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7
fév 2011
Montesquieu, « Lettres persanes », LXXXV, 1721 – Corpus : « Le XVIII° siècle en quête du bonheur »
Posté dans Corpus, Le siècle des Lumières, Roman par cotentinghislaine à 2:57 | Commentaires fermés

« La tolérance religieuse »

Les lettres persanes, ou le regard distancié   Lorsque Montesquieu  fait  paraître, anonymement à Amsterdam, ses Lettres persanes, en 1721, la France vit sous la Régence de Philippe d’Orléans, et connaît une période d’essor économique. Cependant, même si elles ont perdu de leur intensité, les persécutions religieuses, renouvelées après la révocation de l’Edit de Nantes par Louis XIV, en 1685, se poursuivent. En 1724, par exemple, un édit condamnera aux galères à perpétuité les partisans de la « religion prétendue réformée », et à mort leurs prédicateurs.

 Montesquieu, Montesquieu, Lettres persanes, LXXXV C’est dans ce débat que s’inscrit cette lettre de Montesquieu, avocat puis conseiller au Parlement de Bordeaux, région fortement marquée par la présence des protestants, et lui-même marié à la fille d’une riche famille calviniste.
L’oeuvre, dont il avouera plus tard être l’auteur, remporte un vif succès pour une double raison. D’une part, la fiction persane répond au goût de l’époque pour l’exotisme, et lui permet des tableaux libertins de la vie au sérail, dont les lecteurs sont alors friands. D’autre part, il peut ainsi, en empruntant les traits d’un despotisme poussé à l’extrême dans ce monde oriental, attirer l’attention, sous le masque de ses Persans et de leur regard d’étranger, sur ce que ses concitoyens ne voient plus tant ils y sont habitués.
Or la révocation de l’Edit de Nantes, vue comme un acte de charité chrétienne pour sauver les âmes des protestants de leur hérésie, a entraîné le départ en exil des protestants, qui a considérablement appauvri le royaume. Montesquieu imagine alors de déplacer l’édit en Perse : il en fait un édit envisagé par le shah Soliman pour débarrasser son royaume des Arméniens, en les expulsant ou en les obligeant à se faire « Mahométans », mais auquel il renonça en en envisageant les conséquences désastreuses. Comment Montesquieu argumente-t-il en faveur de la tolérance religieuse ?

L’APOLOGIE DE LA TOLERANCE

Trois arguments soutiennent la thèse de Montesquieu - il est « bon que dans un Etat il y ait plusieurs religions » – portant sur trois domaines distincts et rigoureusement démontrés.

exilprotestantseditfontainebleau2.vignette dans Le siècle des Lumières En premier, des lignes 3 à 7, est placé le domaine économique, ce qui montre l’importance que lui accorde Montesquieu : le développement économique d’un pays est, selon lui, essentiel au bonheur de ses citoyens qui, tous, ont le devoir d’être « utiles à leur patrie ». Ce raisonnement rigoureux repose sur la première caractéristique de la monarchie absolue : les « honneurs » sont réservés aux privilégiés, qui appartiennent forcément à la « religion dominante ». L’argument est posé dès l’ouverture du paragraphe par une comparaison implicite entre protestants (« ceux qui vivent dans des religions tolérées ») et catholiques, puis justifié au moyen de « parce que ». Les citoyens non privilégiés n’ont que « leur travail » pour acquérir « opulence » et « richesses ». Mais quel travail ? Ceux que n’exercent pas les privilégiés, l’artisanat, l’industrie, le commerce, les finances, parce qu’ils les jugent indignes de leur condition. L’inversion et l’hyperbole qui ferment le paragraphe, « les emplois de la société les plus pénibles », marquent aussi le fait que ce sont  ceux qui contribuent le plus à l’enrichissement général du pays.
=== Le lecteur de Montesquieu doit alors comprendre que le départ des protestants est particulièrement préjudiciable à l’économie du pays.

Le deuxième argument, des lignes 8 à 16, introduit par le connecteur d’ajout « D’ailleurs », en renforçant le précédent se rattache à la morale. L’argumentation est tout aussi rigoureuse, à partir du constat posé comme une cause : « toutes les religions contiennent des préceptes utiles à la société », c’est-à-dire transmettent des valeurs morales. Il est donc souhaitable pour tous qu’elles « soient « observées avec zèle ». Par une interrogation oratoire, « qu’y a-t-il de plus capable d’animer ce zèle que leur multiplicité ? », Montesquieu sous-entend le fait que, s’il n’y a qu’une religion unique, rien ne viendra stimuler ce « zèle », et cette religion peut alors se corrompre. Il insiste en revanche sur l’intérêt de religions multiples, « rivales » : il se crée entre elles une « jalousie », une concurrence à qui sera la meilleure, et, entre les fidèles, « les particuliers », une crainte : « ne pas deshonor[er] son parti » face au « parti contraire ». Ainsi la tolérance religieuse favoriserait le maintien des valeurs morales, et même, comme le souligne le connecteur de conséquence, « Aussi », permettrait de corriger les « abus » de la religion dominante.
=== On perçoit, chez Montesquieu, l’allusion aux querelles religieuses : Luther et Calvin ne voulaient-ils pas « réformer » le catholicisme, comme les Jansénistes voulaient lutter contre le laxisme des Jésuites ?

Enfin Montesquieu aborde le domaine politique, par simple juxtaposition, des lignes 17 à 20. Il suit ici une autre stratégie argumentative, en détruisant par avance, au moyen de la formule lancée en tête, « On a beau dire… », la thèse adverse qui affirme la nécessité de n’avoir qu’une seule religion dans un Etat. Puis il pose une hypothèse, « Quand » prenant le sens de « même si », volontairement excessive, « quand toutes les sectes du monde viendraient s’y rassembler », avant d’affirmer sa propre conception : « cela ne lui porterait aucun préjudice ». La justification de cette affirmation n’intervient qu’à la fin du paragraphe, renforcée par la litote : « il n’y en a aucune qui ne prescrive l’obéissance et ne prêche la soumission ». Montesquieu se fonde implicitement sur la parole du Christ, « rendez à César ce qui appartient à César », qu’il généralise, puisque le propre même d’une religion est de distinguer le domaine temporel, ce qui relève du terrestre, donc du politique, du domaine spirituel, qui relève du céleste : la monarchie n’a donc rien à redouter de la tolérance religieuse. A cela s’ajoute l’idée qu’en habituant les fidèles à obéir aux principes religieux, les religions les habituent, de façon plus générale, à « l’obéissance » et à la « soumission » dont ne pourra que bénéficier la monarchie.

=== L’argumentation, grâce à l’emploi précis des connecteurs, et à l’articulation rigoureuse des causes et des conséquences, constitue un plaidoyer convaincant en faveur de la co-existence de plusieurs religions au sein d’un même Etat.

L’ESPRIT DES LUMIERES

En faisant l’apologie de la tolérance religieuse, Montesquieu sait qu’il aborde un sujet dangereux. Il met donc tout en oeuvre pour convaincre et persuader son lecteur.

La structure du passage révèle à quel point la stratégie argumentative de Montesquieu, juriste de formation, est extrêmement rigoureuse.
Il débute par une courte introduction, habile parce qu’elle fait appel à l’esprit critique en posant une hypothèse qui invite à se libérer de tout préjugé, conformément au souhait du siècle des Lumières : « S’il faut raisonner sans prévention ». L’autre habileté consiste à poser la thèse sous la forme d’une interrogation indirecte négative, qui, avec la double négation, et sous une feinte modestie, revient à affirmer : « je ne sais pas, MIrza, s’il n’est pas bon que dans un Etat, il y ait plusieurs religions ». L’audace du propos se trouve ainsi atténuée.
Puis sont démontrés les trois arguments en faveur de la thèse.
Les protestants opprimés après la Révocation de l'Edit de Nantes A la ligne 21, Montesquieu entreprend d’introduire la thèse adverse, au moyen d’une concession : « J’avoue que les histoires sont remplies de guerres de religion ». Mais la phrase suivante, avec le connecteur « Mais », entreprend la destruction de cette thèse par l’analyse de leur cause : « l’esprit d’intolérance », c’est-à-dire le fanatisme propre à la religion « dominante ». Il soutient cette analyse par des exemples empruntés à l’histoire. Il commence par celui des « Egyptiens », qui avaient asservi le peuple juif, jusqu’à la fuite de Moïse. Les juifs, suivant ce modèle, ont eux-mêmes contribué à la persécution des chrétiens, depuis l’épisode de la crucifixion de Jésus. Enfin, il fait allusion aux croisades et à l’Inquisition en évoquant les conflits entre « Mahométans » et « Chrétiens ».
Il termine par un ultime argument (« Car, enfin »), qui constitue un appel à la raison en montrant la contradiction inhérente au désir de convertir autrui. Après avoir fait successivement appel au coeur (« de l’inhumanité à affliger la conscience des autres ») et à l’observation (« des mauvais effets qui en germent à milliers »), il s’appuie sur une simple logique fondée sur la morale de réciprocité : ne pas faire à autrui ce que nous n’accepterions pas qu’autrui nous fasse.
=== Montesquieu a donc posé les bases de la liberté de conscience.

Persans, tableau peint par Emile Rouargue, 1870 Mais il veille à ce que cette argumentation ne reste pas trop abstraite, en impliquant son destinataire, en trois étapes.
Dans un premier temps, il affiche nettement le destinataire fictif, forme de prudence vu le sujet dangereux qu’il traite. Ainsi l’adresse est mentionnée en début de lettre, « Usbek à Mirza à Ispahan », avec, à la fin, la date donnée dans le calendrier persan : « le 25 de la lune de Gemmadi ». Ce destinataire est également apostrophé dans la première phrase, face au « je » de l’émetteur, Usbek.
Dans un deuxième temps, Montesquieu recourt au pronom « on », qui inclut le lecteur tout en lui permettant de généraliser. Il fait alors appel à son esprit d’observation : « On remarque », « Aussi a-t-on toujours remarqué ». Il s’agit en fait de le conduire à partager le raisonnement, ce que confirme d’ailleurs l’emploi de la modalité impérative pour éveiller encore davantage son attention : « Mais qu’on y prenne bien garde ».
Les conséquences de la Révocation de l'Edit de Nantes Enfin, nous observons le retour au « je » dans le dernier paragraphe, après une énonciation plus impersonnelle : « il n’y aurait pas », « il faudrait », « il en résulterait ». Mais il ne s’agit pas du même « je » qu’au début. Celui-ci est un moyen de susciter l’identification du lecteur en le conduisant à se mettre à la place de ceux qu’on veut convertir de force, en l’obligeant donc à formuler son propre refus.
=== Les Persans sont donc un alibi commode pour Montesquieu, qui entreprend en réalité un dialogue avec son lecteur.

Comme tout écrivain des Lumières, Montesquieu est également très conscient de la difficulté des textes argumentatifs, qui exige de les rendre plus séduisants pour un lecteur, notamment en les concrétisant par des images. C’est le but, par exemple, de la comparaison entre les religions et les femmes : « rivales », comme elles, connaissant la « jalousie ». De ce fait, il souligne la place des sentiments dans cette lutte entre les religions. Il sait aussi faire preuve d’éloquence, en martelant son opinion dans une gradation de rythme ternaire, qui progresse de l’abstrait au concret :  »c’est l’esprit d’intolérance », dit-il d’abord, pour reprendre l’idée par « c’est cet esprit de prosélytisme », c’est-à-dire de désir de faire de nouveaux adeptes, de diffuser sa religion, qu’il compare, de façon suggestive, à « une maladie épidémique et populaire ». Il complète par « c’est, enfin, cet esprit de vertige », image à prendre au sens étymologique : le fanatisme des hommes leur fait tourner la tête, leur fait donc perdre la raison. Cet égarement est illustré par une nouvelle comparaison, « une éclipse entière de la raison humaine », qui vient nous rappeler l’appellation même du XVIII° siècle, qui est lui, le siècle des « Lumières », éclairé par la raison. La dernière métaphore de l’extrait souligne les conséquences des persécutions religieuses, à la façon d’une mauvaise graine qui, semée, entraînerait des catastrophes : « des mauvais effets qui en germent à milliers ».
=== Tous ces procédés d’écriture visent à faciliter au lecteur l’accès à une forme de pensée nouvelle, et audacieuse.

CONCLUSION

La fête de la Raison Ce passage est tout à fait caractéristique du siècle des Lumières, d’abord par l’appel à la raison, alors considérée comme une valeur universelle et intemporelle (cf. le sous-titre de l’Encyclopédie, « Dictionnaire raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers ») qui, éclairée, peut faire progresser l’humanité. Mais il pose ici un idéal récurrent au XVIII° siècle, celui de la liberté de conscience et d’opinion, perçue comme la seule garantie de la paix. On reconnaît aussi la volonté de séparation des pouvoirs politique et religieux, indispensable pour éviter les abus nocifs.

dragonnadeshuguenotsguizot1875.vignette dans Roman Montesquieu développe ici une conception du bonheur qui passe par le progrès collectif : chacun doit être « utile » à sa patrie en participant à son développement économique. il s’agit de maintenir la cohésion sociale, sans recourir à la persécution, mais garantie par un pouvoir politique  »éclairé », respectueux donc des libertés individuelles de ses sujets, et par la religion qui, quelle qu’elle soit, favorise la pratique des valeurs morales. Ainsi se trouve avancé le concept de fraternité entre les hommes. 


 


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