrayant puisque ce terme évoque un puissant tourbillon d’une force telle qu’il attire tout ce qui s’y trouve au plus profond d’un gouffre. Nous imaginons bien les étages du magasin, et la foule qui s’y presse dans une bousculade désordonnée ! La personnification ne fait que renforcer cette image en rendant ce lieu dangereux pour ceux qui le fréquentent : « Un coeur impitoyable pulse des globules supplémentaires dans les artères bouchées ». Ce « coeur », c’est la pulsation même créée par le désir de consommer… Le lexique péjoratif renforce enfin cette critique, « L »humanité enière me paraît ramper sous un gigantesque paquet cadeau », en montrant des consommateurs totalement asservis.
Même la brève formule, qui paraît, elle, méliorative, « C’est beau », face aux « jolis ballons translucides » qui deviennent, sous les jeux de lumière, des « grappes multicolores », nous rappelle l’importance de la décoration au moment de Noël, destinée elle aussi à stimuler les achats.
      N’oublions pas, d’ailleurs, que la manipulation du consommateur est bien le but réel de cette scène, et qu’elle réussit sans peine. Il faut, en effet, qu’indépendamment de la garantie (qui relève du producteur, et non pas du vendeur) le magasin ne soit pas obligé d’indemniser les clients pour les éventuels « préjudices matériels annexes ». Pour éviter ce geste commercial, coûteux, il préfère encore payer un employé et mettre en place une stratégie comparée, dès l’ouverture de l’extrait, à l’action d’un « hypnotiseur » dont la « tranquillité » vise à rassurer la cliente et  calmer sa légitime « colère ».
Cette manipulation est fondée sur une fine analyse psychologique des consommateurs. Ainsi, dans un premier temps, Lehmann s’emploie à mettre en valeur la cliente, en lui donnant raison (« Il remercie la dame de n’avoir pas hésité à déposer sa plainte avec vigueur ») et en l’impliquant dans le fonctionnement du magasin, ce qui la revalorise, comme le souligne la majuscule : « il est du devoir de la clientèle de participer à l’assainissement du Commerce. » A partir de là, tout se déroule comme prévu : « ce n’est plus de la colère que je lis dans les yeux fatigués de la cliente, c’est de l’embarras, puis de la compassion », « Ce que je vois dans les yeux de la cliente, maintenant, ne me surprend pas ». Il a donc suffi de jouer sur la corde sensible pour que la cliente finisse par se sentir elle-même coupable.
=== Derrière cette description, parfaitement fictive, d’un service après-vente avec son « bouc émissaire », on peut parfaitement déceler l’objectif initial de la société de consommation, le profit, stimulé par ceux qui établissent des stratégies commerciales à partir d’une étude des ressorts psychologiques qui transforment l’ »homo sapiens » en « homo economicus »…

L'ogre capitaliste  Mais, de façon plus générale, c’est le monde du travail, fondé sur le capitalisme, qui se retrouve ici mis en accusation, un monde dans lequel l’être humain n’a aucune importance. Ce mépris vise, d’une part, ceux dont les forces économiques ne pensent qu’à tirer profit, les clients potentiels, telle celle qui est ici dupée par les deux complices, sur l’ordre de leur employeur. Ils ne sont, en effet, que des exécutants. Les employés, d’autre part, en sont aussi les victimes, comme le montre la façon dont Lehmann dépeint le sort futur de Malaussène. Son discours peut paraître exagéré, par exemple le fait que « Monsieur Malaussène se fera en plaisir de [...] réparer » le préjudice subi « A ses faits, bien entendu ». Pourtant la cliente ne le met pas en doute, ce qui rend normale cette exploitation de l’employé.  De même le parcours de son exclusion , tout caricatural qu’il soit dans l’énumération, « Deux ou trois emplois minables, nouvelles exclusions, le chômage définitif, un hospice, et la fosse commune en perspective », est pris totalement au sérieux : « Elle s’en voudrait de me faire perdre ma place ». Quoi de plus courant, en effet, qu’un patron se débarrasse d’un employé qui lui coûte trop d’argent ? Enfin est mentionné le « salaire », que l’on peut supposer bien faible puisqu’il ne fait que soutenir la compassion de la cliente.
=== Au même titre que la « belle équipe » exploite la clientèle, elle aussi, finalement, est exploitée par la direction du « Magasin », devenu une sorte de monstre au service duquel tout doit se soumettre.

CONCLUSION

Cet extrait joue sur la double fonction du comique, dont il met en oeuvre tous les procédés. D’une part, il démasque, de façon très ironique, allant jusqu’à la caricature, les mécanismes de notre société de consommation et les abus qu’elle met en place, asservissant chacun à un seul dieu, le profit, à partir d’une seule valeur prônée, la satisfaction immédiate des désirs, selon un principe de plaisir. D’autre part, il nous renvoie à nous-même, par le biais de la distanciation humoristique du narrateur-personnage : chaque lecteur n’est-il pas, d’une certaine façon, complice de ce fonctionnement ? Notre comportement, lorsque nous nous sentons lésés ou victimes d’un préjudice, ne consiste-t-il pas à faire d’abord porter notre colère sur un employé, bien souvent tout à fait innocent dans l’affaire ? Nous rions, certes, de cette cliente, bien naïve, et du bon tour qui lui est joué… mais aurions-nous nous-même su faire preuve de la même « compassion », ou aurions-nous accepté qu’un employé paie pour ce que nous considérerions comme une faute ?  Autant de questions auxquelles Pennac nous renvoie, en souriant.

Pennac :  Revenons aussi au titre de ce roman, qui en fait une parodie de celui de Zola, à la fin du XIX° siècle. Chez Zola, la création du grand magasin était représenté comme un progrès, mais un peu effrayant dans la mesure où le « Bonheur des dames » condamnait à mort les petites boutiques à l’entour. Il correspondait à l’essor économique de cette époque, aux débuts de la publicité, encore appelée « réclame », mais Zola insistait déjà sur la ruée des clientes, fascinées par la masse de marchandises jetées sous leurs yeux, et sur les comportements imposés aux vendeuses par une direction qui ne leur accordait que son mépris. Un siècle après, Pennac invente un univers qui a poussé à l’extrême la logique de la consommation et du profit, dénonciation dans la lignée des Choses (1965) de Georges Perec qui passera d’autant mieux que son  sympathique héros saura nous faire sourire.

Zola : « L’Assommoir », chap. VI, 1877 – Corpus : « Le roman, miroir de son temps »

1 janvier, 2011
Corpus, Roman | Commentaires fermés

« Vie d’ouvrière »

      Balzac déjà, dans La Comédie humaine, dans la lignée de savants comme Buffon qui avait essayé de définir et de classer les espèces animales, avait entrepris de reproduire fidèlement la société de son temps, la première moitié du XIX° siècle, avec ses événements politiques et sa vie quotidienne à Paris et en province. A sa suite Zola, en 1868, décide de rédiger l’histoire d’une famille sous le Second Empire, à travers plusieurs générations, pour faire ressortir la double influence de l’hérédité et du milieu sur l’individu. Ses « Rougon-Macquart » comptent vingt romans, publiés entre 1871 et 1893.
Zola :  Gervaise, petite-fille de Macquart et d’Adélaïde Rougon, porte en elle le double poids de l’alcoolisme et de la folie originels.  Mais au début de l’Assommoir, elle mène encore la vie ordinaire que vivent les ménages ouvriers dans les quartiers populaires de Paris. Le roman est ainsi l’occasion, pour Zola, de faire entrer le petit peuple dans la littérature, au grand scandale des lecteurs du temps, comme dans cet extrait (doc dans Roman Zola, « L’Assommoir », chap. VI, extrait) où, à travers leurs conversations, nous découvrons toutes les difficultés rencontrées par les femmes.
Comment Zola restitue-t-il les violences qu’elles subissent ?

LES CONDITIONS DE VIE DES FEMMES

La femme victime  Dans ce monde ouvrier, qui vit dans la misère, être une femme accentue encore les difficultés, d’abord en raison de ce que cela implique, à cette époque, de soumission à l’homme. On notera la critique, exprimée au présent de vérité générale, qui, aux lignes  8 et 9, montre que l’homme, ne pensant qu’à son propre plaisir, ne fait preuve d’aucun égard envers les femmes : « ces hommes sont d’un bête quand ils couchent avec une femme ; ils vous découvrent toute la nuit… » Et, bien évidemment, c’est la femme qui va en payer les conséquences si elle se retrouve enceinte, souvent contrainte, pour ne pas ajouter à sa misère, de se faire avorter. Ainsi être « accoucheuse » est aussi une profession qui, même si la loi l’interdit, amène à pratiquer des avortements, ce qui entraîne un risque supplémentaire, celui de se faire dénoncer : « t’as décroché un enfant à la fruitière, même que je vais aller chez le commissaire, si tu ne me paies pas. »

La naissance du prolétariat  A cela s’ajoutent les contraintes d’un travail le plus souvent pénible, comme le montrent les choix lexicaux : « s’esquinter toute la sainte journée », se brûler le sans du matin au soir devant la mécanique ». Dans les usines les femmes effectuent, en effet, les tâches les plus répétitives, et pour un bien faible salaire, « cinquante cinq sous ». Cet extrait correspond donc bien à l’essor industriel à la fin du siècle, qui voit naître le prolétariat ouvrier, et, au sein de cette classe, les plus exploitées sont les femmes. On notera l’ironie amère de Clémence : « Avec ça que la vie est drôle. » Ainsi le texte laisse planer la menace de la mort, le terme « crever », récurrent et repris par « crevaison », renvoyant la femme à sa nature animale. De plus l’extrait s’ouvre sur une allusion à la maladie face à Clémence qui tousse : « Vous êtes joliment pincée ». Même si l’ouvrière en plaisante, traitant sa toux de « rhume » qui « s’en ira comme il est venu », on sait qu’à cette époque sévit la turberculose dont les femmes, affaiblies par la misère, sont les premières victimes. Donc ses compagnes ne sont pas dupes de sa désinvolture : elle « attristait toujours le monde par ses idées de crevaison ».

Une danseuse de cabaret, peinte par Degas en 1877 Les seules compensations à cette vie de misère sont les divertissements, tels ceuxx qu’offrent les cabarets, ici cité le « Grand -Balcon », enseigne inventée par Zola mais peut-être une allusion au théâtre Dejazet, sur le boulevard du Temple, surnommé en cette fin du XIX° siècle « boulevard du Crime », avec son balcon où se pressait une foule venue là s’amuser, assister à des concerts ou à des « folies ».
Le moulin de la Galette, peint par Renoir en 1876 seuratchahut.vignette Sont également mentionnés les « bastringues », terme d’argot qui désigne les bals populaires, peut-être à l’image de la guinguette du « Moulin de la Galette », ouverte à Montmartre en 1870, où l’on va alors, comme Clémence, « men[er] le chahut », danse semblable, en plus désordonné, au cancan. Mais ces lieux de plaisir, où venait aussi s’encanailler la bonne société, sont ici associés à la vulgarité, au bruit, et à l’immoralité si l’on en croit l’expression qui désigne Clémence : « avec des cris de merluche », c’est-à-dire de morue, terme argotique pour qualifier une prostituée.

=== Cette peinture des milieux populaires, tout en faisant preuve d’un total réalisme, vise aussi à rappeler à l’homme, par la place qu’y prend le corps, sa nature animale, dans la droite ligne de la théorie « naturaliste » de Zola.

LA VIOLENCE

      La violence physique constitue le thème essentiel de ce passage, avec trois cas évoqués. Il y a d’abord les deux femmes qui se battent dans la rue  »à la sortie du Grand-Balcon » : « il y en avait deux qui se dépiautaient ». Le verbe est particulièrement évocateur, suggérant qu’elles s’arrachent la « peau », dans une violence poussée à l’extrême : « le nez arraché », « le sang giclait pa terre ».
La fessée au lavoir Puis vient le rappel de la fessée infligée par Gervaise à  Virginie, règlement de comptes car elle croyait que Lantier la trompait. Enfin est raconté le « crépage de chignons » entre « l’accoucheuse du bout de la rue et sa bonne », là aussi en public. Le verbe « s’écharpillaient » est à prendre dans son sens étymologique, la charpie étant l’amas de petits fils tirés d’une toile coupée en pièces qui servait à faire des pansements. Cela évoque parfaitement le désir de mettre l’autre en pièces par la violence des coups échangés, que souligne le langage de Virginie dans son récit. : elle « lui a lâché une baffre, v’lan ! en plein museau », avec l’onomatopée exclamative qui reproduit le claquement de la gifle. De même le rythme de la phrase suivante reproduit l’acharnement de la jeune bonne contre sa patronne, avec l’accumulation du connecteur d’ajout, « et », et les exclamations qui s’enchaînent  : « Voilà alors que ma sacrée gouine saute aux yeux de sa bourgeoise, et qu’elle la graffigne, et qu’elle la déplume, oh ! mais aux petits oignons ! »
Mais ce qui est davantage mis en relief est la fascination que ces scènes exercent, aussi bien sur les témoins des bagarres que sur les auditrices de ces récits. Pour Clémence, par exemple, la bagarre est comme un second spectacle, offert gratuitement qu’elle se presse d’admirer : « J’ai voulu voir, je suis restée à sous la neige. » Elle se réjouit même de cette correction infligée : « Ah ! quelle roulée ! c’était à mourir de rire. « De même, on ressent dans la voix de Virginie un véritable enthousiasme quand elle raconte la scène agressive : « Et elle en débagoulait, fallait ! ». La formule culinaire, « elle la déplume, oh ! mais aux petits oignons ! Il a fallu que le charcutier la lui retirât des pattes », tout en assimilant ce combat de femmes à un combat de coqs dans un poulailler, révèle une véritable admiration, et toutes partagent son plaisir : « Les ouvrières eurent un rire de complaisance ».
===
Ainsi la violence ne paraît être, pour ces femmes, qu’un divertissement parmi d’autres, et, alors qu’elles-mêmes en sont souvent les victimes de la part des hommes, elles ne font preuve d’aucune solidarité entre elles. Dans une société elle-même violente, comment la compassion serait-elle possible ?

      Zola, pour restituer cette violence dans toute sa vraisemblance, utilise le langage des bas quartiers, qu’il a soigneusement étudié et dont on retrouve toutes les caractéristiques quand il fait parler ses personnages, à commencer par le lexique. Nous pouvons, en effet, relever des termes qui vont de la familiarité, dans des expressions comme « elle a pris ses cliques et ses claques » ou « [elle] saute aux yeux de sa bourgeoise », à la franche vulgarité insultante, par exemple « ma sacrée gouine », terme d’origine incertaine qui désigne alors une femme aux moeurs corrompues. Très populaire aussi le recours aux images, telles la comparaison à un « échalas », perche à laquelle on attache un cep de vigne, pour qualifier une personne grande et maigre, les « coups de sabot dans les quilles », c’est-à-dire dans les jambes, ou les « giroflées à cinq fleurs » qui illustre plaisamment, par la comparaison florale, les marques laissées par les cinq doigts de la main sur une joue. La syntaxe aussi restitue l’accent des rues populaires, avec son rythme hâché et sa structure destinée à mettre en relief l’intonation, comme dans le discours rapporté de Virginie qui ferme le texte.
Mais, même dans les passages narratifs, on observe une contamination, comme si, inconsciemment, le narrateur subissait l’influence de ses personnages, dont il s’applique aussi à reprendre les moindres gestes, celui de « s’essuy[er] la figure avec sa manche », par exemple. Certes, la syntaxe y est grammaticalement correcte, mais le lexique reste très familier, par exemple pour commenter la vie de Clémence, des lignes 14 à 16, pour reproduire, en focalisation omnisciente, les sentiments de Gervaise : « ça l’ennuyait, à cause de la fessée du lavoir, quand on causait devant elle et Virginie de coups de sabot dans les quilles et de giroflées à cinq feuilles ». C’est d’ailleurs sur l’adjectif vulgaire « d’un air gueulard » que se termine le texte.
=== Ainsi Zola poursuit le travail commencé par Hugo dans les Misérables pour donner vie au peuple. Avec lui – et au grand scandale de bien des lecteurs – c’est l’oralité qui entre dans le roman.

CONCLUSION

Ce texte vient prouver l’importance du naturalisme dans l’évolution du roman. Non seulement il y introduit des personnages et nous fait découvrir des lieux jusqu’alors absents, autant d’images du prolétariat et de sa misère, mais il en évoque, avec la plus grande vraisemblance, les moeurs et les comportements. Il adopte aussi, dans le cas de Zola, après une longue observation et des recherches détaillées, le langage des milieux décrits afin d’amener le lecteur à entrer dans cette atmosphère qui lui est, le plus souvent, inconnue. Mais c’est aussi cet effet de vérité qui vaudra à Zola ses plus violents détracteurs, lui reprochant de se complaire dans la peinture de faits orduriers.

L'arbre généalogique des Rougon-Macquart, mise à l'épreuve de la théorie naturaliste En même temps, il convient de ne pas oublier que le naturalisme veut aussi soutenir une théorie, à laquelle les romans viendront apporter la preuve démonstrative. Ecoutons Zola la présenter dans Le Roman expérimental, en 1880 : « Posséder le mécanisme des phénomènes chez l’homme, montrer les royages des manifestations intellectuelles et sensuelles telles que la physiologue nous les expliquera, sous les influences de l’hérédité et des circonstances ambiantes, puis montrer l’homme vivant dans le milieu social qu’il a produit lui-même, qu’il modifie tous les jours, et au sein duquel il éprouve à son tour une transformation continue ». Zola affirme donc que l’homme n’est qu’une des multiples espèces animales ; comme elles, il est régi par son hérédité, ses instincts et ses pulsions, et doit s’adapter à son milieu, pour vaincre dans ce « struggle for life », ce combat pour survivre, formule empruntée à la théorie évolutionniste de Darwin. Ainsi, dans un monde où tout n’est que violence, n’est-il pas tout naturel que les femmes ellles-mêmes se transforment en bêtes fauves pour défendre leurs droits ?

 

lire puis écrire |
Pour l'amour de la langue e... |
Laisse moi mettre des poème... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le Dragon de la Rivière
| Tisseurs de Mondes
| agnes2nantes