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9
jan 2011
Voltaire : « Femmes, soyez soumises à vos maris », 1759-1768 – Corpus : « Quelles luttes pour les femmes » ?
Posté dans Corpus, Le siècle des Lumières par cotentinghislaine à 3:51 | Commentaires fermés

« Quelle place pour les femmes ? »

      Publié dans les Mélanges, Pamphlets et Oeuvres politiques de Voltaire, ce texte (cf.  http://www.voltaire-integral.com/Html/26/29_Femmes.html , de « L’abbé de Châteauneuf la rencontra un jour… » à  » … suivre ce modèle ») s’inscrit dans la lignée des premières revendications formulées par les Précieuses au XVII° siècle (cf. Introduction dans « Pages en vrac »), notamment autour du droit des femmes à l’éducation, auquel un philosophe des « Lumières », tel Voltaire, ne pouvait pas rester indifférent. N’est-il pas lui-même un rebelle, en lutte contre les abus de la monarchie absolue, et contre tous les excès du fanatisme religieux, comme le prouve son engagement en faveur de Calas, de Lally-Tollendal et de bien d’autres ?
De plus, en mondain qu’il est, Voltaire a fréquenté les salons, le plus souvent dirigés par des femmes lettrées et émancipées, et, à l’époque où il compose ce texte, exilé au château de Cirey, il partage la vie d’Emilie du Châtelet, modèle des femmes cultivées de son temps.
Elle aurait pu, en effet, prononcer les propos que Voltaire prête à son personnage, la Maréchale de Grancey face à l’abbé de Chateauneuf, à partir de la citation de saint Paul, tirée de « l’Epître aux Ephésiens », qui lui sert de titre. Les deux protagonistes de ce dialogue fictifs appartiennent au XVII° siècle, l’une étant morte en 1694, l’autre en 1704, Voltaire disposait donc d’une totale liberté pour les faire s’affronter.  Quelles revendications ce texte porte-t-il et comment Voltaire les défend-il ?  

UN REQUISITOIRE

Comme le procureur général dans un tribunal, la Maréchale rejette violemment les arguments qui soutiennent la thèse adverse, celle qui proclame la supériorité masculine.

Voltaire :  Elle dénonce d’abord, en reprenant cette citation de saint Paul qui l’indigne, la tradition religieuse, et de façon très irrespectueuse, en parlant d’un « livre qui traînait » et de « quelque recueil de lettres » pour qualifier des épîtres auxquelles l’Eglise catholique accorde la valeur de textes sacrés. La réaction indignée de l’abbé souligne d’ailleurs ce sacrilège : « Comment, Madame, savez-vous bien que ce sont les Epîtres de saint Paul ? » Mais cela ne l’empêche pas de récidiver en parlant très familièrement de celui qui est un des « Pères de l’Eglise » : « Il ne m’importe de qui elles sont ; [...] votre saint Paul était un homme très difficile à vivre. » Tout en le traitant avec mépris d’ »impoli », elle s’implique personnellement, en comparant ce saint à son mari, ce qui fait de lui un homme bien ordinaire qu’une femme peut combattre : « je lui aurais fait voir du pays » est une expression très familière aussi pour expliquer qu’elle lui aurait montré ce que peut faire une femme insoumise.
Son attaque se développe ensuite dans trois directions. D’une part, elle s’élève de manière globale contre l’idée d’une infériorité de la femme qui conduit à exiger d’elle le respect et une absolue obéissance, comme le prouve sa reprise de l’adjectif « soumises » et de l’impératif « Obéissez« . Indépendamment de ce refus initial, elle rappelle, d’autre part, le seul contenu de la promesse échangée lors du mariage : « nous nous promîmes d’être fidèles,[...] ni lui ni moi ne promîmes d’obéir ». Aussitôt après, d’ailleurs, cette promesse est plaisamment réduite à néant, ce qui dévalorise, de ce fait, la valeur sacrée du mariage : « je n’ai pas trop gardé ma promesse, ni lui la sienne ». La maréchale assume donc, sans la moindre gêne devant un abbé, son libertinage.
Une demoiselle de Saint-Cyr, lieu d'éducation Enfin, son dernier reproche porte sur l’éducation donnée aux femmes dans les couvents, avec un lexique très péjoratif pour qualifier ceux qui y enseignent, « des imbéciles ». Le chiasme qui suit met en évidence son blâme : « qui nous apprennent ce qu’il faut ignorer, et qui nous laissent ignorer ce qu’il faut apprendre ». 
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 Ainsi, selon elle, l’Eglise fait tout pour maintenir la femme dans son état d’infériorité originel.

ecolefemmes8.jpg  Le second argument que la maréchale va combattre est celui qui fonde cette soumission sur une infériorité physique naturelle de la femme. Elle va ridiculiser cet argument en recourant à l’ironie. En fait de physique, elle reprend la phrase d’Arnolphe, tirée de l’Ecole des femmes de Molière : « Du côté de la barbe est la toute-puissance » [cf.  »mes pages »]. Sa colère peut ainsi exploser, soutenue par l’antiphrase exclamative (« Mais voilà une plaisante raison pour que j’aie un maître ! »), par l’interjection, « Quoi ! », et l’interrogation oratoire. En mettant l’accent sur ce seul détail physique, elle rapproche l’homme de l’animal, ce qui est loin de le rendre supérieur : « parce qu’un homme a le menton couvert d’un vilain poil rude, qu’il est obligé de tondre de fort près, et que mon menton est né rasé, il faudra que je lui obéisse ? » En fait de force physique, elle procède ensuite à une réduction progressive, en passant des « muscles plus forts que les nôtres » à l’usage dérisoire que les hommes en font : « ils peuvent donner un coup de poing mieux aplliqué ». L’homme apparaît ainsi comme uniquement occupé à se battre, faisant preuve d’une violence irraisonnée.

=== Les répliques de la Maréchale représentent donc une critique virulente des abus des hommes, jugés coupables de vouloir faire des femmes leurs « esclaves ».

UN PLAIDOYER

Parallèlement, la Maréchale se fait l’avocat des victimes : son discours vise à leur rendre justice, en leur redonnant des droits que son argumentation va s’employer à légitimer.

Elle insiste d’abord sur leur statut de victimes. Si, en effet, l’extrait s’ouvre sur son indignation personnelle (« rouge de colère »), très vite il évolue vers une vision collective par le passage au pluriel dans les interrogations oratoires, et le choix du pronom « nous » : « et pourquoi soumises, s’il vous plaît ? », « Sommes-nous donc des esclaves ? » Cette victimisation collective s’appuie sur une image péjorative de la maternité renforcée par les interrogations oratoires nombreuses, et par l’anaphore de « N’est-ce pas assez ». La Maréchale développe une vision audacieuse, même si elle utilise des périphrases pour énumérer tous les inconvénients d’être une femme qu’elle reprend à son compte : les femmes sont « sujette[s] tous les mois à des incommodités très désagréables », la grossesse devient « une maladie de neuf mois, qui quelquefois est mortelle », idée reprise par « la suppression d’une de ces douze maladies par an [...] capable de me donner la mort », enfin l’accouchement se fait dans « de grandes douleurs ». N’oublions pas le nombre de femmes qui, faute d’une élémentaire hygiène et d’un suivi médical sérieux, mouraient en accouchant au XVIII° siècle ! La dernière touche ajoutée à ce triste tableau est le rappel de la minorité juridique de la femme, qui n’a pas le droit de gérer ses biens, ni même de garder un héritage : ainsi un fils pourra la « plaider quand il sera majeur », c’est-à-dire la dépouiller de tout. Le statut de la femme n’est donc guère enviable à cette époque…

Il est logique alors que la Maréchale revendique la reconnaissance d’une égalité entre l’homme et la femme, qu’elle fonde sur une double argumentation. Elle remplace habilement l’idée d’une différence naturelle (« des organes différents de ceux des hommes ») par celle d’une complémentarité qui rétablit une égalité : « nous rendant nécessaires les uns aux autres ».
Portrait de Catherine II de Russie Puis une fois rétablie une forme d’égalité physique, elle revendique l’égalité intellectuelle, en détruisant l’argument masculin par le choix même des verbes qui le présentent : « Ils prétendent avoir aussi la tête mieux organisée, et, en conséquence, se vantent d’être plus capables de gouverner ». Elle répond à cette affirmation masculine par un exemple, celui de la « princesse allemande », qui rappelle Catherine II de Russie pour laquelle Voltaire a toujours témoigné une vive admiration. On notera ainsi l’énumération élogieuse, soutenue par la récurrence de « toutes/tous ». Il s’agit ici de l’image du monarque « éclairé », idéal du siècle des Lumières, rapportée à une femme, d’où la conclusion logique pour l’Encyclopédiste que fut Voltaire : pour qu’une femme égale un homme, il suffit d’augmenter ses connaissances, de lui fournir une véritable instruction.

CONCLUSION

Mme d'Epinay, tableau de Carmontelle Cet extrait résume bien les premières luttes féministes, en associant l’idée d’égalité à une lutte contre la tradition religieuse, qui fait de la femme une pécheresse descendant d’Eve, et à une revendication en faveur de l’éducation. De nombreux traités, tels ceux de Choderlos de Laclos, de Condorcet, de Madame d’Epinay…, insisteront, au XVIII° siècle, sur l’importance de l’instruction à donner aux filles. Mais les résistances ne disparaîtront pas si facilement, comme le prouve la place, totalement subalterne, que Rousseau accorde à « Sophie » dans Emile ou de l’Education, et les objectifs éducatifs qu’il lui fixe…

Il est aussi très représentatif de l’ironie voltairienne, ici dans un dialogue fictif qui, plus vivant, accentue la force de la critique. Les personnages n’y sont que des porte-parole de l’auteur, mais le fait de déléguer son rôle à une femme rend l’argumentation plus crédible. Quant à l’abbé, au-delà de la critique religieuse, il n’est, en fait, que la représentation du lecteur, adversaire que Voltaire veut convaincre.


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