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16
jan 2011
Colette, « Les heures longues », 1917 – Corpus : « Quelles luttes pour les femmes ? »
Posté dans Corpus, Essai par cotentinghislaine à 6:22 | Commentaires fermés

« L’Enfant de l’ennemi »

      Au XX° siècle, avec la 1ère guerre mondiale qui conduit les femmes à s’insérer dans la vie économique du pays pour remplacer les hommes, partis au front, les luttes féministes s’intensifient. Colette y prend toute sa place, (cf. biographie très complète : http://www.amisdecolette.fr/-Biographie-), en commençant par se libérer de la tutelle de  Willy, son époux depuis 1893, qui avait signé de son seul nom les premiers romans de sa femme, notamment la série des Claudine.
Colette et son époux, Willy Elle s’en sépare dès 1906 et divorce en 1910, période durant laquelle elle mène la vie mondaine d’une femme libérée, s’affichant  ouvertement avec ses liaisons, féminines ou masculines, et jouant les libertines sur des scènes de music-hall.
Colette en tenue de scène Sous l’influence de son second mari, Henry de Jouvenel, rédacteur en chef du journal Le Matin, elle commence une série de chroniques, notamment une sorte de « journal de guerre », puisqu’elle l’accompagne quelques temps à Verdun. Or, en 1915, un débat divise l’opinion publique : les femmes, violées par des soldats allemands lors de l’avancée des troupes en août 1914, doivent-elles – ou non – garder cet « enfant de l’ennemi » ? Entre « nationalistes », qui voient dans cet enfant une menace, et « partisans de la vie », les arguments s’affrontent…
Colette, Colette, « L’Enfant de l’ennemi » in « Les Heures longues » En inscrivant son article dans ce débat, quelle opinion Colette invite-t-elle ses lecteurs à adopter ?

UN TERRIBLE DEBAT

Un douloureux débat  Le titre de l’article, avec l’article défini et la majuscule, montre immédiatement une valeur symbolique de l’enfant dans ce débat, dont le début de l’extrait rappelle, au passé composé, les faits antérieurs. La pression s’accentue au moment où Colette écrit, puisque ces naissances deviennent imminentes, l’urgence étant marquée par la gradation des indices temporels : « Il va bientôt paraître au jour », puis « Encore enfermé, palpitant à peine, il est déjà présent ». La reprise du pronom « il » et le chiasme qui regroupe les deux participes, « enfermé » et « palpitant » traduisent parfaitement la place qu’a prise le sort de cet enfant, « présent » partout avant même de naître. Mais doit-il naître même ?


      Deux camps s’affrontent, ce que le texte traduit par les parallélismes dans le premier paragraphe, « tantôt… tantôt », « Les uns l’ont nommé [...] Mais on l’a traité aussi [...]« , repris par « les deux camps », formule qui évoque une guerre autour de cet enfant. La violence du débat est mise en valeur par le lexique hyperbolique qui oppose la « mansuétude » des partisans à « l’exécration » des adversaires. Pour les premiers, en effet, notamment les Eglises, adversaires traditionnelles de l’avortement, il faut faire preuve de cette grande générosité qui conduit l’homme au pardon. Pour les seconds, au contraire, essentiellement les nationalistes, avec à leur tête l’écrivain Barrès, l’avortement, voire l’infanticide, s’imposent. Deux gradations ternaires soutiennent le conflit, à travers l’image donnée de cet enfant et des sentiments qu’il provoque. D’un côté, son surnom, entre guillemets, « l’innocent », lui accorde le droit de vivre, grâce à la pratique des vertus chrétiennes : le pardon sera accordé à sa mère (comme si elle était coupable d’avoir osé survivre à ce viol…) par un époux qualifié de « soldat français miséricordieux ». Le salut de l’enfant sera alors le signe même de la supériorité française sur la barbarie ennemie, devenant ainsi un argument de propagande presque.
guerrefemmes2.vignette dans Essai D’un autre côté, les termes, violents, sont révélateurs de l’état d’esprit ambiant. L’enfant est qualifié d’ »ivraie », graminée comportant un principe toxique qui peut corrompre la farine : l’enfant, impur par le sang barbare qui l’a produit, viendrait de même corrompre la pureté de la race française. Ses adversaires en font aussi un « crime vivant », l’incarnation même de la barbarie ennemie contre laquelle luttent les soldats français. Il est donc logique qu’ils réclament pour lui « l »obscur assassinat », périphrase qui désigne l’avortement, ou, pire encore, l’infanticide.
=== Colette fait preuve d’une ironie amère (« Cela est d’une tristesse affreuse »), en évoquant tout ce qu’a entraîné ce débat, avec des points de suspension qui laissent imaginer qu’il peut y avoir encore mieux que des « conférences », donc l’intervention des plus grands intellectuels du temps.

      Elle entre alors dans le débat, qu’elle lance par la question oratoire, en gradation binaire : « Pourquoi tant de paroles, tant d’encre répandues sur lui, et sur sa mère humiliée ? » L’article se présente donc comme une argumentation. Colette y dialogue avec un lecteur dont elle imagine les objections successives, introduites par le connecteur d’opposition : « Mais il faut bien conseiller, guider ces malheureuses qui… », « Mais que fera-t-elle ? » On notera que déjà la formulation des objections réduit la parole de l’adversaire, avec une phrase inachevée, puis une question qui place, en fait, l’auteur, en position de conseillère. Après l’argumentation, qui répond aux deux objections, Colette prend elle-même clairement parti, avec de très nombreux impératifs, notamment dans la phrase finale : « Laissez faire les femmes. Ne dites rien… Silence… « 
=== Mais cette dernière phrase, en écho avec la question initiale, montre qu’elle a déplacé le débat de l’enfant à la mère, c’est-à-dire qu’elle a essayé de rappeler le droit des femmes de choisir elles-mêmes.

L’IMAGE DE LA FEMME

L’article développe une double image, contradictoire.
 La violence faite aux femmes Dans un premier temps, elle s’attache à la femme violée, victime donc, mais placée dans une situation pathétique, selon Colette : « sa mère humiliée » par la situation d’infériorité dans laquelle elle se retrouve placée. Soit elles seront implicitement jugées coupables de cette grossesse (sans doute auraient-elles dû ne pas survivre au viol…), soit on les qualifiera de « malheureuses », pitié un peu méprisante pour celles qui portent un enfant illégitime et qui sonne faux, puisqu’en même temps on cherche à décider pour elles. Colette, au contraire, s’attache à souligner leur souffrance « aux premières heures, aux premiers jours de sombre folie », la souffrance qui suit le traumatisme qu’est le viol ; cette souffrance initiale est redoublée par la « honte », car les femmes sont tellement habituées à être mal jugées qu’elles ont intériorisé le reproche que la société leur adresse et l’anticipent. Le discours rapporté direct, avec la question répétée, met en relief leur panique, « Que faire ? Que faire ? », qui se poursuivra pendant toute leur grossesse, « amère méditation qui dure 36 semaines ».
C’est donc la femme « furieuse et épouvantée’ elle-même qui vit ce débat et « s’éveille la nuit », et la colère légitime de  »la plus révoltée, la plus vindicative » la conduit à refuser l’enfant non voulu. Elle n’a besoin de personne pour vouloir se venger du viol contre l’enfant qui en est le fruit. D’où l’image qui représente leur colère, « maudissant le prisonnier impérieux de ses flancs ». Cette colère s’exprime de façon très violente, par les termes insultants employés pour l’enfant (« l’intrus, le monstre ») et par les moyens envisagés pour s’en débarrasser :  » écraser au premier cri », l’infanticide donc, ou « proscrire », c’est-à-dire l’abandon. Les points de suspension qui suivent ce premier mouvement, à la ligne 25, laissent imaginer tous les choix que la femme enceinte a pu envisager pour éliminer cet enfant.

      Mais, à cette première image, Colette en oppose une autre, celle de la mère, poussée par la force de l’instinct. Elle nie donc avec force toute possibilité d’infanticide, car elle considère que le temps de la grossesse a permis à la mère de s’approprier l’enfant qui vit déjà en elle : elle « n’est plus, maintenant, capable d’un crime ». Sa certitude repose sur une image de la femme « femelle », qui, comme tout animal, est dotée d’une force innée, totalement irrationnelle, qui la transforme en mère dès qu’elle porte un enfant, ce que traduit le premier rythme ternaire : « l’optimisme dévolu à la femelle alourdie d’un précieux poids humain combat sa souffarnce, plaide pour l’enfant qui tressaille, et dote la mère d’un instinct de plus ». Cette « confiance » est réaffirmée quand Colette évoque le moment de l’accouchement où la femme se trouve « épuisée, adoucie, sand défense contre son instinct le meilleur ». Toutes ces formules nous rappellent que Colette a grandi au milieu des animaux, notamment des chattes qu’elle a longuement observées et décrites dans de nombreuses oeuvres, et qu’elle-même a entretenu des liens très forts avec sa mère, évoquée notamment dans Sido, puis avec sa fille, surnommée Bel-Gazou, à laquelle ellle  consacre un autre roman. Donc, à ses yeux, le débat n’est pas à résoudre par les hommes, et n’a même pas lieu d’être, puisque les femmes le résoudront seules. La seule question à résoudre est de nature économique, car bien des femmes vont se retrouver seules, soit filles-mères que personne ne voudra épouser, soit veuves de guerre, soit abandonnées par un mari qui ne supportera pas l’arrivée de cet enfant. Il faut permettre « à celles qui manquent de tout » d’élever l’enfant, d’où l’énumération qui récapitule le nécessaire : « un abri, la nourriture », « du travail », « une layette ». Colette en appelle donc à la solidarité nationale en faveur de ces femmes victimes.

Mère et enfant  C’est sur l’image de l’enfant que se termine le texte, dans une vision lyrique qui efface également la valeur symbolique du début pour le rendre concret. On observe le rythme ternaire, avec la récurrence de « nouveau-né », en gradation : « le « monstre » est seulement un nouveau-né, rien qu’un nouveau-né avide de vivre, un nouveau-né ». Et l’image se prolonge par un nouveau rythme ternaire qui met en évidence sa fragilité : « ses yeux vagues », « son duvet d’argent », « ses mains gaufrées et soyeuses ». Cela crée l’impression d’une douceur, comme pour effacer la violence initiale du viol. La comparaison finale renvoie à une image florale : la peau de l’enfant, rougie et froissée lors de la naissance, rappelle les pétales de « la fleur du pavot », le coquelicot, quand elle éclot et « vient de déchirer son calice ». Mais, parallèlement, ce choix lexical, emprunté à la botanique, se charge d’une connotation religieuse, la femme devenant alors le vase sacré qui enferme l’enfant, aussi précieux que l’hostie.
=== Face à la grandeur et à la beauté de toute naissance, les débats n’ont plus lieu d’être : « Ne dites rien ». L’ordre imposé,  »silence », suivi de points de suspension, semble laisse toute sa place à l’enfant blotti dans les bras de sa mère.

CONCLUSION

Cet article montre de façon intéressante ce qu’implique tout débat dans un média comme la presse. Bien sûr l’auteur va s’engager, il prendra parti en faveur d’une opinion, contre les arguments adverses. Mais cet engagement n’aura de force que si, parallèlement, il se dégage de toutes les idées reçues, de tout ce qui a déjà été dit et écrit. Il s’agit de sortir des préjugés, des courants de pensée dominants – surtout dans un contexte de guerre – et d’amener aussi le lecteur à sortir de ses propres passions, pour qu’il puisse, ensuite, écouter une autre voix, d’autres façons  d’aborder la question, d’accepter un autre avis. 
Le droit à l'avortement ? Un long débat... L’article offre aussi un éclairage sur les voies empruntées par le féminisme au début du XX° siècle. D’un côté, on retrouve la revendication du droit pour la femme au « travail », à des conditions de vie décente, le rejet de toute notion de culpabilité, et surtout une affirmation de liberté : il appartient aux femmes de choisir elles-mêmes si elles veulent un enfant. Ce sont elles qui portent les enfants, ne sont-elles pas les mieux placées pour décider d’une naissance ? Cet article pourrait donc paraître comme précurseur du droit à l’avortement qui sera réclamé quelques décennies plus tard. Mais, d’un autre côté, la libération de la femme est loin d’être encore réalisée, car le « féminisme » de Colette n’envisage pas encore l’avortement comme une solution, bien au contraire. Elle le montre comme contraire à « l’instinct le meilleur » de la femme, celui qui fait d’elle d’abord et avant tout une mère, plius puissant que tout raisonnement. En insistant sur cetet dimension, qui rapproche la femme de l’animal, Colette ne maintient-elle pas finalement la femme dans le rôle traditionnel qui a contribué à la placer dans une condition inférieure ?  

 

 


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