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Archive pour le 7 février, 2011


Voltaire, « Micromégas », 1752 – Corpus : « Le XVIII° siècle en quête du bonheur »

7 février, 2011
Conte-nouvelle, Corpus, Le siècle des Lumières | Commentaires fermés

« La barbarie sur terre »

 Micromégas, conte philosophique Ce conte philosophique, forme d’apologue très en vogue au XVIII° siècle, est composé alors que Voltaire est en exil à Cirey (Lorraine), chez Mme. du Châtelet. Menacé d’emprisonnement, il a dû quitter Paris, en effet, suite à la condamnation à être brûlées de ses Lettres philosophiques, publiées, en 1734, au retour d’un premier exil, en Angleterre. Chez Mme. du Châtelet, femme cultivée, il s’initie aux sciences et entreprend l’écriture d’un essai scientifique, Eléments de la philosophie de Newton. Le conte qu’il compose parallèlement, « comme on se délasse d’un travail sérieux avec les bouffonneries d’Arlequin », Micromégas, lui apparaît donc comme un ouvrage léger, sans grande valeur, qu’il ne publiera que bien plus tard, après l’avoir remanié lors de son séjour aux côtés de Frédéric de Prusse.

Son héros, malgré ses imposantes dimensions – il mesure 32 kilomètres, avec un nez de 2 kilomètres, et une espérance de vie de 105 0000 siècles – porte un nom qui combine « petitesse » et « grandeur », parce qu’il va servir à prouver la relativité des opinions. Il se trouve chassé de sa planète, gravitant autour de l’étoile Sirius, pour avoir publié un livre jugé audacieux, et voyage alors  »de globe en globe ». Au cours de ce voyage, il rencontre un habitant de Saturne, un « nain » puisqu’il ne mesure que 2 kilomètres ! Se liant d’amitié, tous deux arrivent sur la planète terre.
Micromégas et le Sirien rencontrent des terriens Après bien des difficultés, tant les terriens sont minuscules, ils parviennent à saisir un bateau, peuplés de quelques philosophes, et arrivent à communiquer avec ceux dont ils admirent l’intelligence, brillant dans un si petit corps… Voltaire,
Voltaire, extrait de « Micromégas »
Mais ces terriens vont expliquer aux voyageurs les barbaries dont sont capables les hommes… Comment, dans ces conditions, pourraient-ils connaître le bonheur ?

LES CRITIQUES

A travers les paroles d’un des « philosophes », Voltaire brosse un portrait bien sombre de l’homme et de la vie sur terre, résumé en une définition, un « assemblage de fous, de méchants et de malheureux », trois termes que des exemples vont développer.

La dénonciation de la guerre est le thème le plus longuement développé dans ce passage à partir du mot « fous ».
        Dans un premier temps, il va en rendre les causes les plus dérisoires possibles. Ainsi il ridiculise la différence entre les combattants, qu’il limite au fait de porter des « chapeaux » ou un « turban », et minimise l’enjeu du conflit par un lexique péjoratif : « quelques tas de boue grands comme votre talon », « ce tas de boue », « petit coin de terre ». La guerre en devient totalement absurde, son intérêt se trouvant détruit par l’accumulation de négations : « Ce n’est pas qu’aucun de ces millions d’hommes qui se font égorger prétende un fétu sur ces tas de boue », « Il ne s’agit que de savoir… » Les combattants n’ont donc strictement rien à y gagner, pas même un minuscule « fétu », puisque la lutte ne semble concerner que des puissants, entre lesquels la seule différence paraît être le nom : « s’il appartiendra à un certain homme qu’on nomme Sultan ou à un autre qu’on nomme, je ne sais pourquoi, César« .
Les horreurs de la guerre  Par opposition, Voltaire amplifie les effets 
de la guerre, d’abord à l’aide de chiffres hyperboliques : « cent mille fous », « cent mille autres animaux », « ces millions d’hommes », un million ». En recourant au champ lexical du crime, il donne aussi l’impression d’une barbarie totale, au cours de laquelle seul le hasard permet d’échapper à la mort : « qui tuent [...] ou qui sont massacrés par eux », « qui se font égorger », « qui s’égorgent mutuellement », « ils s’égorgent », « le massacre ». Enfin l’amplification spatio-temporelle placée en fin de phrase (« par toute la terre », « de temps immémorial ») fait de cette barbarie une sorte d’acte banal, qui contraste avec les images précédentes.

Mais les combattants sont davantage des victimes que des coupables, et Voltaire le souligne : « ce n’est pas eux qu’il faut punir ». Les peuples ne sont, en effet, que les jouets des puissants qui abusent de leur pouvoir. Le rôle des négations met en valeur, par le parallélisme, l’absurdité de la décision de guerre, « Ni l’un ni l’autre n’a jamais vu le petit coin de terre dont il s’agit », et leur mépris pour leurs sujets dont ils ne se soucient guère : « aucun de ces animaux qui s’égorgent mutuellement n’a jamais vu l’animal pour lequel ils s’égorgent ». Le lexique péjoratif qui les qualifie renforce leur comportement odieux : « ces barbares sédentaires qui, du fond de leur cabinet, ordonnent, dans le temps de leur digestion, le massacre d’un million d’hommes ». Eux-mêmes, en effet, ne s’exposent pas à la mort, et vivent dans leur confort tandis qu’ils y envoient leurs sujets.
A cette culpabilité des rois, de leurs ministres et de leurs généraux, Voltaire ajoute celle de l’Eglise, qui cautionne les guerres au lieu de les condamner : ils « en font remercier Dieu solennellement ». C’est une allusion, que l’on retrouve dans Candide, aux « Te deum », chants de louange adressés à Dieu lors d’une victoire. Mais dans cette phrase le pronom « en » ne renvoie pas à la victoire, mais au terme « massacre », comme si Dieu, dont un des commandements est « Tu ne tueras point »,  pouvait approuver ces morts.
=== Le bilan est la « ruine » que ces puissants infligent à leur peuple, qu’ils exploitent, qu’elle se produise par « l’épée, la faim, la fatigue ». Mais même les puissants n’échappent pas à la destruction qu’il ont déchaînée : leur « intempérance » représente tous les abus, nourriture, boisson, plaisirs de toute espèce, auxquels ils se livrent. C’est donc le pays tout entier qui se retrouve affaibli, privé de ses forces de production, comme le marque le contraste des chiffres : « au bout de dix ans il ne reste jamais la centième partie de ces misérables », ce dernier terme étant à prendre dans le double sens de « criminels », accusation, et de « malheureux », compassion. Voltaire considère le déficit démographique, provoqué par les guerres, comme un lourd handicap au développement économique.

La dénonciation se complète par une attaque des intellectuels, eux aussi en guerre, comme c’était le cas au XVIII° siècle, controverses auxquelles Voltaire participa d’ailleurs largement, par exemple en s’élevant contre Leibnitz et le providentialisme dans Candide ou l’Optimisme. Cette attaque repose sur un contraste établi entre les connaissances scientifiques et celles qui relèvent de la métaphysique. D’une part, en effet, il cite la biologie (« Nous disséquons les mouches », comme le faisait alors Réaumur, explique l’un d’entre eux), la physique, les mathématiques, fondées sur l’observation concrète et la mesure exacte : « nous mesurons des lignes, nous assemblons des nombres, nous sommes d’accord sur deux ou trois points que nous entendons ». Mais il leur oppose les théories abstraites, ce contraste se trouvant accentué par l’ampleur du chiffre : « nous disputons sur deux ou trois mille que nous n’entendons point ». Il fait ainsi ressortir l’aspect stérile de ces querelles, qui portent sur les ignorances de l’homme. Heureusement, finalement, ces penseurs ne semblent pas avoir une grande influence, puisqu’il ne s’agit que d’un « petit nombre d’habitants fort peu considérés », selon le philosophe lui-même !

=== Toutes ces critiques nous font mesurer le pessimisme de Voltaire : comment, dans de telles conditions, l’homme pourrait-il connaître le bonheur auquel il aspire ? Son jugement est sévère sur la nature humaine, et, à ses yeux, les sociétés sont bien éloignées de la paix qui serait le premier fondement du bonheur.

LE ROLE DU DIALOGUE

Pour donner vie au texte, Voltaire délègue la parole à des interlocuteurs fictifs, Micromégas, « le Sirien », et un des philosophes, « plus franc que les autres ».

Le personnage de Micromégas relève du même procédé que celui adopté déjà par Montesquieu dans ses Lettres persanes, ou par Voltaire lui-même dans Candide ou dans l’Ingénu. Le héros, étranger, porte un regard étonné sur tout ce qu’il découvre pour la première fois, voire parfois naïf. cela conduit le lecteur à sourire, bien sûr, mais aussi à voir sous un autre jour des réalités auxquelles il est si habitué qu’il ne les remarque même plus. On notera ainsi les hypothèses que pose Micromégas au début de son discours : « vous devez sans doute goûter des joies bien pures sur votre globe », « vous devez passer votre vie à aimer et à penser », « Je n’ai vu nulle part le vrai bonheur, mais il est ici sans doute ». Son bel optimisme va se trouver totalement démenti par les explications du philosophe, et la barbarie humaine en ressort davantage !
De plus cette « étrangeté » implique que son interlocuteur devra se mettre à sa portée pour lui faire comprendre ce qui n’existe pas dans le monde d’où il vient. De ce fait les explications sont plaisamment formulées : les hommes deviennent des « animaux », terme maintes fois répété, la Crimée, cause de la guerre dont il est question, est comparée au « talon » de Micromégas, et la valeur du nom du tsar, ici « César« , est amoindri par l’excuse d’une ignorance étymologique,  » je ne sais pourquoi ». Le discours se charge alors d’une ironie, justifiée par le désir d’être clair face à un interlocuteur ignorant.

En même temps, ce héros ignorant devient aussi le représentant du lecteur que Voltaire cherche à toucher. Cela explique les deux types de réactions qu’il lui prête. Il fait d’abord preuve de compassion face au sort des humains : « Le Sirien frémit », « Le voyageur se sentit ému de pitié pour la petite race humaine ». Mais, très vite c’est la colère, violente, qui l’emporte, intensifiée par les modalités expressives, exclamation ou interrogation hyperbolique : « Ah ! malheureux ! s’écria le Sirien avec indignation, peut-on concevoir cet excès de rage forcenée ? » Le discours est renforcé par le geste de châtiment qu’il suggère et le lexique péjoratif employé pour traduire son mépris : « Il me prend envie de faire trois pas, et d’écraser de trois coups de pied cette fourmilière d’assassins ridicules ».
=== Par opposition aux hommes de son temps, résigné aux guerres, Voltaire fait donc ressentir à son personnage les sentiments qu’il souhaiterait que son lecteur éprouve. Le conte devient ainsi une façon de la réveiller, en quelque sorte, en l’obligeant à regarder la vérité.

Mais les deux personnages qui dialoguent sont aussi, tous deux, des porte-parole de Voltaire.
Il est le « philosophe », « plus franc que les autres », le maître qui se charge de guider son interlocteur vers la vérité. Cela explique le ton didactique qu’il utilise, avec, par exemple, l’interrogation oratoire (« Savez-vous bien, par exemple [...] ? ») ou l’impératif, à deux reprises : « Sachez que… » De même, pour bien se faire comprendre, il met en évidence ses opinions par des « maximes », des formules frappantes. On relèvera ainsi le parallélisme qui insiste sur le « mal », causé à la fois par « la matière », les désirs du corps – quelque petit que soit celui des terriens -, et par « l’esprit », en fait toute la faculté humaine de concevoir les moyens de sa propre destruction : « Nous avons plus de matière qu’il de nous en faut, dit-il, pour faire beaucoup de mal, si le mal vient de la matière, et trop d’esprit, si le mal vient de l’esprit ». On retrouve ce même procédé à la fin du texte, avec l’opposition des chiffres : « nous sommes d’accord sur deux ou trois points que nous entendons, et nous disputons sur deux ou trois mille que nous n’entendons point ». Il s’agit par là de frapper l’esprit de son destinataire.

L'anthropocentrisme Or ce destinataire, Micromégas, au-delà de son ignorance, représente lui aussi la pensée de Voltaire. D’abord, par sa nature de géant, et ce malgré son nom « Petit-Grand », il fait ressortir la petitesse de la nature humaine, d’ailleurs très présente dans son lexique : « O atomes », « si peu de matière », « de si chétifs animaux », « fourmilière ». Il rappelle donc l’homme à plus de modestie, à se souvenir de la place réduite qu’il occupe dans l’univers. Il illustre donc la destruction de l’anthropocentrisme qui faisait la fierté de l’homme au XVIII° siècle.
Mais, simultanément, il représente l’autre facette de Voltaire qui, comme la plupart de ses contemporains, reconnaît à l’homme une grandeur, son  »intelligence », d’où le constat de ces « si étonnants contrastes ». Sa première réplique illustre donc l’idéal de Voltaire, que l’homme apprenne à utiliser son esprit pour faire son bonheur, qu’il se consacre à « aimer » et à « penser » au lieu de se détruire.
=== C’est là, précisément, l’idéal des Lumières : cultiver la fraternité, et développer l’esprit critique.

CONCLUSION

Ce court passage montre bien l’intérêt du conte philosophique, forme d’apologue comme la fable, la parabole ou l’utopie, né de son double aspect : celui d’un récit plaisant, mais destiné à transmettre une leçon. Ainsi le gigantisme du personnage rattache le récit au merveilleux, et divertit par les exagérations qu’il induit. Mais, en même temps, ce discours est bien une réflexion sur l’état de la vie politique et tous les freins mis au progrès. Il est aussi, à cette époque où sévit la censure, une stratégie habile – et fréquente – pour la contourner.

Socrate et Alcibiade Le conte permet aussi de mettre en forme des dialogues, forme d’expression très apprécie en ce siècle de « salons », qui cultive le bel esprit et l’art de la conversation. Mais elle est aussi un héritage  des dialogues socratiques et de ce que l’on nomme la « maïeutique », ou l’art d’ »accoucher les esprits », pour reprendre la métaphore introduite par Socrate. Le maître pose des questions, en feignant de vouloir sincèrement, par ignorance, s’informer, et l’élève, par ses réponses, accède progressivement à la vérité. Mais ici la mise en oeuvre est plus complexe, puisque la vérité se trouve chez les deux personnages, tous deux porte-parole de l’auteur et de sa conception du bonheur, fondé sur l’accroissement des connaissances et une réelle fraternité entre les hommes, tous semblables finalement.

 

Montesquieu, « Lettres persanes », LXXXV, 1721 – Corpus : « Le XVIII° siècle en quête du bonheur »

7 février, 2011
Corpus, Le siècle des Lumières, Roman | Commentaires fermés

« La tolérance religieuse »

Les lettres persanes, ou le regard distancié   Lorsque Montesquieu  fait  paraître, anonymement à Amsterdam, ses Lettres persanes, en 1721, la France vit sous la Régence de Philippe d’Orléans, et connaît une période d’essor économique. Cependant, même si elles ont perdu de leur intensité, les persécutions religieuses, renouvelées après la révocation de l’Edit de Nantes par Louis XIV, en 1685, se poursuivent. En 1724, par exemple, un édit condamnera aux galères à perpétuité les partisans de la « religion prétendue réformée », et à mort leurs prédicateurs.

 Montesquieu, Montesquieu, Lettres persanes, LXXXV C’est dans ce débat que s’inscrit cette lettre de Montesquieu, avocat puis conseiller au Parlement de Bordeaux, région fortement marquée par la présence des protestants, et lui-même marié à la fille d’une riche famille calviniste.
L’oeuvre, dont il avouera plus tard être l’auteur, remporte un vif succès pour une double raison. D’une part, la fiction persane répond au goût de l’époque pour l’exotisme, et lui permet des tableaux libertins de la vie au sérail, dont les lecteurs sont alors friands. D’autre part, il peut ainsi, en empruntant les traits d’un despotisme poussé à l’extrême dans ce monde oriental, attirer l’attention, sous le masque de ses Persans et de leur regard d’étranger, sur ce que ses concitoyens ne voient plus tant ils y sont habitués.
Or la révocation de l’Edit de Nantes, vue comme un acte de charité chrétienne pour sauver les âmes des protestants de leur hérésie, a entraîné le départ en exil des protestants, qui a considérablement appauvri le royaume. Montesquieu imagine alors de déplacer l’édit en Perse : il en fait un édit envisagé par le shah Soliman pour débarrasser son royaume des Arméniens, en les expulsant ou en les obligeant à se faire « Mahométans », mais auquel il renonça en en envisageant les conséquences désastreuses. Comment Montesquieu argumente-t-il en faveur de la tolérance religieuse ?

L’APOLOGIE DE LA TOLERANCE

Trois arguments soutiennent la thèse de Montesquieu - il est « bon que dans un Etat il y ait plusieurs religions » – portant sur trois domaines distincts et rigoureusement démontrés.

exilprotestantseditfontainebleau2.vignette dans Le siècle des Lumières En premier, des lignes 3 à 7, est placé le domaine économique, ce qui montre l’importance que lui accorde Montesquieu : le développement économique d’un pays est, selon lui, essentiel au bonheur de ses citoyens qui, tous, ont le devoir d’être « utiles à leur patrie ». Ce raisonnement rigoureux repose sur la première caractéristique de la monarchie absolue : les « honneurs » sont réservés aux privilégiés, qui appartiennent forcément à la « religion dominante ». L’argument est posé dès l’ouverture du paragraphe par une comparaison implicite entre protestants (« ceux qui vivent dans des religions tolérées ») et catholiques, puis justifié au moyen de « parce que ». Les citoyens non privilégiés n’ont que « leur travail » pour acquérir « opulence » et « richesses ». Mais quel travail ? Ceux que n’exercent pas les privilégiés, l’artisanat, l’industrie, le commerce, les finances, parce qu’ils les jugent indignes de leur condition. L’inversion et l’hyperbole qui ferment le paragraphe, « les emplois de la société les plus pénibles », marquent aussi le fait que ce sont  ceux qui contribuent le plus à l’enrichissement général du pays.
=== Le lecteur de Montesquieu doit alors comprendre que le départ des protestants est particulièrement préjudiciable à l’économie du pays.

Le deuxième argument, des lignes 8 à 16, introduit par le connecteur d’ajout « D’ailleurs », en renforçant le précédent se rattache à la morale. L’argumentation est tout aussi rigoureuse, à partir du constat posé comme une cause : « toutes les religions contiennent des préceptes utiles à la société », c’est-à-dire transmettent des valeurs morales. Il est donc souhaitable pour tous qu’elles « soient « observées avec zèle ». Par une interrogation oratoire, « qu’y a-t-il de plus capable d’animer ce zèle que leur multiplicité ? », Montesquieu sous-entend le fait que, s’il n’y a qu’une religion unique, rien ne viendra stimuler ce « zèle », et cette religion peut alors se corrompre. Il insiste en revanche sur l’intérêt de religions multiples, « rivales » : il se crée entre elles une « jalousie », une concurrence à qui sera la meilleure, et, entre les fidèles, « les particuliers », une crainte : « ne pas deshonor[er] son parti » face au « parti contraire ». Ainsi la tolérance religieuse favoriserait le maintien des valeurs morales, et même, comme le souligne le connecteur de conséquence, « Aussi », permettrait de corriger les « abus » de la religion dominante.
=== On perçoit, chez Montesquieu, l’allusion aux querelles religieuses : Luther et Calvin ne voulaient-ils pas « réformer » le catholicisme, comme les Jansénistes voulaient lutter contre le laxisme des Jésuites ?

Enfin Montesquieu aborde le domaine politique, par simple juxtaposition, des lignes 17 à 20. Il suit ici une autre stratégie argumentative, en détruisant par avance, au moyen de la formule lancée en tête, « On a beau dire… », la thèse adverse qui affirme la nécessité de n’avoir qu’une seule religion dans un Etat. Puis il pose une hypothèse, « Quand » prenant le sens de « même si », volontairement excessive, « quand toutes les sectes du monde viendraient s’y rassembler », avant d’affirmer sa propre conception : « cela ne lui porterait aucun préjudice ». La justification de cette affirmation n’intervient qu’à la fin du paragraphe, renforcée par la litote : « il n’y en a aucune qui ne prescrive l’obéissance et ne prêche la soumission ». Montesquieu se fonde implicitement sur la parole du Christ, « rendez à César ce qui appartient à César », qu’il généralise, puisque le propre même d’une religion est de distinguer le domaine temporel, ce qui relève du terrestre, donc du politique, du domaine spirituel, qui relève du céleste : la monarchie n’a donc rien à redouter de la tolérance religieuse. A cela s’ajoute l’idée qu’en habituant les fidèles à obéir aux principes religieux, les religions les habituent, de façon plus générale, à « l’obéissance » et à la « soumission » dont ne pourra que bénéficier la monarchie.

=== L’argumentation, grâce à l’emploi précis des connecteurs, et à l’articulation rigoureuse des causes et des conséquences, constitue un plaidoyer convaincant en faveur de la co-existence de plusieurs religions au sein d’un même Etat.

L’ESPRIT DES LUMIERES

En faisant l’apologie de la tolérance religieuse, Montesquieu sait qu’il aborde un sujet dangereux. Il met donc tout en oeuvre pour convaincre et persuader son lecteur.

La structure du passage révèle à quel point la stratégie argumentative de Montesquieu, juriste de formation, est extrêmement rigoureuse.
Il débute par une courte introduction, habile parce qu’elle fait appel à l’esprit critique en posant une hypothèse qui invite à se libérer de tout préjugé, conformément au souhait du siècle des Lumières : « S’il faut raisonner sans prévention ». L’autre habileté consiste à poser la thèse sous la forme d’une interrogation indirecte négative, qui, avec la double négation, et sous une feinte modestie, revient à affirmer : « je ne sais pas, MIrza, s’il n’est pas bon que dans un Etat, il y ait plusieurs religions ». L’audace du propos se trouve ainsi atténuée.
Puis sont démontrés les trois arguments en faveur de la thèse.
Les protestants opprimés après la Révocation de l'Edit de Nantes A la ligne 21, Montesquieu entreprend d’introduire la thèse adverse, au moyen d’une concession : « J’avoue que les histoires sont remplies de guerres de religion ». Mais la phrase suivante, avec le connecteur « Mais », entreprend la destruction de cette thèse par l’analyse de leur cause : « l’esprit d’intolérance », c’est-à-dire le fanatisme propre à la religion « dominante ». Il soutient cette analyse par des exemples empruntés à l’histoire. Il commence par celui des « Egyptiens », qui avaient asservi le peuple juif, jusqu’à la fuite de Moïse. Les juifs, suivant ce modèle, ont eux-mêmes contribué à la persécution des chrétiens, depuis l’épisode de la crucifixion de Jésus. Enfin, il fait allusion aux croisades et à l’Inquisition en évoquant les conflits entre « Mahométans » et « Chrétiens ».
Il termine par un ultime argument (« Car, enfin »), qui constitue un appel à la raison en montrant la contradiction inhérente au désir de convertir autrui. Après avoir fait successivement appel au coeur (« de l’inhumanité à affliger la conscience des autres ») et à l’observation (« des mauvais effets qui en germent à milliers »), il s’appuie sur une simple logique fondée sur la morale de réciprocité : ne pas faire à autrui ce que nous n’accepterions pas qu’autrui nous fasse.
=== Montesquieu a donc posé les bases de la liberté de conscience.

Persans, tableau peint par Emile Rouargue, 1870 Mais il veille à ce que cette argumentation ne reste pas trop abstraite, en impliquant son destinataire, en trois étapes.
Dans un premier temps, il affiche nettement le destinataire fictif, forme de prudence vu le sujet dangereux qu’il traite. Ainsi l’adresse est mentionnée en début de lettre, « Usbek à Mirza à Ispahan », avec, à la fin, la date donnée dans le calendrier persan : « le 25 de la lune de Gemmadi ». Ce destinataire est également apostrophé dans la première phrase, face au « je » de l’émetteur, Usbek.
Dans un deuxième temps, Montesquieu recourt au pronom « on », qui inclut le lecteur tout en lui permettant de généraliser. Il fait alors appel à son esprit d’observation : « On remarque », « Aussi a-t-on toujours remarqué ». Il s’agit en fait de le conduire à partager le raisonnement, ce que confirme d’ailleurs l’emploi de la modalité impérative pour éveiller encore davantage son attention : « Mais qu’on y prenne bien garde ».
Les conséquences de la Révocation de l'Edit de Nantes Enfin, nous observons le retour au « je » dans le dernier paragraphe, après une énonciation plus impersonnelle : « il n’y aurait pas », « il faudrait », « il en résulterait ». Mais il ne s’agit pas du même « je » qu’au début. Celui-ci est un moyen de susciter l’identification du lecteur en le conduisant à se mettre à la place de ceux qu’on veut convertir de force, en l’obligeant donc à formuler son propre refus.
=== Les Persans sont donc un alibi commode pour Montesquieu, qui entreprend en réalité un dialogue avec son lecteur.

Comme tout écrivain des Lumières, Montesquieu est également très conscient de la difficulté des textes argumentatifs, qui exige de les rendre plus séduisants pour un lecteur, notamment en les concrétisant par des images. C’est le but, par exemple, de la comparaison entre les religions et les femmes : « rivales », comme elles, connaissant la « jalousie ». De ce fait, il souligne la place des sentiments dans cette lutte entre les religions. Il sait aussi faire preuve d’éloquence, en martelant son opinion dans une gradation de rythme ternaire, qui progresse de l’abstrait au concret :  »c’est l’esprit d’intolérance », dit-il d’abord, pour reprendre l’idée par « c’est cet esprit de prosélytisme », c’est-à-dire de désir de faire de nouveaux adeptes, de diffuser sa religion, qu’il compare, de façon suggestive, à « une maladie épidémique et populaire ». Il complète par « c’est, enfin, cet esprit de vertige », image à prendre au sens étymologique : le fanatisme des hommes leur fait tourner la tête, leur fait donc perdre la raison. Cet égarement est illustré par une nouvelle comparaison, « une éclipse entière de la raison humaine », qui vient nous rappeler l’appellation même du XVIII° siècle, qui est lui, le siècle des « Lumières », éclairé par la raison. La dernière métaphore de l’extrait souligne les conséquences des persécutions religieuses, à la façon d’une mauvaise graine qui, semée, entraînerait des catastrophes : « des mauvais effets qui en germent à milliers ».
=== Tous ces procédés d’écriture visent à faciliter au lecteur l’accès à une forme de pensée nouvelle, et audacieuse.

CONCLUSION

La fête de la Raison Ce passage est tout à fait caractéristique du siècle des Lumières, d’abord par l’appel à la raison, alors considérée comme une valeur universelle et intemporelle (cf. le sous-titre de l’Encyclopédie, « Dictionnaire raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers ») qui, éclairée, peut faire progresser l’humanité. Mais il pose ici un idéal récurrent au XVIII° siècle, celui de la liberté de conscience et d’opinion, perçue comme la seule garantie de la paix. On reconnaît aussi la volonté de séparation des pouvoirs politique et religieux, indispensable pour éviter les abus nocifs.

dragonnadeshuguenotsguizot1875.vignette dans Roman Montesquieu développe ici une conception du bonheur qui passe par le progrès collectif : chacun doit être « utile » à sa patrie en participant à son développement économique. il s’agit de maintenir la cohésion sociale, sans recourir à la persécution, mais garantie par un pouvoir politique  »éclairé », respectueux donc des libertés individuelles de ses sujets, et par la religion qui, quelle qu’elle soit, favorise la pratique des valeurs morales. Ainsi se trouve avancé le concept de fraternité entre les hommes. 


 

Corpus : « Le XVIII° siècle en quête du bonheur »

7 février, 2011
Corpus, Le siècle des Lumières | Commentaires fermés

Introduction

CONTEXTUALISATION  

http://expositions.bnf.fr/lumieres/index.htm

Pour découvrir le siècle des Lumières, on se reportera à la remarquable exposition, « Les Lumières ! un héritage pour demain », présentée sur le site de la Bibliothèque nationale de France, et aux rubriques « Arrêt sur… » qui récapitulent les principaux objectifs des philosophes dans leurs luttes.

On y verra l’importance des lieux de rencontre, cafés et salons, où les idées nouvelles s’échangent et se diffusent, atteignant, par les correspondances des philosophes, l’ensemble des pays d’Europe. La presse, avec par exemple 90 nouveaux titres entre 1750 et 1759, contribue largement à cette diffusion, tandis que des lectures publiques sont organisées. Enfin, on n’oubliera pas le rôle essentiel de l’Encyclopédie, qui, comme le déclare Diderot, dans l’article qui la définit veut « changer la façon commune de penser le monde ».
Mais pourquoi tant de critiques, aussi bien dans le domaine politique qu’économique, religieux que social ? Parce que le XVIII° siècle ose, ouvertement, proclamer que les peuples ont droit au bonheur, qu’il en fait une finalité de toute réflexion, et tente d’en dessiner les contours.

L’IDEE DE BONHEUR

A la mort de Louis XIV, en 1715, un souffle nouveau apparaît avec la Régence, qui va se poursuivre dans les premières années du règne personnel de Louis XV, alors nommé « le bien -aimé ». Le pays est économiquement prospère, et cet essor économique rejaillit sur les modes de vie, qui se libèrent peu à peu du carcan de la religion et de sa morale, pour s’adonner aux joies du luxe.
Une des conséquences en est le rejet, de plus en plus affirmé, de l’idée chrétienne qui repousse le bonheur dans l’au-delà, dans le paradis promis au croyant, dont l’homme a été irrémédiablement exclu depuis le péché originel d’Adam et Eve. « Hic et nunc », ici et maintenant, « le paradis terrestre est où je suis », dira Voltaire en conclusion de son long poème, Le Mondain. Il appartient donc à présent à l’homme de construire son propre bonheur.

Deux courants vont alors s’opposer tout en se combinant. D’une part, il y a ceux qui posent le bonheur comme une finalité sociale : c’est à la politique de construire les conditions du bonheur, fondées sur un régime politique plus « éclairé », sur des lois et une économie plus juste. Bien sûr, selon les philosophes, les principes divergeront : pour les uns, s’impose une monarchie constitutionnelle, pour les autres, une démocratie, certains prônent une religion nouvelle, plus universelle, le déisme, d’autres vont jusqu’à l’athéisme, on discute des mérites du libéralisme, on récuse l’esclavage… Les principes s’affrontent, mais tous conviennent que seule la connaissance est un gage de progrès, qui rendra la société globalement plus heureuse.
D’autre part, naissent des conceptions plus intimistes du bonheur, telle celle que développe Mme. du Châtelet dans son Discours sur le bonheur, en 1747. Il ne suffit plus de fonder le bonheur sur la raison, qui entend lui donner une universalité, mais sur les sentiments, plus subjectifs. A chacun de trouver la route qui le conduira au bonheur. Dans la diversité des conceptions qui s’affirment, on reconnaît cependant deux tendances, celles qui l’associent à l’idée de « vertu », dont ils tentent de poser une définition, face à celles qui réclament le culte du plaisir, dans la lignée du libertinage.

 Charles-Louis de Secondat, baron de Montesquieu, 1728 MONTESQUIEU, Lettres persanes, Lettre LXXXV, 1721 Les Lettres persanes de Montesquieu (1689-1755) sont un échange de lettres entre deux Persans, Rica et Usbek, venus en France en 1711 (encore sous le règne de Louis XIV), et leurs amis restés en Perse. Cette fiction allie le roman exotique, alors à la mode, et un tableau de la France, depuis les moeurs de ses habitants jusqu’à son organisation politique, économique, ou ses pratiques religieuses. Ainis, dans la lettre LXXXV Montesquieu se sert du masque de son héros persan pour se livrer à une réflexion sur la tolérance, à une époque où la France reste déchirée par les querelles religieuses. Comment l’écrivain joue-t-il avec la fiction persane pour conduire son lecteur à remettre en cause la politique royale ?

 Voltaire  VOLTAIRE, Micromégas, 1752

C’est lors de son exil chez Mme. du Chêtelet, entre 1738 et 1739, que Voltaire (1694-1778) rédige Micromégas, conte philosophique qu’il ne prend guère au sérieux, ne le jugeant pas digne d’être publié. Il le remanie plus tard, à Berlin, pour divertir Frédéric II de Prusse par cette vision cocasse d’un géant, associé à un nain, tous deux voyageurs de l’espace, et le fait publier en 1752. Mais aujourd’hui, ce que Voltaire comparait aux « bouffonneries d’Arlequin » représente un parfait exemple du conte philosophique, permettant d’unir le divertissement et la réflexion sur l’homme et la société. Quelle image des « terriens » Voltaire met-il ici en scène ?

Portrait de Rousseau ROUSSEAU, Julie ou la Nouvelle Héloïse, I, lettre XXIII, 1761

Dès sa publication, le roman épistolaire de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) devient l’oeuvre à succès du siècle. Il retrace, par un échange de lettres entre les protagonistes, la belle et noble Julie et son précepteur Saint-Preux, l’amour impossible qui les unit. Il correspond ainsi à l’ »âme sensible » qui, peu à peu au fil du XVIII° siècle, supplante le rationalisme, annonçant la sensibilité romantique du siècle suivant. Pour éviter que sa famille ne découvre cet amour, Julie a demandé à Saint-Preux de s’éloigner, et il voyage à travers les Alpes ;  ses lettres sont alors profondément marquées par le paysage qui l’entoure. Comment Rousseau, à travers les sensations de son héros,  montre-t-il l’influence de la nature sur le « bonheur »? 

Portrait de Diderot par Van Loo, 1767 DIDEROT,Supplément au Voyage de Bougainville, chapitre II, 1772

Rédigé en 1772, un an après la Description d’un voyage autour du monde de Bougainville, navigateur français, ce conte philosophique de Denis Diderot (1713-1784) sera publié à titre posthume, en 1796. Il consiste en un dialogue, genre littéraire cher à Diderot, entre deux personnages, A et B, remettant en cause plusieurs affirmations du récit de Bougainville, notamment sur la nature morale des indigènes. Dans le chapitre II, la parole est laissée à un vieillard tahitien, qui se lance dans un violent réquisitoire contre les Européens qui ont pris possession de cette île, dénonçant leur comportement de prétendus civilisateurs et leurs abus. Parallèlement, il brosse un tableau du bonheur du peuple tahitien avant cette arrivée du colonisateur.  A travers ce personnage, quel idéal Diderot propose-t-il ?  

Portrait de Choderlos de Laclos  LACLOS,Les Liaisons dangereuses, lettre CV, 1782

Faut-il voir un lien entre la profession de Choderlos de Laclos (1741-1813), capitaine d’artillerie, auteur de traités de stratégie militaire, et son roman épistolaire, Les Liaisons dangereuses, paru en 1782, véritable apologie du libertinage, dont le contenu pourrait être résumé par la phrase de son héros, le vicomte de Valmont :  »conquérir est notre destin » ? Aucun scrupule ne doit entraver l’entreprise de séduction qu’avec l’aide de la marquise de Merteuil il met en oeuvre, d’où la lettre de celle-ci à la jeune Cécile de Volanges, pour la rassurer sur sa « faute ». Le plaisir sans frein peut-il mener au bonheur ?

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