Aimer-la-littérature

Bienvenue sur mon blog

  • Accueil
  • > Corpus
  • > Zola : « L’Assommoir », chap. VI, 1877 – Corpus : « Le roman, miroir de son temps »
1
jan 2011
Zola : « L’Assommoir », chap. VI, 1877 – Corpus : « Le roman, miroir de son temps »
Posté dans Corpus, Roman par cotentinghislaine à 3:05 | Commentaires fermés

« Vie d’ouvrière »

      Balzac déjà, dans La Comédie humaine, dans la lignée de savants comme Buffon qui avait essayé de définir et de classer les espèces animales, avait entrepris de reproduire fidèlement la société de son temps, la première moitié du XIX° siècle, avec ses événements politiques et sa vie quotidienne à Paris et en province. A sa suite Zola, en 1868, décide de rédiger l’histoire d’une famille sous le Second Empire, à travers plusieurs générations, pour faire ressortir la double influence de l’hérédité et du milieu sur l’individu. Ses « Rougon-Macquart » comptent vingt romans, publiés entre 1871 et 1893.
Zola :  Gervaise, petite-fille de Macquart et d’Adélaïde Rougon, porte en elle le double poids de l’alcoolisme et de la folie originels.  Mais au début de l’Assommoir, elle mène encore la vie ordinaire que vivent les ménages ouvriers dans les quartiers populaires de Paris. Le roman est ainsi l’occasion, pour Zola, de faire entrer le petit peuple dans la littérature, au grand scandale des lecteurs du temps, comme dans cet extrait (doc dans Roman Zola, « L’Assommoir », chap. VI, extrait) où, à travers leurs conversations, nous découvrons toutes les difficultés rencontrées par les femmes.
Comment Zola restitue-t-il les violences qu’elles subissent ?

LES CONDITIONS DE VIE DES FEMMES

La femme victime  Dans ce monde ouvrier, qui vit dans la misère, être une femme accentue encore les difficultés, d’abord en raison de ce que cela implique, à cette époque, de soumission à l’homme. On notera la critique, exprimée au présent de vérité générale, qui, aux lignes  8 et 9, montre que l’homme, ne pensant qu’à son propre plaisir, ne fait preuve d’aucun égard envers les femmes : « ces hommes sont d’un bête quand ils couchent avec une femme ; ils vous découvrent toute la nuit… » Et, bien évidemment, c’est la femme qui va en payer les conséquences si elle se retrouve enceinte, souvent contrainte, pour ne pas ajouter à sa misère, de se faire avorter. Ainsi être « accoucheuse » est aussi une profession qui, même si la loi l’interdit, amène à pratiquer des avortements, ce qui entraîne un risque supplémentaire, celui de se faire dénoncer : « t’as décroché un enfant à la fruitière, même que je vais aller chez le commissaire, si tu ne me paies pas. »

La naissance du prolétariat  A cela s’ajoutent les contraintes d’un travail le plus souvent pénible, comme le montrent les choix lexicaux : « s’esquinter toute la sainte journée », se brûler le sans du matin au soir devant la mécanique ». Dans les usines les femmes effectuent, en effet, les tâches les plus répétitives, et pour un bien faible salaire, « cinquante cinq sous ». Cet extrait correspond donc bien à l’essor industriel à la fin du siècle, qui voit naître le prolétariat ouvrier, et, au sein de cette classe, les plus exploitées sont les femmes. On notera l’ironie amère de Clémence : « Avec ça que la vie est drôle. » Ainsi le texte laisse planer la menace de la mort, le terme « crever », récurrent et repris par « crevaison », renvoyant la femme à sa nature animale. De plus l’extrait s’ouvre sur une allusion à la maladie face à Clémence qui tousse : « Vous êtes joliment pincée ». Même si l’ouvrière en plaisante, traitant sa toux de « rhume » qui « s’en ira comme il est venu », on sait qu’à cette époque sévit la turberculose dont les femmes, affaiblies par la misère, sont les premières victimes. Donc ses compagnes ne sont pas dupes de sa désinvolture : elle « attristait toujours le monde par ses idées de crevaison ».

Une danseuse de cabaret, peinte par Degas en 1877 Les seules compensations à cette vie de misère sont les divertissements, tels ceuxx qu’offrent les cabarets, ici cité le « Grand -Balcon », enseigne inventée par Zola mais peut-être une allusion au théâtre Dejazet, sur le boulevard du Temple, surnommé en cette fin du XIX° siècle « boulevard du Crime », avec son balcon où se pressait une foule venue là s’amuser, assister à des concerts ou à des « folies ».
Le moulin de la Galette, peint par Renoir en 1876 seuratchahut.vignette Sont également mentionnés les « bastringues », terme d’argot qui désigne les bals populaires, peut-être à l’image de la guinguette du « Moulin de la Galette », ouverte à Montmartre en 1870, où l’on va alors, comme Clémence, « men[er] le chahut », danse semblable, en plus désordonné, au cancan. Mais ces lieux de plaisir, où venait aussi s’encanailler la bonne société, sont ici associés à la vulgarité, au bruit, et à l’immoralité si l’on en croit l’expression qui désigne Clémence : « avec des cris de merluche », c’est-à-dire de morue, terme argotique pour qualifier une prostituée.

=== Cette peinture des milieux populaires, tout en faisant preuve d’un total réalisme, vise aussi à rappeler à l’homme, par la place qu’y prend le corps, sa nature animale, dans la droite ligne de la théorie « naturaliste » de Zola.

LA VIOLENCE

      La violence physique constitue le thème essentiel de ce passage, avec trois cas évoqués. Il y a d’abord les deux femmes qui se battent dans la rue  »à la sortie du Grand-Balcon » : « il y en avait deux qui se dépiautaient ». Le verbe est particulièrement évocateur, suggérant qu’elles s’arrachent la « peau », dans une violence poussée à l’extrême : « le nez arraché », « le sang giclait pa terre ».
La fessée au lavoir Puis vient le rappel de la fessée infligée par Gervaise à  Virginie, règlement de comptes car elle croyait que Lantier la trompait. Enfin est raconté le « crépage de chignons » entre « l’accoucheuse du bout de la rue et sa bonne », là aussi en public. Le verbe « s’écharpillaient » est à prendre dans son sens étymologique, la charpie étant l’amas de petits fils tirés d’une toile coupée en pièces qui servait à faire des pansements. Cela évoque parfaitement le désir de mettre l’autre en pièces par la violence des coups échangés, que souligne le langage de Virginie dans son récit. : elle « lui a lâché une baffre, v’lan ! en plein museau », avec l’onomatopée exclamative qui reproduit le claquement de la gifle. De même le rythme de la phrase suivante reproduit l’acharnement de la jeune bonne contre sa patronne, avec l’accumulation du connecteur d’ajout, « et », et les exclamations qui s’enchaînent  : « Voilà alors que ma sacrée gouine saute aux yeux de sa bourgeoise, et qu’elle la graffigne, et qu’elle la déplume, oh ! mais aux petits oignons ! »
Mais ce qui est davantage mis en relief est la fascination que ces scènes exercent, aussi bien sur les témoins des bagarres que sur les auditrices de ces récits. Pour Clémence, par exemple, la bagarre est comme un second spectacle, offert gratuitement qu’elle se presse d’admirer : « J’ai voulu voir, je suis restée à sous la neige. » Elle se réjouit même de cette correction infligée : « Ah ! quelle roulée ! c’était à mourir de rire. « De même, on ressent dans la voix de Virginie un véritable enthousiasme quand elle raconte la scène agressive : « Et elle en débagoulait, fallait ! ». La formule culinaire, « elle la déplume, oh ! mais aux petits oignons ! Il a fallu que le charcutier la lui retirât des pattes », tout en assimilant ce combat de femmes à un combat de coqs dans un poulailler, révèle une véritable admiration, et toutes partagent son plaisir : « Les ouvrières eurent un rire de complaisance ».
===
Ainsi la violence ne paraît être, pour ces femmes, qu’un divertissement parmi d’autres, et, alors qu’elles-mêmes en sont souvent les victimes de la part des hommes, elles ne font preuve d’aucune solidarité entre elles. Dans une société elle-même violente, comment la compassion serait-elle possible ?

      Zola, pour restituer cette violence dans toute sa vraisemblance, utilise le langage des bas quartiers, qu’il a soigneusement étudié et dont on retrouve toutes les caractéristiques quand il fait parler ses personnages, à commencer par le lexique. Nous pouvons, en effet, relever des termes qui vont de la familiarité, dans des expressions comme « elle a pris ses cliques et ses claques » ou « [elle] saute aux yeux de sa bourgeoise », à la franche vulgarité insultante, par exemple « ma sacrée gouine », terme d’origine incertaine qui désigne alors une femme aux moeurs corrompues. Très populaire aussi le recours aux images, telles la comparaison à un « échalas », perche à laquelle on attache un cep de vigne, pour qualifier une personne grande et maigre, les « coups de sabot dans les quilles », c’est-à-dire dans les jambes, ou les « giroflées à cinq fleurs » qui illustre plaisamment, par la comparaison florale, les marques laissées par les cinq doigts de la main sur une joue. La syntaxe aussi restitue l’accent des rues populaires, avec son rythme hâché et sa structure destinée à mettre en relief l’intonation, comme dans le discours rapporté de Virginie qui ferme le texte.
Mais, même dans les passages narratifs, on observe une contamination, comme si, inconsciemment, le narrateur subissait l’influence de ses personnages, dont il s’applique aussi à reprendre les moindres gestes, celui de « s’essuy[er] la figure avec sa manche », par exemple. Certes, la syntaxe y est grammaticalement correcte, mais le lexique reste très familier, par exemple pour commenter la vie de Clémence, des lignes 14 à 16, pour reproduire, en focalisation omnisciente, les sentiments de Gervaise : « ça l’ennuyait, à cause de la fessée du lavoir, quand on causait devant elle et Virginie de coups de sabot dans les quilles et de giroflées à cinq feuilles ». C’est d’ailleurs sur l’adjectif vulgaire « d’un air gueulard » que se termine le texte.
=== Ainsi Zola poursuit le travail commencé par Hugo dans les Misérables pour donner vie au peuple. Avec lui – et au grand scandale de bien des lecteurs – c’est l’oralité qui entre dans le roman.

CONCLUSION

Ce texte vient prouver l’importance du naturalisme dans l’évolution du roman. Non seulement il y introduit des personnages et nous fait découvrir des lieux jusqu’alors absents, autant d’images du prolétariat et de sa misère, mais il en évoque, avec la plus grande vraisemblance, les moeurs et les comportements. Il adopte aussi, dans le cas de Zola, après une longue observation et des recherches détaillées, le langage des milieux décrits afin d’amener le lecteur à entrer dans cette atmosphère qui lui est, le plus souvent, inconnue. Mais c’est aussi cet effet de vérité qui vaudra à Zola ses plus violents détracteurs, lui reprochant de se complaire dans la peinture de faits orduriers.

L'arbre généalogique des Rougon-Macquart, mise à l'épreuve de la théorie naturaliste En même temps, il convient de ne pas oublier que le naturalisme veut aussi soutenir une théorie, à laquelle les romans viendront apporter la preuve démonstrative. Ecoutons Zola la présenter dans Le Roman expérimental, en 1880 : « Posséder le mécanisme des phénomènes chez l’homme, montrer les royages des manifestations intellectuelles et sensuelles telles que la physiologue nous les expliquera, sous les influences de l’hérédité et des circonstances ambiantes, puis montrer l’homme vivant dans le milieu social qu’il a produit lui-même, qu’il modifie tous les jours, et au sein duquel il éprouve à son tour une transformation continue ». Zola affirme donc que l’homme n’est qu’une des multiples espèces animales ; comme elles, il est régi par son hérédité, ses instincts et ses pulsions, et doit s’adapter à son milieu, pour vaincre dans ce « struggle for life », ce combat pour survivre, formule empruntée à la théorie évolutionniste de Darwin. Ainsi, dans un monde où tout n’est que violence, n’est-il pas tout naturel que les femmes ellles-mêmes se transforment en bêtes fauves pour défendre leurs droits ?

 


Fil RSS 2.0. Réponses et trackbacks sont desactivés.

Réponses desactivées.

lire puis écrire |
Pour l'amour de la langue e... |
Laisse moi mettre des poème... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le Dragon de la Rivière
| Tisseurs de Mondes
| agnes2nantes