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Archive pour le 10 janvier, 2011


Olympe de Gouges : « Déclaration de la femme et de la citoyenne », Postambule, 1791 – Corpus : « Quelles luttes pour les femmes ? »

10 janvier, 2011
Corpus, Le siècle des Lumières | Commentaires fermés

« Femme, réveille-toi »

Les femmes, de tous les milieux sociaux, ont largement prouvé, pendant la Révolution française, qu’elles étaient capables de débattre sur les grands sujets de société, et de prendre les armes pour défendre leurs convictions. Pourtant, même si la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen les englobe dans l’affirmation des nouveaux principes républicains, il en va bien autrement dans la réalité quotidienne. Elles sont encore considérées comme inférieures, et les révolutionnaires les écartent peu à peu du pouvoir.
Portrait d'Olympe de Gouges Cela explique la rédaction par Marie Gouges, qui restera connue par son pseudonyme, Olympe de Gouges, d’une série d’articles destinés à affirmer clairement l’égalité entre les hommes et les femmes. Olympe de Gouges : Olympe de Gouges, extrait du « Postambule » à la Déclaration des droits de la femme

Olympe de Gouges prend la tête d'une émeute Elle ouvre son « préambule » sur cette question, « Homme, es-tu capable d’être juste ? », qui en appelle à la conscience masculine ; dans le « postambule », c’est plus directement à la femme qu’elle adresse un vibrant appel à ne plus accepter d’être asservie. Comment procède-t-elle pour convaincre les femmes de la possibilité d’obtenir des droits réels ?

L’IMAGE TRADITIONNELLE DE LA FEMME

L’extrait oppose nettement deux époques, la première évoquant les temps révolutionnaires, la seconde l’époque de l’ancien régime, structure signalée par  »Passons maintenant », à la ligne 22, mais à laquelle dès le début elle fait fréquemment allusion. Ces temps anciens, qui reposaient sur une image traditionnelles de la femme, sont marqués comme achevés par le passé composé « ce que vous avez été dans la société ». Mais sont-ils vraiment révolus ? Telle est la question que pose Olympe de Gouges, quand elle décrit la contradiction entre faiblesse et force qui caractérise, selon elle, les femmes sous l’ancien régime.

La femme, épouse et mère Aux yeux des hommes la femme n’est que faiblesse, par « nature » d’abord : « femmes, qu’y a -t-il de commun entre vous et nous ? », voilà la question qui fonde son infériorité. Les « décrets de la nature » seraient donc la loi absolue, justifiant que « la force leur [ait] ravi » toute forme de pouvoir social.
Le péché d'Eve, chapelle Sixtine A cet argument est venu s’ajouter le poids de la religion , à laquelle fait allusion l’ironique formule « le bon mot du Législateur des noces de Cana », très irrespectueux puisqu’il s’agit du Christ lui-même. Celui-ci, à sa mère, Marie, qui lui avait signalé que les convives n’avaient « plus de vin », avait, en effet, sèchement répondu : « Que me veux-tu, femme ? Mon heure n’est pas encore venue. » Et Marie s’était respectueusement inclinée. Aux yeux de l’auteur, cette réponse ne fait que reprendre le mépris attaché à la nature féminine depuis le péché d’Eve, et ne relève que de ce qu’elle résume par l’énumération péjorative,  »préjugés, [...] fanatisme, [...] superstition et [...] mensonges », ou par la métaphore, « les nuages de la sottise ». Ainsi Olympe de Gouges inverse la réponse à son interrogation oratoire initiale « qu’y a -t-il de commun entre vous et nous ? » : au « rien », qui serait la réponse de la « morale » traditionnelle, fondée sur la religion, elle substitue le « Tout » lancé énergiquement en tête de phrase.

Le salon de Mme Geoffrin, une femme influente Mais, paradoxalement, cet état de faiblesse n’a pas empêché les femmes d’exercer un pouvoir, que signale le champ lexical qui parcourt le texte : « régné » (l. 9), « Votre empire » (l. 9), « tout leur était soumis » (l. 29, repris l. 34), « elles commandaient » (l. 29). Mais quelle valeur accorder à ce pouvoir ? Olympe de Gouges le critique sévèrement, d’abord parce qu’elles n’ont fait que profiter de « la faiblesse des hommes », incapables de leur « résist[er » et dépeints, de façon très péjorative, comme de « serviles adorateurs rampant à [leurs] pieds ». De plus, leur pouvoir, qui ne pouvait pas s’exercer ouvertement, a dû prendre des formes détournées. Elles ont donc mis en oeuvres « toutes les ressources de leurs charmes », qui sont autant de défauts qu’Olympe de Gouges énumère : « la contrainte et la dissimulation », « la ruse », « leur indiscrétion », « la cupidité [...] et l’ambition ».  Ainsi, « dans les siècles de corruption », elles ont pu étendre leur influence qu’une hyperbole amplifie :  » le plus irréprochable ne leur résistait pas ». Puis une longue énumération, dès lignes 30 à 34, nous rappelle leur rôle à la Cour et dans les milieux mondains, où elles ont pu infléchir la politique du « gouvernement français », jouer les espionnes (« le cabinet n’avait point de secret pour leur indiscrétion »), et nul, « profane et sacré », n’y a échappé. Mais la formule d’ »administration nocturne », faute d’avoir le droit d’exercer au grand jour des fonctions officielles, ramène en réalité ce pouvoir à une forme de prostitution, et les comparaisons en soulignent les effets négatifs : « Les femmes ont fait plus de mal que de bien », « Elles commandaient au crime comme à la vertu », et ne reculaient pas devant « Le poison, le fer »…
=== Ainsi les femmes ne sortent pas grandies de ce tour d’horizon qui affirme, soit leur faiblesse, soit une force, mais pernicieuse. C’est contre cette opinion si négative que s’élève Olympe de Gouges, pour les appeler à réagir.

L’APPEL A LA REVOLTE

Olympe de Gouges commence par tirer un bilan de la Révolution, très critique puisqu’elle souligne une contradiction fondamentale entre les « principes » affichés par les révolutionnaires, et leur application concrète.
La marche des femmes sur Versailles Ces principes – liberté, égalité, fraternité – les femmes n’ont-elles pas aidé à les mettre en place dans les premiers temps de la Révolution, comme le traduit l’image : « L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin des tiennes pour briser ses fers » ? Mais pour quel résultat ? « Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne », affirme l’auteur. Il est donc coupable d’ »inconséquence », c’est-à-dire d’un manque de logique. En théorie la révolution s’est voulu libératrice, comme le montre l’énumération imagée : « Le puissante empire de la nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges ». Une allégorie vient renforcer ce progrès : « Le flambeau de la vérité a dissipé les nuages de la sottise et de l’usurpation », image qui rappelle le nom même de « siècle des Lumières ». Mais, dans la réalité, il en va tout autrement puisque règnent les « injustices des hommes », dont l’auteur affirme « la conviction ». Elle interpelle d’ailleurs directement les femmes : « Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la révolution ? » Les réponses à cette interrogation oratoire sont négatives, d’abord dans une phrase nominale hyperbolique : « Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé ». Cette idée est reprise à la fin de l’extrait , accentuée par le chiasme qui met en parallèle les temps anciens et les temps nouveaux : « ce sexe autrefois méprisable et respecté, et depuis la révolution, respectable et méprisé ». L’opposition entre les adjectifs, « méprisable », « respectable », qui signalent une potentialité, et les participes passés, « respecté » et « méprisé », fait pleinement ressortir le fait que les femmes n’ont gagné, par la révolution, qu’une égalité trop théorique, qui ne s’enracine pas dans les faits.

Un club patriotique féminin sous la Révolution Dans ces conditions, Olympe de Gouges ne peut qu’inviter les femmes à reprendre la lutte. Le ton de ce postambule est, en effet, injonctif, déjà à travers l’interpellation initiale de la destinatrice, d’abord au singulier et familièrement avec le tutoiement : « Femme, réveille-toi ». Mais très vite l’appel s’élargit, avec le pluriel, et devient enflammé : « O femmes, femmes… » Ajoutons à cela le rôle de l’impératif, qui parcourt le texte : « réveille-toi », « reconnais tes droits », «  »opposez courageusement », « réunissez-vous », « déployez toute l’énergie de votre caractère ». L’appel gagne donc en énergie, et, dès le début, nous comprenons qu’il s’agit d’une véritable guerre à mener, dont sonne l’alarme : « le tocsin de la raison sonne dans tout l’univers ».
Pour mener cette guerre, une arme s’impose en cette fin de « siècle des Lumières », « la force de la raison », principe qui a guidé toute la réflexion des philosophes de cette époque. Ainsi le signe de ralliement de ces femmes-soldats sera bien « les étendards de la philosophie ». La raison doit donc à la fois guider la lutte, et soutenir la réflexion pour que les femmes sortent de leur passivité, de leur acceptation résignée, image d’un sommeil avec « ré
veille-toi ». Et la notion de lumières s’affirme dans l’interrogation oratoire, « quand cesserez-vous d’être aveugles ». Il s’agit bien d’inciter les femmes à sortir des ténèbres dans lesquelles elles sont encore enfermées.
La fête de l'Etre Suprême, 1794 Pour y parvenir, un seul moyen, l’éducation, droit revendiqué à la fin du premier paragraphe : « puisqu’il est question, en ce moment, d’une éducation nationale, voyons si nos sages Législateurs penseront sainement sur l’éducation des femmes ». Que les femmes ne soient pas renvoyées à l’apprentissage des tâches ménagères, au seul enseignement d’une morale religieuse que leur ont donné, pendant longtemps, les couvents, voilà ce qu’implique l’adverbe « sainement » ici choisi. On notera pourtant qu’Olympe de Gouges ne balaie que la « superstition », un mauvais usage de la religion, mais conserve l’idée d’un « Etre suprême », chère aux révolutionnaires, assimilé à la « nature », dont les « sages décrets » ont proclamé l’égalité entre les sexes.

Certes, cette lutte n’est pas présentée comme facile, et Olympes de Gouges envisage qu’elle puisse effrayer les femmes, en prévoyant leurs objections : « qu’auriez-vous à redouter ? », « Craignez-vous… » Cependant, elle refuse d’envisager l’échec, en construisant un raisonnement par hypothèse, « S’ils s’obstinaient », c’est-à-dire si les hommes persistaient à leur refuser ces droits légitimes. La réponse à cette hypothèse, au lieu d’être, selon la règle de la concordance des temps, au conditionnel, est posée au futur, pour formuler la certitude de la victoire, et introduite par la conjonction « et » qui prend ici valeur de conséquence inéluctable : « et vous verrez bientôt… » Cette même certitude est répétée au moyen d’une négation restrictive, qui semble rendre la lutte plus facile : « Quelles que soient les barrières que l’on vous opppose, vous n’avez qu’à la vouloir ». 
===
 Cette victoire ne consistera, en fait, qu’à appliquer les principes mêmes de la révolution, déjà inscrits dans la Déclaration des droits de l’homme : la liberté, avec l’encouragement « déployez toute l’énergie de votre caractère », l’égalité pour  »la réclamation de votre patrimoine, fondée sur les sages décrets de la nature », et la fraternité, image d’une harmonie rétablie entre les femmes et les hommes « fiers de partager avec [elles] les trésors de l’Etre Suprême ».

CONCLUSION

Préambule de la Déclaration des droits de la femme Cet extrait développe un triple blâme. D’abord il vise les pouvoirs de l’ancien régime, notamment la religion, qui se sont employés à maintenir les femmes dans la soumission ; puis les révolutionnaires, accusés d’avoir trahi les idéaux mêmes pour lesquels ils se sont battus ; enfin les femmes n’échappent pas à la critique, coupables de s’être laissées enfermer dans leur image d’infériorité, d’en avoir joué sous l’ancien régime, et d’avoir peur aujourd’hui de revendiquer des droits pourtant légitimes.

La mort d'Olympe de Gouges, guillotinée Ce texte offre aussi un parfait exemple de l’art d’argumenter. Il associe en effet le fait de convaincre et celui de persuader. D’un côté, Olympe de Gouges construit un raisonnement solide, faisant appel à la « raison », terme-clé de ce siècle des Lumières. Parallèlement, elle élabore un texte injonctif, fortement modalisé par tous les procédés d’écriture propre à inciter les femmes à ne plus accepter le sort que les hommes continuent à vouloir leur réserver. Rappelons que les choix politiques de cette femme, engagée, l’ont conduite à mourir sur la guillotine…
Une commémoration d'Olympe de Gouges Elle représente, aujourd’hui, l’exemple même de l’engagement des femmes pour la défense de leurs droits.


 

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