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jan 2011
Pennac : « Au bonheur des ogres », 1985 – Corpus : « Le roman, miroir de son temps »
Posté dans Corpus, Roman par cotentinghislaine à 7:25 | Commentaires fermés

« Le bureau des réclamations »

      Au XX° siècle, le roman poursuit son développement dans toutes les voies ouvertes au siècle précédent, tandis que l’engagement de l’écrivain s’accentue, aussi bien sur le plan historique, à l’occasion des deux guerres mondiales, que sur le plan politique, où il constitue une force de résistance, et social : les romanciers se livrent à une sévère critique du monde moderne et, notamment, comme le fait Pennac dans Au bonheur des ogres, de la société de consommation qui triomphe dans les années 1970.

Au bonheur des ogres, édition Folio Le titre de ce premier roman de ce qui deviendra une « saga Malaussène », du nom du héros qui y fait son apparition, est emprunté à celui du célèbre roman de Zola, Au bonheur des dames, car, comme lui, il prend pour cadre un grand magasin parisien, où, à Noël, explosent, au rayon des jouets d’abord, une première bombe, puis une seconde… Présent sur les lieux, en raison de son emploi de « bouc émissaire », Benjamin Malaussène devient très vite le principal suspect, il va donc mener sa propre enquête pour tenter de se disculper. Mais le roman est aussi l’occasion, pour Pennac de se livrer à une caricature de notre société de consommation, par exemple quand, comme dans cet extrait, il dépeint l’étrange activité de son héros : il est placé en position d’accusé da façon à ce que la colère d’un client, venu pour uneréclamation, se reporte sur lui au lieu de viser le magasin.  
Comment le travail de Benjamin Malaussène se trouve-t-il mis en scène ?

LE COMIQUE DE LA SCENE

  Caricature ; un bureau des plaintes  Le comique naît d’abord de la situation mise en scène, qui fait de ce passage, par sa structure même, une véritable comédie en réduction. Nous pouvons reconnaître, en effet, une exposition : le premier paragraphe, jusqu’à la ligne 10, présente la cliente, victime, qui vient présenter sa plainte contre le magasin. Puis l’action se noue, à travers la double réponse, des lignes 10 à 31, donnée par Lehmann, qui assure la dame de la garantie pour le régrigérateur et, parallèlement, en impute la charge à Benjamin Malaussène. Les péripéties sont constituées par l’évocation des risques courus par cet employé en position de bouc émissaire. Enfin, comme il est de règle dans une comédie, intervient le coup de théâtre,  »Elle retire sa plainte », qui conduit au dénouement, inversant la situation de l’exposition : la victime devient la coupable, et le magasin triomphe.
=== Le récit met donc en place une sorte de farce jouée à cette cliente, et les dernières lignes proposent une double morale. D’un côté le rire de Lehmann, qui « se fend[...] la pêche » ponctue la réussite du piège dans lequel est tombée la cliente, de l’autre le commentaire du héros en dénonce l’immoralité : « Belle équipe de salauds, hein ? »

      A cette première forme de comique, s’ajoute celui de caractère. Il repose sur une distanciation, puisque la scène établit une sorte de dédoublement entre le personnage que joue Malaussène, dans un véritable rôle d’acteur, et le narrateur, le « je » en position de témoin qui observe l’acteur en scène. Il est particulièrement cocasse de constater que c’est le bébé, l’être le plus innocent présent dans ce bureau, qui souligne, par ses réactions, l’ampleur de la comédie jouée. Ainsi, au moment où le héros s’efforce de « prendre un air lamentable », le narrateur commente : « Le bébé me regarde comme si j’étais la cause de tout ». De même, lorsqu’il « balbutie » en tentant d’argumenter, à nouveau intervient le regard du bébé : « Dans le regard du môme, je lis clairement que le massacre des bébés phoques, c’est moi ». Ainsi le bébé multiplie l’effet comique produit par l’acteur, qui ne nous cache d’ailleurs rien des étapes de son rôle, parfaitement calculé et soutenu par les accessoires nécessaires : « ça y est, le moment est venu d’amorcer ma propre pompe lacrymale ». Et des larmes factices viendront remplir les yeux de ce parfait acteur !

    Enfin la théâtralisation est renforcée par les deux dernières formes du comique, de gestes et de langage, qui donnent au lecteur l’impression d’assister à la scène. Déjà lors de la présentation de la cliente, nous imaginons le « bref coup d’oeil » qui permet de découvrir le ridicule des « sourcils roussis » de cette cliente, dont nous avons déjà envie de rire. Puis les postures des acteurs constituent autant de gestes qui mettent en valeur la situation, « les bras croisés » de Lehmann, tel un juge sévère, le « hochement de tête » soumis de Malaussène, l’accusé soumis. La sortie de la cliente achève de la ridiculiser, en la montrant en situation de faiblesse : « Le bébé et sa poussette restent coincés une seconde dans la porte. Elle pousse, avec un sanglot nerveux ». Ainsi un fait banal en soi symbolise la réussite de la farce qui a mis en échec la cliente.
Le comique de mots vient essentiellement de la caricature du langage de Lehmann, à commencer par le jeu sur le terme « enfourné », sans doute utilisé d’abord banalement par la dame, mais repris avec des guillemets, sans doute par Lehmann,image plaisante qui contraste alors avec le ton solennel de son discours narrativisé qui dramatise la situation : « le frigo en question s’est transformé en incinérateur. Un miracle que madame n’ait pas été brûlée vive en ouvrant la porte ce matin ». Nous observerons aussi le rôle des parenthèses. La première, des lignes 21 à 23, montre que le discours de Lehmann est si bien rodé qu’il tourne comem un disque : le narrateur n’a même pas besoin d’écouter, il peut s’intéresser à ce qui se passe autour de lui, et laisser libre sa pensée. La deuxième est une démythification du ton employé par Lehmann, qui ridiculise totalement le personnage : « il parle comme ça, l’ex sous-off Lehmann, avec, au fond de la voix, le souvenir de la bonne vieille Alsace où le déposa la cigogne – celle qui carbure au Riesling ». Quand aux deux dernières, elles permettent à la fois d’expliquer le revirement de la cliente, d’autant plus ridicule que ces parenthèses soulignent l’aspect convenu de son langage : « A un moment ou à un autre, Lehmann a dû parler de mon salaire », « Lehmann a prononcé le mot « Noël » une bonne dizaine de fois ».
=== L’ensemble de cette scène donne donc le sentiment que nous sommes le public caché d’une représentation longuement répétée, et parfaitement rodée. Les personnages font sourire, aussi bien la cliente dupée que le bambin qui l’escorte, aussi bien le meneur de jeu, Lehmann, véritable marionnette, que le comparse qui lui donne la réplique. Cependant ce comique masque une vraie dénonciation.

LA DENONCIATION

Un grand magasin parisien   La première cible de cette dénonciation est la société de consommation, déjà à travers l’époque choisie, celle de Noêl, période où se multiplient les achats. Cela se révèle d’abord par le contenu du réfrigérateur « d’une contenance telle qu’elle y a enfourné le réveillon de vongt-cinq personnes, hors-d’oeuvre et desserts compris ». Puis une métaphore avec la majuscule, « le maëlstrom du Magasin », donne le ton à la personnification qui va suivre, en suggérant l’image d’un lieu effrayant puisque ce terme évoque un puissant tourbillon d’une force telle qu’il attire tout ce qui s’y trouve au plus profond d’un gouffre. Nous imaginons bien les étages du magasin, et la foule qui s’y presse dans une bousculade désordonnée ! La personnification ne fait que renforcer cette image en rendant ce lieu dangereux pour ceux qui le fréquentent : « Un coeur impitoyable pulse des globules supplémentaires dans les artères bouchées ». Ce « coeur », c’est la pulsation même créée par le désir de consommer… Le lexique péjoratif renforce enfin cette critique, « L »humanité enière me paraît ramper sous un gigantesque paquet cadeau », en montrant des consommateurs totalement asservis.
Même la brève formule, qui paraît, elle, méliorative, « C’est beau », face aux « jolis ballons translucides » qui deviennent, sous les jeux de lumière, des « grappes multicolores », nous rappelle l’importance de la décoration au moment de Noël, destinée elle aussi à stimuler les achats.
      N’oublions pas, d’ailleurs, que la manipulation du consommateur est bien le but réel de cette scène, et qu’elle réussit sans peine. Il faut, en effet, qu’indépendamment de la garantie (qui relève du producteur, et non pas du vendeur) le magasin ne soit pas obligé d’indemniser les clients pour les éventuels « préjudices matériels annexes ». Pour éviter ce geste commercial, coûteux, il préfère encore payer un employé et mettre en place une stratégie comparée, dès l’ouverture de l’extrait, à l’action d’un « hypnotiseur » dont la « tranquillité » vise à rassurer la cliente et  calmer sa légitime « colère ».
Cette manipulation est fondée sur une fine analyse psychologique des consommateurs. Ainsi, dans un premier temps, Lehmann s’emploie à mettre en valeur la cliente, en lui donnant raison (« Il remercie la dame de n’avoir pas hésité à déposer sa plainte avec vigueur ») et en l’impliquant dans le fonctionnement du magasin, ce qui la revalorise, comme le souligne la majuscule : « il est du devoir de la clientèle de participer à l’assainissement du Commerce. » A partir de là, tout se déroule comme prévu : « ce n’est plus de la colère que je lis dans les yeux fatigués de la cliente, c’est de l’embarras, puis de la compassion », « Ce que je vois dans les yeux de la cliente, maintenant, ne me surprend pas ». Il a donc suffi de jouer sur la corde sensible pour que la cliente finisse par se sentir elle-même coupable.
=== Derrière cette description, parfaitement fictive, d’un service après-vente avec son « bouc émissaire », on peut parfaitement déceler l’objectif initial de la société de consommation, le profit, stimulé par ceux qui établissent des stratégies commerciales à partir d’une étude des ressorts psychologiques qui transforment l’ »homo sapiens » en « homo economicus »…

L'ogre capitaliste  Mais, de façon plus générale, c’est le monde du travail, fondé sur le capitalisme, qui se retrouve ici mis en accusation, un monde dans lequel l’être humain n’a aucune importance. Ce mépris vise, d’une part, ceux dont les forces économiques ne pensent qu’à tirer profit, les clients potentiels, telle celle qui est ici dupée par les deux complices, sur l’ordre de leur employeur. Ils ne sont, en effet, que des exécutants. Les employés, d’autre part, en sont aussi les victimes, comme le montre la façon dont Lehmann dépeint le sort futur de Malaussène. Son discours peut paraître exagéré, par exemple le fait que « Monsieur Malaussène se fera en plaisir de [...] réparer » le préjudice subi « A ses faits, bien entendu ». Pourtant la cliente ne le met pas en doute, ce qui rend normale cette exploitation de l’employé.  De même le parcours de son exclusion , tout caricatural qu’il soit dans l’énumération, « Deux ou trois emplois minables, nouvelles exclusions, le chômage définitif, un hospice, et la fosse commune en perspective », est pris totalement au sérieux : « Elle s’en voudrait de me faire perdre ma place ». Quoi de plus courant, en effet, qu’un patron se débarrasse d’un employé qui lui coûte trop d’argent ? Enfin est mentionné le « salaire », que l’on peut supposer bien faible puisqu’il ne fait que soutenir la compassion de la cliente.
=== Au même titre que la « belle équipe » exploite la clientèle, elle aussi, finalement, est exploitée par la direction du « Magasin », devenu une sorte de monstre au service duquel tout doit se soumettre.

CONCLUSION

Cet extrait joue sur la double fonction du comique, dont il met en oeuvre tous les procédés. D’une part, il démasque, de façon très ironique, allant jusqu’à la caricature, les mécanismes de notre société de consommation et les abus qu’elle met en place, asservissant chacun à un seul dieu, le profit, à partir d’une seule valeur prônée, la satisfaction immédiate des désirs, selon un principe de plaisir. D’autre part, il nous renvoie à nous-même, par le biais de la distanciation humoristique du narrateur-personnage : chaque lecteur n’est-il pas, d’une certaine façon, complice de ce fonctionnement ? Notre comportement, lorsque nous nous sentons lésés ou victimes d’un préjudice, ne consiste-t-il pas à faire d’abord porter notre colère sur un employé, bien souvent tout à fait innocent dans l’affaire ? Nous rions, certes, de cette cliente, bien naïve, et du bon tour qui lui est joué… mais aurions-nous nous-même su faire preuve de la même « compassion », ou aurions-nous accepté qu’un employé paie pour ce que nous considérerions comme une faute ?  Autant de questions auxquelles Pennac nous renvoie, en souriant.

Pennac :  Revenons aussi au titre de ce roman, qui en fait une parodie de celui de Zola, à la fin du XIX° siècle. Chez Zola, la création du grand magasin était représenté comme un progrès, mais un peu effrayant dans la mesure où le « Bonheur des dames » condamnait à mort les petites boutiques à l’entour. Il correspondait à l’essor économique de cette époque, aux débuts de la publicité, encore appelée « réclame », mais Zola insistait déjà sur la ruée des clientes, fascinées par la masse de marchandises jetées sous leurs yeux, et sur les comportements imposés aux vendeuses par une direction qui ne leur accordait que son mépris. Un siècle après, Pennac invente un univers qui a poussé à l’extrême la logique de la consommation et du profit, dénonciation dans la lignée des Choses (1965) de Georges Perec qui passera d’autant mieux que son  sympathique héros saura nous faire sourire.


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