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Archive pour le 16 janvier, 2011


Colette, « Les heures longues », 1917 – Corpus : « Quelles luttes pour les femmes ? »

16 janvier, 2011
Corpus, Essai | Commentaires fermés

« L’Enfant de l’ennemi »

      Au XX° siècle, avec la 1ère guerre mondiale qui conduit les femmes à s’insérer dans la vie économique du pays pour remplacer les hommes, partis au front, les luttes féministes s’intensifient. Colette y prend toute sa place, (cf. biographie très complète : http://www.amisdecolette.fr/-Biographie-), en commençant par se libérer de la tutelle de  Willy, son époux depuis 1893, qui avait signé de son seul nom les premiers romans de sa femme, notamment la série des Claudine.
Colette et son époux, Willy Elle s’en sépare dès 1906 et divorce en 1910, période durant laquelle elle mène la vie mondaine d’une femme libérée, s’affichant  ouvertement avec ses liaisons, féminines ou masculines, et jouant les libertines sur des scènes de music-hall.
Colette en tenue de scène Sous l’influence de son second mari, Henry de Jouvenel, rédacteur en chef du journal Le Matin, elle commence une série de chroniques, notamment une sorte de « journal de guerre », puisqu’elle l’accompagne quelques temps à Verdun. Or, en 1915, un débat divise l’opinion publique : les femmes, violées par des soldats allemands lors de l’avancée des troupes en août 1914, doivent-elles – ou non – garder cet « enfant de l’ennemi » ? Entre « nationalistes », qui voient dans cet enfant une menace, et « partisans de la vie », les arguments s’affrontent…
Colette, Colette, « L’Enfant de l’ennemi » in « Les Heures longues » En inscrivant son article dans ce débat, quelle opinion Colette invite-t-elle ses lecteurs à adopter ?

UN TERRIBLE DEBAT

Un douloureux débat  Le titre de l’article, avec l’article défini et la majuscule, montre immédiatement une valeur symbolique de l’enfant dans ce débat, dont le début de l’extrait rappelle, au passé composé, les faits antérieurs. La pression s’accentue au moment où Colette écrit, puisque ces naissances deviennent imminentes, l’urgence étant marquée par la gradation des indices temporels : « Il va bientôt paraître au jour », puis « Encore enfermé, palpitant à peine, il est déjà présent ». La reprise du pronom « il » et le chiasme qui regroupe les deux participes, « enfermé » et « palpitant » traduisent parfaitement la place qu’a prise le sort de cet enfant, « présent » partout avant même de naître. Mais doit-il naître même ?


      Deux camps s’affrontent, ce que le texte traduit par les parallélismes dans le premier paragraphe, « tantôt… tantôt », « Les uns l’ont nommé [...] Mais on l’a traité aussi [...]« , repris par « les deux camps », formule qui évoque une guerre autour de cet enfant. La violence du débat est mise en valeur par le lexique hyperbolique qui oppose la « mansuétude » des partisans à « l’exécration » des adversaires. Pour les premiers, en effet, notamment les Eglises, adversaires traditionnelles de l’avortement, il faut faire preuve de cette grande générosité qui conduit l’homme au pardon. Pour les seconds, au contraire, essentiellement les nationalistes, avec à leur tête l’écrivain Barrès, l’avortement, voire l’infanticide, s’imposent. Deux gradations ternaires soutiennent le conflit, à travers l’image donnée de cet enfant et des sentiments qu’il provoque. D’un côté, son surnom, entre guillemets, « l’innocent », lui accorde le droit de vivre, grâce à la pratique des vertus chrétiennes : le pardon sera accordé à sa mère (comme si elle était coupable d’avoir osé survivre à ce viol…) par un époux qualifié de « soldat français miséricordieux ». Le salut de l’enfant sera alors le signe même de la supériorité française sur la barbarie ennemie, devenant ainsi un argument de propagande presque.
guerrefemmes2.vignette dans Essai D’un autre côté, les termes, violents, sont révélateurs de l’état d’esprit ambiant. L’enfant est qualifié d’ »ivraie », graminée comportant un principe toxique qui peut corrompre la farine : l’enfant, impur par le sang barbare qui l’a produit, viendrait de même corrompre la pureté de la race française. Ses adversaires en font aussi un « crime vivant », l’incarnation même de la barbarie ennemie contre laquelle luttent les soldats français. Il est donc logique qu’ils réclament pour lui « l »obscur assassinat », périphrase qui désigne l’avortement, ou, pire encore, l’infanticide.
=== Colette fait preuve d’une ironie amère (« Cela est d’une tristesse affreuse »), en évoquant tout ce qu’a entraîné ce débat, avec des points de suspension qui laissent imaginer qu’il peut y avoir encore mieux que des « conférences », donc l’intervention des plus grands intellectuels du temps.

      Elle entre alors dans le débat, qu’elle lance par la question oratoire, en gradation binaire : « Pourquoi tant de paroles, tant d’encre répandues sur lui, et sur sa mère humiliée ? » L’article se présente donc comme une argumentation. Colette y dialogue avec un lecteur dont elle imagine les objections successives, introduites par le connecteur d’opposition : « Mais il faut bien conseiller, guider ces malheureuses qui… », « Mais que fera-t-elle ? » On notera que déjà la formulation des objections réduit la parole de l’adversaire, avec une phrase inachevée, puis une question qui place, en fait, l’auteur, en position de conseillère. Après l’argumentation, qui répond aux deux objections, Colette prend elle-même clairement parti, avec de très nombreux impératifs, notamment dans la phrase finale : « Laissez faire les femmes. Ne dites rien… Silence…  »
=== Mais cette dernière phrase, en écho avec la question initiale, montre qu’elle a déplacé le débat de l’enfant à la mère, c’est-à-dire qu’elle a essayé de rappeler le droit des femmes de choisir elles-mêmes.

L’IMAGE DE LA FEMME

L’article développe une double image, contradictoire.
 La violence faite aux femmes Dans un premier temps, elle s’attache à la femme violée, victime donc, mais placée dans une situation pathétique, selon Colette : « sa mère humiliée » par la situation d’infériorité dans laquelle elle se retrouve placée. Soit elles seront implicitement jugées coupables de cette grossesse (sans doute auraient-elles dû ne pas survivre au viol…), soit on les qualifiera de « malheureuses », pitié un peu méprisante pour celles qui portent un enfant illégitime et qui sonne faux, puisqu’en même temps on cherche à décider pour elles. Colette, au contraire, s’attache à souligner leur souffrance « aux premières heures, aux premiers jours de sombre folie », la souffrance qui suit le traumatisme qu’est le viol ; cette souffrance initiale est redoublée par la « honte », car les femmes sont tellement habituées à être mal jugées qu’elles ont intériorisé le reproche que la société leur adresse et l’anticipent. Le discours rapporté direct, avec la question répétée, met en relief leur panique, « Que faire ? Que faire ? », qui se poursuivra pendant toute leur grossesse, « amère méditation qui dure 36 semaines ».
C’est donc la femme « furieuse et épouvantée’ elle-même qui vit ce débat et « s’éveille la nuit », et la colère légitime de  »la plus révoltée, la plus vindicative » la conduit à refuser l’enfant non voulu. Elle n’a besoin de personne pour vouloir se venger du viol contre l’enfant qui en est le fruit. D’où l’image qui représente leur colère, « maudissant le prisonnier impérieux de ses flancs ». Cette colère s’exprime de façon très violente, par les termes insultants employés pour l’enfant (« l’intrus, le monstre ») et par les moyens envisagés pour s’en débarrasser :  » écraser au premier cri », l’infanticide donc, ou « proscrire », c’est-à-dire l’abandon. Les points de suspension qui suivent ce premier mouvement, à la ligne 25, laissent imaginer tous les choix que la femme enceinte a pu envisager pour éliminer cet enfant.

      Mais, à cette première image, Colette en oppose une autre, celle de la mère, poussée par la force de l’instinct. Elle nie donc avec force toute possibilité d’infanticide, car elle considère que le temps de la grossesse a permis à la mère de s’approprier l’enfant qui vit déjà en elle : elle « n’est plus, maintenant, capable d’un crime ». Sa certitude repose sur une image de la femme « femelle », qui, comme tout animal, est dotée d’une force innée, totalement irrationnelle, qui la transforme en mère dès qu’elle porte un enfant, ce que traduit le premier rythme ternaire : « l’optimisme dévolu à la femelle alourdie d’un précieux poids humain combat sa souffarnce, plaide pour l’enfant qui tressaille, et dote la mère d’un instinct de plus ». Cette « confiance » est réaffirmée quand Colette évoque le moment de l’accouchement où la femme se trouve « épuisée, adoucie, sand défense contre son instinct le meilleur ». Toutes ces formules nous rappellent que Colette a grandi au milieu des animaux, notamment des chattes qu’elle a longuement observées et décrites dans de nombreuses oeuvres, et qu’elle-même a entretenu des liens très forts avec sa mère, évoquée notamment dans Sido, puis avec sa fille, surnommée Bel-Gazou, à laquelle ellle  consacre un autre roman. Donc, à ses yeux, le débat n’est pas à résoudre par les hommes, et n’a même pas lieu d’être, puisque les femmes le résoudront seules. La seule question à résoudre est de nature économique, car bien des femmes vont se retrouver seules, soit filles-mères que personne ne voudra épouser, soit veuves de guerre, soit abandonnées par un mari qui ne supportera pas l’arrivée de cet enfant. Il faut permettre « à celles qui manquent de tout » d’élever l’enfant, d’où l’énumération qui récapitule le nécessaire : « un abri, la nourriture », « du travail », « une layette ». Colette en appelle donc à la solidarité nationale en faveur de ces femmes victimes.

Mère et enfant  C’est sur l’image de l’enfant que se termine le texte, dans une vision lyrique qui efface également la valeur symbolique du début pour le rendre concret. On observe le rythme ternaire, avec la récurrence de « nouveau-né », en gradation : « le « monstre » est seulement un nouveau-né, rien qu’un nouveau-né avide de vivre, un nouveau-né ». Et l’image se prolonge par un nouveau rythme ternaire qui met en évidence sa fragilité : « ses yeux vagues », « son duvet d’argent », « ses mains gaufrées et soyeuses ». Cela crée l’impression d’une douceur, comme pour effacer la violence initiale du viol. La comparaison finale renvoie à une image florale : la peau de l’enfant, rougie et froissée lors de la naissance, rappelle les pétales de « la fleur du pavot », le coquelicot, quand elle éclot et « vient de déchirer son calice ». Mais, parallèlement, ce choix lexical, emprunté à la botanique, se charge d’une connotation religieuse, la femme devenant alors le vase sacré qui enferme l’enfant, aussi précieux que l’hostie.
=== Face à la grandeur et à la beauté de toute naissance, les débats n’ont plus lieu d’être : « Ne dites rien ». L’ordre imposé,  »silence », suivi de points de suspension, semble laisse toute sa place à l’enfant blotti dans les bras de sa mère.

CONCLUSION

Cet article montre de façon intéressante ce qu’implique tout débat dans un média comme la presse. Bien sûr l’auteur va s’engager, il prendra parti en faveur d’une opinion, contre les arguments adverses. Mais cet engagement n’aura de force que si, parallèlement, il se dégage de toutes les idées reçues, de tout ce qui a déjà été dit et écrit. Il s’agit de sortir des préjugés, des courants de pensée dominants – surtout dans un contexte de guerre – et d’amener aussi le lecteur à sortir de ses propres passions, pour qu’il puisse, ensuite, écouter une autre voix, d’autres façons  d’aborder la question, d’accepter un autre avis. 
Le droit à l'avortement ? Un long débat... L’article offre aussi un éclairage sur les voies empruntées par le féminisme au début du XX° siècle. D’un côté, on retrouve la revendication du droit pour la femme au « travail », à des conditions de vie décente, le rejet de toute notion de culpabilité, et surtout une affirmation de liberté : il appartient aux femmes de choisir elles-mêmes si elles veulent un enfant. Ce sont elles qui portent les enfants, ne sont-elles pas les mieux placées pour décider d’une naissance ? Cet article pourrait donc paraître comme précurseur du droit à l’avortement qui sera réclamé quelques décennies plus tard. Mais, d’un autre côté, la libération de la femme est loin d’être encore réalisée, car le « féminisme » de Colette n’envisage pas encore l’avortement comme une solution, bien au contraire. Elle le montre comme contraire à « l’instinct le meilleur » de la femme, celui qui fait d’elle d’abord et avant tout une mère, plius puissant que tout raisonnement. En insistant sur cetet dimension, qui rapproche la femme de l’animal, Colette ne maintient-elle pas finalement la femme dans le rôle traditionnel qui a contribué à la placer dans une condition inférieure ?  

 

 

Louise Michel, « Mémoires », 1886 – Corpus : « Quelles luttes pour les femmes ? »

16 janvier, 2011
Corpus | Commentaires fermés

« Les damnées de la terre »

       La Révolution française, malgré la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen, n’a pas suffi à libérer les femmes, et les luttes reprennent au XIX° siècle. La fin du siècle voit la montée du syndicalisme et les premiers combats du « prolétariat », auxquelles participent activement les femmes. C’est le début d’un féminisme plus engagé politiquement et socialement.
      Dans ces combats, Louise Michel va jouer un rôle. Sa naissance illégitime – elle est fille de la servante d’un châtelain – la rend très vite sensible au sort des femmes, puisqu’elle est chassée du château à la mort de son père, et elle choisit, en toute logique, le métier d’institutrice. Montée de province à Paris, elle fonde la « Société de moralisation des femmes », destinée à aider celles-ci à vivre de leur travail.
Les combats de la Commune Quand éclate la Commune, elle prend les armes aux côtés des plus radicaux, d’où son surnom de « Vierge rouge », et se fait arrêter, puis déporter en Nouvelle-Calédonie : elle n’acceptera aucune des propositions d’amnistie qui lui seront faites, et ne reviendra en France qu’en 1880, bien décidée à reprendre la lutte. Ses activités militantes se poursuivent, alors même qu’elle est la cible d’un attentat, et souvent arrêtée lors de manisfestations. Partageant son temps entre la France et l’Angleterre, jamais elle ne cessera d’animer des luttes libertaires.
Louise Michel,  C’est ce parcours que vont retracer ses Mémoires, autobiographie, mais qui, par son titre, unit fortement la vie personnelle aux événements de la vie collective. Elle s’y livre, comme dans cet extrait, à un violent plaidoyer en faveur des femmes. doc dans Corpus Louise Michel, extrait des « Mémoires » Quelle image donne-t-elle de leur sort et de quelle façon leur propose-t-elle de s’en libérer ?

LA FEMME ESCLAVE

       Cet extrait développe une image terrible de la condition féminine, un double esclavage.
      D’abord, il s’agit d’un esclavage économique, car le texte s’inscrit dans la réflexion marxiste sur la « lutte des classes » entre le prolétariat et le capital, ici représenté par « l’entrepreneur ». Dans cette réflexion, la femme occupe la place d’un sous-prolétariat, réduite à un état encore pire que celui des hommes, ce que met en relief l’inversion et le parallélisme de la phrase d’ouverture : » Esclave est le prolétaire, esclave entre tous est la femme du prolétaire ». La formule se veut percutante, et prend ainsi valeur de vérité.
Les mineurs et leurs familles, en grève, Roll, 1880 Cette dénonciation s’appuie sur une analyse de la conditon économique de la femme. « Et le salaire des femmes ? », lance Louise Michel, et la réponse qu’elle donne à cette interrogation oratoire le réduit progressivement à néant : « un leurre », « illusoire », « c’est pire que de ne pas exister ». Puis elle élargit l’attaque à la place des femmes dans le monde du travail, notant d’abord que le chômage est plus important dans la population féminine : « les unes ne trouvent pas de travail ». En même temps, les femmes commencent à avoir conscience de leur exploitation, et la refusent alors. C’est ce que souligne l’antithèse dans le parallélisme : « un travail qui leur rapporte tout juste le fil qu’elles mettent [de quoi se vêtir], mais rapporte beaucoup à l’entrepreneur ». Ainsi Louise Michel affirme que les femmes en sont réduites à la misère, en recourant à un lexique imagé et violent, renforcé par le rythme ternaire : « crever de faim dans une trou, si elles peuvent, au coin d’une borne et d’une route », « poussées par la faim, le froid, la misère ».
=== Cette violence rend leur sort pathétique.

       Dans ces conditions, que reste-t-il à la femme ? Rien, car elle subit aussi un esclavage psychologique et moral.
      Certes, elle peut toujours entrer au couvent, ce même couvent qui éduque encore bien des femmes… Mais c’est alors la promesse d’une mort lente, mise en place à travers la comparaison, « elle se cache comme dans une tombe ». Il s’agit même d’une forme de torture, et les sonorités de la  phrase, surtout le [ R ], imitent cette destruction : « l’ignorance l’étreint, les règlements la prennent dans leur engrenage, broyant son coeur et son cerveau ». Le couvent, bien loin d’être un refuge, est donc, à ses yeux, une solution encore pire.
      Il ne lui reste donc plus, pour survivre, que la prostitution, car après tout « il y en a qui tiennent à la vie »… Sont-elles coupables alors ? Louise MIchel prend violemment le parti de ces femmes, en justifiant leur choix. D’une part, leur seul capital est « leur corps », c’est donc la seule chose qu’elles puissent vendre : « Dans la rue, elle est une marchandise ». Elles sont aussi victimes des proxénètes, hommes et femmes, car leur misère en fait une proie facile : « attirées par les drôles et drôlesses qui vivent de ça ». Le lexique est ici nettement péjoratif contre ceux qui profitent ainsi de la misère des femmes, de même que la métaphore qui les désigne : « il y a des vers dans toutes les pourritures ». Ce paragraphe se ferme sur une image pathétique : « les malheureuses se laissent enrégimenter dans l’armée lugubre qui traîne de Saint-Lazare à la Morgue », Saint-Lazare étant l’hôpital qui accueillait les prostituées, mais souvent trop tard pour les guérir, d’où leur fin « à la Morgue », car personne neviendra réclamer leur corps pour les enterrer dignement. La femme se trouve ainsi déshumanisée , source de « dégoût » car méprisée « dans le monde ». 
  La femme au foyer    Et le mariage, dira-t-on ? Il n’est, pour Louise Michel, qu’une autre forme d’esclavage, d’oppression : « dans son ménage le fardeau l’écrase ».

=== De cela ressort la domination masculine qui fait de la femme la victime par excellence, comme le montre l’hyperbole qui amplifie son état d’asservissement : « Partout l’homme souffre dans cette société maudite ; mais nulle douleur n’est comparable àcelle de la femme ». Les femmes sont donc nommées « ces maudites », leur sort paraissant ainsi relever d’une fatalité quasi divine, comme si elles expiaient, en quelque sorte, le péché originel d’Eve…

LA REVOLTE

      Dans cet extrait, l’homme se retrouve accusé. C’est, en effet, son désir qui entretient la prostitution : « S’il n’y avait pas tant d’acheteurs, on ne trafiquerait pas sur cette marchandise ». C’est aussi « pour son plaisir » qu’il a poussé les femmes à « développ[er] leur coquetterie et tous les autres vices » qui vont leur être « agréables ». Mais, puisque l’homme est responsable de la corruption morale des femmes, il ne doit donc pas s’étonner d’en devenir à son tour la victime. On observe ainsi, chez l’auteur, une véritable joie quand elle constate la façon dont les femmes vont prendre leur revanche sur le « pante », c’est-à-dire un bourgeois, client un peu naïf, déjà par le vol : « Tant mieux ! « , s’exclame-t-elle, « Pourquoi y allait-il ? » Et si elles vont jusqu’au meurtre, l’approbation devient de l’enthousiasme : « Bravo ! Elle débarrasse les autres d’un danger, elle les venge ». Et le discours devient un véritable appel à cette vengeance : « il n’y en a pas assez qui prennent ce parti-là ». Sans aller jusque là, le simple fait de jouer les « femmes fatales », de ruiner les hommes et de les perdre de réputation, est déjà en soi une revanche : en faisant souffrir les hommes, elles retournent contre eux les artifices que ceux-ci les ont forcées à utiliser.
=== C’est une véritable guerre entre hommes et femmes dont Louise Michel dessine les contours, signalée par la récurrence du mot « armes », par le double adjectif qui les qualifie, « muettes et terribles » et la double exclamation qui suit ressemble au cri de triomphe d’un enfant qui prend sa revanche : « il ne fallait pas les mettre entre leurs mains ! », « C’est bien fait ! ».

      Mais le discours constitue surtout un appel à une vraie révolution, car, face au pouvoir masculin, aucune issue n’est possible dans ce qu’elle nomme « le vieux monde », c’est-à-dire la société de cette fin de siècle. La femme n’a rien à attendre des hommes qui veulent qu »elle n’empiète[...] ni sur ses fonctions ni sur ses titres ».
Portrait de Proudhon Pire encore, elle ne peut même rien espérer des théoriciens les plus progressistes, tel Proudhon dont elle reprend la formule qui maintient la femme dans son infériorité par la négation restrictive : elles « ne peuvent être que ménagères ou courtisanes ». La misogynie reste encore bien enracinée, même chez les penseurs révolutionnaires !
Il ne lui reste plus alors qu’un rejet de l’organisation politique, c’est-à-dire de la démocratie républicaine. Elle désigne ainsi les « titres », marques du pouvoir, par un lexique imagé très méprisant : « guenilles » ou « défroques », vieux vêtements usagés, « c’est trop rapiécé, trop étriqué pour nous ». Elle recourt également à une ironie sarcastique pour souligner la peur des hommes face au pouvoir croissant des femmes : « Rassurez-vous encore, messieurs, nous n’avons pas besoin du titre pour prendre vos fonctions quand il nous plaît ! ».  Dans  le dialogue qu’elle entame avec les hommes, son mépris met en valeur leur faiblesse : « Vos titres ? Ah bah ! [...] faites-en ce que vous voudrez ». Elle crée ainsi un contraste avec la force des femmes, affirmée d’abord par la menace posée dans un futur proche : «  Le temps n’est pas loin où vous viendrez nous les offrir, pour essayer par ce partage de les retaper un peu ». Les femmes répareraient, en quelque sorte, la vie politique. Cette menace semble d’ailleurs s’accélérer quand elle passe au présent, accordant aux femmes une toute-puissance par l’exclamation : «  »nous n’avons pas besoin du titre pour prendre vos fonctions quand il nous plaît ! »
      Il ne reste plus alors à Louise Michel qu’à poser ses revendications. D’abord nous retrouvons un thème récurrent depuis les luttes des Précieuses au XVII° siècle : « Ce que nous voulons, c’est la science et la liberté », l’association des deux termes montrant toute l’importance de l’éducation dans le progrès de la condition féminine.
louisemichelencostumedefdr.vignette Parallèlement, par les deux interrogations oratoires, elle rappelle, comme le faisait déjà Olympe de Gouges, la place que les femmes prennent dans les combats révolutionnaires, ce qui leur donne des droits égaux à ceux des hommes : « Nos droits, nous les avons », affirme-t-elle. Mais, pour elle, les révolutions antérieures (1789, puis 1830 et 1848, enfin la Commune de 1871) n’ont pas accompli encore leur oeuvre, elle appelle de ses voeux une autre révolution, ultime et totale, « le grand combat, la lutte suprême », formules qui rappellent les paroles de « l’Internationale », hymne composé par Eugène Pottier en 1871 alors qu’explosait la Commune violemment réprimée : « C’est la lutte finale ». Sûre de la victoire, à ses yeux celle-ci ne peut être que globale : « Est-ce que vous oserez faire une part pour les droits des femmes, quand hommes et femmes auront conquis les droits de l’humanité ? »
caricadoclouisemichel007.vignette === Les femmes doivent donc participer à la révolution : une fois celle-ci acquise,
il ne pourra y avoir de retour en arrière ni de réduction, d’un partage qui limiterait les droits de la femme.

CONCLUSION

L'arrestation de Louise Michel Ce texte est extrêmement violent, car Louise Michel ne pose aucun limite à une lutte qui est d’abord considérée comme une juste revanche. Mais elle l’inscrit dans un cadre plus général, celui d’une révolution, par les armes si nécessaire, car seule une nouvelle société pourra entraîner une profonde modification des mentalités. On comprend, en lisant cet extrait, que cette femme ait dérangé et que les gouvernements successifs aient tous tenté de la faire taire.
      La violence vient aussi de la forme prise par ce discours, chaque paragraphe, dans sa brièveté, apparaissant comme une agression de l’ennemi interpellé par un dialogue direct, l’homme, donc aussi le lecteur à amener dans son camp. De plus, l’énonciation évolue : d’abord générale au début, elle passe au « nous », cette fois-ci pour mieux impliquer celles dont elle prend la défense, terminant sur un Je » pour affirmer son « droit » à la liberté d’expression, celui précisément dont on voulait la priver : « Femme, j’ai le droit de parler des femmes ».  


 


 


 

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