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16
jan 2011
Louise Michel, « Mémoires », 1886 – Corpus : « Quelles luttes pour les femmes ? »
Posté dans Corpus par cotentinghislaine à 2:50 | Commentaires fermés

« Les damnées de la terre »

       La Révolution française, malgré la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen, n’a pas suffi à libérer les femmes, et les luttes reprennent au XIX° siècle. La fin du siècle voit la montée du syndicalisme et les premiers combats du « prolétariat », auxquelles participent activement les femmes. C’est le début d’un féminisme plus engagé politiquement et socialement.
      Dans ces combats, Louise Michel va jouer un rôle. Sa naissance illégitime – elle est fille de la servante d’un châtelain – la rend très vite sensible au sort des femmes, puisqu’elle est chassée du château à la mort de son père, et elle choisit, en toute logique, le métier d’institutrice. Montée de province à Paris, elle fonde la « Société de moralisation des femmes », destinée à aider celles-ci à vivre de leur travail.
Les combats de la Commune Quand éclate la Commune, elle prend les armes aux côtés des plus radicaux, d’où son surnom de « Vierge rouge », et se fait arrêter, puis déporter en Nouvelle-Calédonie : elle n’acceptera aucune des propositions d’amnistie qui lui seront faites, et ne reviendra en France qu’en 1880, bien décidée à reprendre la lutte. Ses activités militantes se poursuivent, alors même qu’elle est la cible d’un attentat, et souvent arrêtée lors de manisfestations. Partageant son temps entre la France et l’Angleterre, jamais elle ne cessera d’animer des luttes libertaires.
Louise Michel,  C’est ce parcours que vont retracer ses Mémoires, autobiographie, mais qui, par son titre, unit fortement la vie personnelle aux événements de la vie collective. Elle s’y livre, comme dans cet extrait, à un violent plaidoyer en faveur des femmes. doc dans Corpus Louise Michel, extrait des « Mémoires » Quelle image donne-t-elle de leur sort et de quelle façon leur propose-t-elle de s’en libérer ?

LA FEMME ESCLAVE

       Cet extrait développe une image terrible de la condition féminine, un double esclavage.
      D’abord, il s’agit d’un esclavage économique, car le texte s’inscrit dans la réflexion marxiste sur la « lutte des classes » entre le prolétariat et le capital, ici représenté par « l’entrepreneur ». Dans cette réflexion, la femme occupe la place d’un sous-prolétariat, réduite à un état encore pire que celui des hommes, ce que met en relief l’inversion et le parallélisme de la phrase d’ouverture : » Esclave est le prolétaire, esclave entre tous est la femme du prolétaire ». La formule se veut percutante, et prend ainsi valeur de vérité.
Les mineurs et leurs familles, en grève, Roll, 1880 Cette dénonciation s’appuie sur une analyse de la conditon économique de la femme. « Et le salaire des femmes ? », lance Louise Michel, et la réponse qu’elle donne à cette interrogation oratoire le réduit progressivement à néant : « un leurre », « illusoire », « c’est pire que de ne pas exister ». Puis elle élargit l’attaque à la place des femmes dans le monde du travail, notant d’abord que le chômage est plus important dans la population féminine : « les unes ne trouvent pas de travail ». En même temps, les femmes commencent à avoir conscience de leur exploitation, et la refusent alors. C’est ce que souligne l’antithèse dans le parallélisme : « un travail qui leur rapporte tout juste le fil qu’elles mettent [de quoi se vêtir], mais rapporte beaucoup à l’entrepreneur ». Ainsi Louise Michel affirme que les femmes en sont réduites à la misère, en recourant à un lexique imagé et violent, renforcé par le rythme ternaire : « crever de faim dans une trou, si elles peuvent, au coin d’une borne et d’une route », « poussées par la faim, le froid, la misère ».
=== Cette violence rend leur sort pathétique.

       Dans ces conditions, que reste-t-il à la femme ? Rien, car elle subit aussi un esclavage psychologique et moral.
      Certes, elle peut toujours entrer au couvent, ce même couvent qui éduque encore bien des femmes… Mais c’est alors la promesse d’une mort lente, mise en place à travers la comparaison, « elle se cache comme dans une tombe ». Il s’agit même d’une forme de torture, et les sonorités de la  phrase, surtout le [ R ], imitent cette destruction : « l’ignorance l’étreint, les règlements la prennent dans leur engrenage, broyant son coeur et son cerveau ». Le couvent, bien loin d’être un refuge, est donc, à ses yeux, une solution encore pire.
      Il ne lui reste donc plus, pour survivre, que la prostitution, car après tout « il y en a qui tiennent à la vie »… Sont-elles coupables alors ? Louise MIchel prend violemment le parti de ces femmes, en justifiant leur choix. D’une part, leur seul capital est « leur corps », c’est donc la seule chose qu’elles puissent vendre : « Dans la rue, elle est une marchandise ». Elles sont aussi victimes des proxénètes, hommes et femmes, car leur misère en fait une proie facile : « attirées par les drôles et drôlesses qui vivent de ça ». Le lexique est ici nettement péjoratif contre ceux qui profitent ainsi de la misère des femmes, de même que la métaphore qui les désigne : « il y a des vers dans toutes les pourritures ». Ce paragraphe se ferme sur une image pathétique : « les malheureuses se laissent enrégimenter dans l’armée lugubre qui traîne de Saint-Lazare à la Morgue », Saint-Lazare étant l’hôpital qui accueillait les prostituées, mais souvent trop tard pour les guérir, d’où leur fin « à la Morgue », car personne neviendra réclamer leur corps pour les enterrer dignement. La femme se trouve ainsi déshumanisée , source de « dégoût » car méprisée « dans le monde ». 
  La femme au foyer    Et le mariage, dira-t-on ? Il n’est, pour Louise Michel, qu’une autre forme d’esclavage, d’oppression : « dans son ménage le fardeau l’écrase ».

=== De cela ressort la domination masculine qui fait de la femme la victime par excellence, comme le montre l’hyperbole qui amplifie son état d’asservissement : « Partout l’homme souffre dans cette société maudite ; mais nulle douleur n’est comparable àcelle de la femme ». Les femmes sont donc nommées « ces maudites », leur sort paraissant ainsi relever d’une fatalité quasi divine, comme si elles expiaient, en quelque sorte, le péché originel d’Eve…

LA REVOLTE

      Dans cet extrait, l’homme se retrouve accusé. C’est, en effet, son désir qui entretient la prostitution : « S’il n’y avait pas tant d’acheteurs, on ne trafiquerait pas sur cette marchandise ». C’est aussi « pour son plaisir » qu’il a poussé les femmes à « développ[er] leur coquetterie et tous les autres vices » qui vont leur être « agréables ». Mais, puisque l’homme est responsable de la corruption morale des femmes, il ne doit donc pas s’étonner d’en devenir à son tour la victime. On observe ainsi, chez l’auteur, une véritable joie quand elle constate la façon dont les femmes vont prendre leur revanche sur le « pante », c’est-à-dire un bourgeois, client un peu naïf, déjà par le vol : « Tant mieux ! « , s’exclame-t-elle, « Pourquoi y allait-il ? » Et si elles vont jusqu’au meurtre, l’approbation devient de l’enthousiasme : « Bravo ! Elle débarrasse les autres d’un danger, elle les venge ». Et le discours devient un véritable appel à cette vengeance : « il n’y en a pas assez qui prennent ce parti-là ». Sans aller jusque là, le simple fait de jouer les « femmes fatales », de ruiner les hommes et de les perdre de réputation, est déjà en soi une revanche : en faisant souffrir les hommes, elles retournent contre eux les artifices que ceux-ci les ont forcées à utiliser.
=== C’est une véritable guerre entre hommes et femmes dont Louise Michel dessine les contours, signalée par la récurrence du mot « armes », par le double adjectif qui les qualifie, « muettes et terribles » et la double exclamation qui suit ressemble au cri de triomphe d’un enfant qui prend sa revanche : « il ne fallait pas les mettre entre leurs mains ! », « C’est bien fait ! ».

      Mais le discours constitue surtout un appel à une vraie révolution, car, face au pouvoir masculin, aucune issue n’est possible dans ce qu’elle nomme « le vieux monde », c’est-à-dire la société de cette fin de siècle. La femme n’a rien à attendre des hommes qui veulent qu »elle n’empiète[...] ni sur ses fonctions ni sur ses titres ».
Portrait de Proudhon Pire encore, elle ne peut même rien espérer des théoriciens les plus progressistes, tel Proudhon dont elle reprend la formule qui maintient la femme dans son infériorité par la négation restrictive : elles « ne peuvent être que ménagères ou courtisanes ». La misogynie reste encore bien enracinée, même chez les penseurs révolutionnaires !
Il ne lui reste plus alors qu’un rejet de l’organisation politique, c’est-à-dire de la démocratie républicaine. Elle désigne ainsi les « titres », marques du pouvoir, par un lexique imagé très méprisant : « guenilles » ou « défroques », vieux vêtements usagés, « c’est trop rapiécé, trop étriqué pour nous ». Elle recourt également à une ironie sarcastique pour souligner la peur des hommes face au pouvoir croissant des femmes : « Rassurez-vous encore, messieurs, nous n’avons pas besoin du titre pour prendre vos fonctions quand il nous plaît ! ».  Dans  le dialogue qu’elle entame avec les hommes, son mépris met en valeur leur faiblesse : « Vos titres ? Ah bah ! [...] faites-en ce que vous voudrez ». Elle crée ainsi un contraste avec la force des femmes, affirmée d’abord par la menace posée dans un futur proche : «  Le temps n’est pas loin où vous viendrez nous les offrir, pour essayer par ce partage de les retaper un peu ». Les femmes répareraient, en quelque sorte, la vie politique. Cette menace semble d’ailleurs s’accélérer quand elle passe au présent, accordant aux femmes une toute-puissance par l’exclamation : «  »nous n’avons pas besoin du titre pour prendre vos fonctions quand il nous plaît ! »
      Il ne reste plus alors à Louise Michel qu’à poser ses revendications. D’abord nous retrouvons un thème récurrent depuis les luttes des Précieuses au XVII° siècle : « Ce que nous voulons, c’est la science et la liberté », l’association des deux termes montrant toute l’importance de l’éducation dans le progrès de la condition féminine.
louisemichelencostumedefdr.vignette Parallèlement, par les deux interrogations oratoires, elle rappelle, comme le faisait déjà Olympe de Gouges, la place que les femmes prennent dans les combats révolutionnaires, ce qui leur donne des droits égaux à ceux des hommes : « Nos droits, nous les avons », affirme-t-elle. Mais, pour elle, les révolutions antérieures (1789, puis 1830 et 1848, enfin la Commune de 1871) n’ont pas accompli encore leur oeuvre, elle appelle de ses voeux une autre révolution, ultime et totale, « le grand combat, la lutte suprême », formules qui rappellent les paroles de « l’Internationale », hymne composé par Eugène Pottier en 1871 alors qu’explosait la Commune violemment réprimée : « C’est la lutte finale ». Sûre de la victoire, à ses yeux celle-ci ne peut être que globale : « Est-ce que vous oserez faire une part pour les droits des femmes, quand hommes et femmes auront conquis les droits de l’humanité ? »
caricadoclouisemichel007.vignette === Les femmes doivent donc participer à la révolution : une fois celle-ci acquise,
il ne pourra y avoir de retour en arrière ni de réduction, d’un partage qui limiterait les droits de la femme.

CONCLUSION

L'arrestation de Louise Michel Ce texte est extrêmement violent, car Louise Michel ne pose aucun limite à une lutte qui est d’abord considérée comme une juste revanche. Mais elle l’inscrit dans un cadre plus général, celui d’une révolution, par les armes si nécessaire, car seule une nouvelle société pourra entraîner une profonde modification des mentalités. On comprend, en lisant cet extrait, que cette femme ait dérangé et que les gouvernements successifs aient tous tenté de la faire taire.
      La violence vient aussi de la forme prise par ce discours, chaque paragraphe, dans sa brièveté, apparaissant comme une agression de l’ennemi interpellé par un dialogue direct, l’homme, donc aussi le lecteur à amener dans son camp. De plus, l’énonciation évolue : d’abord générale au début, elle passe au « nous », cette fois-ci pour mieux impliquer celles dont elle prend la défense, terminant sur un Je » pour affirmer son « droit » à la liberté d’expression, celui précisément dont on voulait la priver : « Femme, j’ai le droit de parler des femmes ».  


 


 


 


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