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Archive pour le 3 février, 2011


Maupassant, « Bel-Ami » – Lecture analytique, incipit

3 février, 2011
Roman | Commentaires fermés

Incipit

jusqu’à « … romans populaires. »

Maupassant,  Dans son roman, paru en feuilleton du 6 au 30 mai 1885, puis édité en volume le 11 mai, Maupassant montre l’ascension sociale de son héros, Georges Duroy, dans le milieu du journalisme politique grâce à l’appui des femmes qu’il séduit. [Pour une présentation générale, voir dans "Mes pages"]

L’incipit d’un roman exerce traditionnellement une double fonction : informer, en présentant le héros dans son décor et son époque, mais aussi séduire en créant chez le lecteur un horizon d’attente, qui lui donnera le désir de découvrir la suite. Cette dernière fonction est encore plus importante lorsqu’il s’agit d’une publication en feuilleton, pour d’évidentes raisons économiques. Nous nous interrogerons donc sur les qualités qu’offre l’incipit de Bel-Ami, et sur sa part d’originalité.  

LE PORTRAIT DU HEROS

Un portrait de Duroy ? L’intérêt premier de ce portrait est la façon dont Maupassant utilise les notations physiques pour suggérer des traits de caractère. Ainsi l’allure générale du personnage, immédiatement nommé, est mise en valeur dès le début, « Il portait beau de nature », « il cambra sa taille », et reprise en apposition dans le dernier paragraphe de l’extrait : « Grand, bien fait ». Il attire donc l’attention des femmes : elles « avaient levé les yeux vers lui ». Le premier détail évoqué, « sa moustache », lui donne un air viril : il « frisa sa moustache retroussée, qui semblait mousser sur sa lèvre ». Ce gros plan sur sa bouche annonce également son image de séducteur : il est celui que toutes les femmes voudront embrasser ! Quant à la blondeur de ses cheveux, associée à ses yeux « bleus, clairs », elle rappelle ses origines normandes, mais contraste avec les critères traditionnels de beauté du héros romantique, brun aux yeux sombres. Sa coiffure, avec « une raie au milieu du crâne » correspond à la mode de cette époque.

Mais quelques précisions associent ces traits physiques à des traits de caractère qui viennent nuancer l’impression produite par le héros. Est d’abord mentionné le regard « rapide et circulaire, un de ces regards de joli garçon qui s’étendent comme des coups d’épervier », filet que l’on lance pour capturer les poissons. L’enchaînement de la phrase suivante fait comprendre aussitôt que les poissons seront, bien sûr, « les femmes ». De même ses yeux sont « troués d’une pupille toute petite », comme s’il était aux aguets. Enfin on notera la récuurence pour sa couleur de cheveux : il est « blond, d’un blond châtain vaguement roussi ». Cette précision rappelle la couleur de la crinière d’un fauve…

=== Maupassant nous présente un personnage certes séduisant,mais qui semble un peu inquiétant par son aspect conquérant

La seconde originalité de l’incipit vient du choix d’un portrait en mouvement. La première action du héros correspond, en effet, à un verbe de mouvement : il « sortit du restaurant ». Puis, après un bref arrêt, le 5ème paragraphe le met à nouveau en mouvement : Il marchait », « il avançait ». Rendant le portrait plus vivant, ce mouvement semble déjà annoncer un désir d’action, de ne pas rester à la place sociale où il se trouve au début du roman.
Le capitaine Guerinat, 7ème régiment de Hussards De plus, Maupassant insiste sur ses gestes et sur sa démarche, qui se rattachent à son passé d’ »ancien soldat » : « par pose d’ancien sous-officier », il « frisa sa moustache d’un geste militaire et familier », « Il marchait ainsi qu’au temps où il portait l’uniforme des hussards », « la poitrine bombée, les jambes un peu entrouvertes comme s’il venait de descendre de cheval ». N’oublions pas que, pour le courant naturaliste, l’homme est le produit  de ses origines, de son éducation, de son histoire, car, même si Maupassant a toujours refusé l’étiquette de « naturaliste », le roman  en reprend largement les composantes.

Ainsi il possède l’allure conquérante du soldat, qui n’hésitera pas à écraser les autres quand cela lui sera nécessaire. Cela se traduit par le choix d’un lexique péjoratif, souligné par le rythme en gradation du paragraphe qui reproduit une démarche dont l’agressivité est de plus en plus flagrante : « brutalement », « heurtant les épaules », « poussant les gens ». A cela s’ajoutent les sonorités rythmées : il « battait le pavé de son talon ». Maupassant met donc en valeur la prétention et le manque de scrupules d’un personnages sans manières qui bouscule les autres « pour ne pas se déranger de sa route ». Enfin l’écrivain guide l’interprétation du lecteur avec une gradation qui amplifie son jugement critique sur un arriviste : « Il avait l’air de toujours défier quelqu’un, les passants, les maisons, la ville entière ». 

La mode masculine en 1885 Enfin Maupassant charge l’habillement de son héros, comme l’avait fait avant lui Balzac, d’une valeur symbolique. Le premier élément mis en relief est le « chapeau à haute forme », qui révèle son désir d’élégance. Mais des restrictions sont aussitôt apportées. D’abord il est « assez défraîchi » : même si Duroy n’a pas d’argent, il cherche à préserver son apparence séduisante. Ne sera-t-elle pas son gagne-pain ? Mais le port de ce chapeau est également révélateur : il l’« inclinait légèrement sur l’oreille ». Cela traduit une forme de désinvolture et lui donne un aspect un peu voyou, ce que confirme le commentaire final de Maupassant, avec la comparaison à un « mauvais sujet des romans populaires ». 

Puis est mentionné le « complet », dans une phrase construite sur une série d’antithèses. Son prix, « soixante francs », dont on comprend qu’il est modique par la concession « quoique », montre sa situation matérielle, mais s’oppose à l’imgae méliorative qui le suit : « une certaine élégance ». Mais cette dernière expression s’oppose à son tour aux adjectifs péjoratifs qui la qualifient, « tapageuse, un peu commune », donc à une forme de vulgarité, contredite par une nouvelle opposition : « réelle cependant ». La complexité de cette phrase révèle clairement la contradiction du héros, qui bénéficie d’un charme certain, qu’il prend soin de mettre en valeur, mais n’a ni les manières ni la situation financière qui viendraient soutenir cet atout initial.

=== Ce portrait, au-delà du seul aspect physique, est déjà révélateur du caractère du personnage : il crée donc un horizon d’attente.

LA MISE EN PLACE DES THEMES DU ROMAN

Une pièce de vingt francs-or Une pièce de vingt francs-or  Le roman s’ouvre en pleine action, celle de « rend[re] la monnaie » : c’est la technique de l’incipit « in medias res », qui séduit le lecteur en le plaçant immédiatement aux côtés du héros. Or cette action introduit un thème-clé du roman, l’argent, autour duquel se développe tout un réseau lexical révélant la médiocrité sociale du héros : « sa pièce de cent sous », qui, au lieu de parler d’un franc, semble déjà montrer que chaque sou est précieux, et « cette gargote à prix fixe », un restaurant de basse qualité. Tout le quatrième paragraphe reproduit, dans un monologue intérieur, les calculs serrés de Duroy, révélant à quel point il possède peu : « trois francs quarante pour finir le mois », or on est le « vingt-huit juin ».
=== En datant, même s’il ne donne ni année ni âge, et en chiffrant ainsi son incipit, Maupassant va permettre au lecteur de mesurer l’ascension sociale du héros

Opitz, Le restaurant de Justa, 1815 De plus Maupassant reprend ici l’optique du mouvement naturaliste. La première nécessité de l’homme, par sa « nature » animale, est alimentaire, et le romancier s’accorde le droit de montrer toutes les réalités sociales, y compris celles des milieux les plus populaires, n’hésitant pas à mettre l’accent sur les aspects les plus ordinaires de la vie quotidienne : « pain », « saucisson », « deux bocks ». Parallèlement ces précisions révèlent le caractère du héros, qui préfère se priver d’un dîner consistant plutôt que d’un plaisir sur lequel insiste la récurrence de l’adjectif : « C’était là sa grande dépense et son grand plaisir des nuits ».

Rachel et Duroy, film de Patterson Le troisième paragraphe du texte, en  nous faisant passer de la focalisation omnisciente à la focalisation interne, introduit le second thème, le rôle des femmes : c’est par le regard de Duroy que ces femmes sont vues, et c’est lui qui semble établir une gradation dans la hiérarchie sociale. Il commence par le milieu social le plus bas, et par les plus jeunes, donc sans doute les conquêtes les plus faciles, mais les moins intéressantes : « trois petites ouvrières »Il passe ensuite à la « maîtresse de musique entre deux âges », déjà plus élevée socialement, puisqu’elle a dû recevoir une éducation, mais avec des restrictions dans l’énumération qui la rendent peu séduisante : « mal peignée », « négligée », « un chapeau toujours poussiéreux », « une robe toujours de travers ». La reprise de l’adverbe « toujours » montre aussi que Duroy est un habitué de ce lieu, qui a déjà mesuré l’intérêt d’une telle conquête. Enfin les « deux bourgeoises avec leurs maris » sont plus respectables socialement, et l’on notera que le fait qu’elles soient mariées n’empêche pas Duroy de les observer. 
Enfin vient le lieu ultime, choisi par Duroy parce qu’il abritait alors de nombreux cafés mais que nous pouvons aussi relier aux femmes. Certes le nom de l’église vient de la maison de Marie, à Lorette, où elle aurait reçu l’annonciation de la naissance de Jésus. Mais on en a tiré, dès l’époque de sa création, dans la première moitié du siècle, un nom commun, une « lorette » étant, par antonymie, le contraire de la pureté de la Vierge, une femme facile, une fille légère, vu que ce quartier était habité par de nombreuses « courtisanes ».  

=== Cela donne l’impression à la fois que toutes les femmes s’intéressent à lui et que, pour lui, toute femme est une proie potentielle. Ne posera-t-il pas en principe, dans la suite du roman que « Toutes les femmes sont des filles, il faut s’en servir » ? 

CONCLUSION 

Cet incipit représente un texte essentiel et caractéristique du roman d’apprentissage, car il marque nettement la situation initiale du héros. Nous y découvrons ses manques : l’argent, et les femmes puisqu’il est ici seul. Mais il possède aussi des atouts. Ne porte-t-il pas d’ailleurs un nom prémonitoire : « Duroy » ? Ne peut que jouer en sa faveur sa séduction (cf. le titre du roman, Bel-Ami), liée à un évident manque de scrupules : il semble prêt à tout pour avancer, au sens propre et au sens figuré. En cela, il n’a pas la naïveté souvent caractéristique du héros de roman d’apprentissage. 

Il constitue aussi une première approche de Maupassant romancierMême s’il a toujours refusé cette étiquette, le texte peut s’inscrire dans le courant naturaliste, qui fait suite au réalisme : l’homme est le produit de son hérédité et de son milieu, le héros est donc marqué par sa nature profonde, ses origines, sa profession. Aucun milieu, aucun lieu ne sera exclu, aucune réalité, même les plus vulgaires. 
edgardegas01.vignette dans Roman En revanche, sa
technique pourrait plutôt être rattachée à la peinture impressionniste : en créant une constellation de détails, avec des touches successives qui se mêlent, voire s’opposent, il cherche à créer une impression d’ensemble sur le lecteur, subtilement guidé par le romancier. 

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