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fév 2011
Voltaire, « Micromégas », 1752 – Corpus : « Le XVIII° siècle en quête du bonheur »
Posté dans Conte-nouvelle, Corpus, Le siècle des Lumières par cotentinghislaine à 6:12 | Commentaires fermés

« La barbarie sur terre »

 Micromégas, conte philosophique Ce conte philosophique, forme d’apologue très en vogue au XVIII° siècle, est composé alors que Voltaire est en exil à Cirey (Lorraine), chez Mme. du Châtelet. Menacé d’emprisonnement, il a dû quitter Paris, en effet, suite à la condamnation à être brûlées de ses Lettres philosophiques, publiées, en 1734, au retour d’un premier exil, en Angleterre. Chez Mme. du Châtelet, femme cultivée, il s’initie aux sciences et entreprend l’écriture d’un essai scientifique, Eléments de la philosophie de Newton. Le conte qu’il compose parallèlement, « comme on se délasse d’un travail sérieux avec les bouffonneries d’Arlequin », Micromégas, lui apparaît donc comme un ouvrage léger, sans grande valeur, qu’il ne publiera que bien plus tard, après l’avoir remanié lors de son séjour aux côtés de Frédéric de Prusse.

Son héros, malgré ses imposantes dimensions – il mesure 32 kilomètres, avec un nez de 2 kilomètres, et une espérance de vie de 105 0000 siècles – porte un nom qui combine « petitesse » et « grandeur », parce qu’il va servir à prouver la relativité des opinions. Il se trouve chassé de sa planète, gravitant autour de l’étoile Sirius, pour avoir publié un livre jugé audacieux, et voyage alors  »de globe en globe ». Au cours de ce voyage, il rencontre un habitant de Saturne, un « nain » puisqu’il ne mesure que 2 kilomètres ! Se liant d’amitié, tous deux arrivent sur la planète terre.
Micromégas et le Sirien rencontrent des terriens Après bien des difficultés, tant les terriens sont minuscules, ils parviennent à saisir un bateau, peuplés de quelques philosophes, et arrivent à communiquer avec ceux dont ils admirent l’intelligence, brillant dans un si petit corps… Voltaire,
Voltaire, extrait de « Micromégas »
Mais ces terriens vont expliquer aux voyageurs les barbaries dont sont capables les hommes… Comment, dans ces conditions, pourraient-ils connaître le bonheur ?

LES CRITIQUES

A travers les paroles d’un des « philosophes », Voltaire brosse un portrait bien sombre de l’homme et de la vie sur terre, résumé en une définition, un « assemblage de fous, de méchants et de malheureux », trois termes que des exemples vont développer.

La dénonciation de la guerre est le thème le plus longuement développé dans ce passage à partir du mot « fous ».
        Dans un premier temps, il va en rendre les causes les plus dérisoires possibles. Ainsi il ridiculise la différence entre les combattants, qu’il limite au fait de porter des « chapeaux » ou un « turban », et minimise l’enjeu du conflit par un lexique péjoratif : « quelques tas de boue grands comme votre talon », « ce tas de boue », « petit coin de terre ». La guerre en devient totalement absurde, son intérêt se trouvant détruit par l’accumulation de négations : « Ce n’est pas qu’aucun de ces millions d’hommes qui se font égorger prétende un fétu sur ces tas de boue », « Il ne s’agit que de savoir… » Les combattants n’ont donc strictement rien à y gagner, pas même un minuscule « fétu », puisque la lutte ne semble concerner que des puissants, entre lesquels la seule différence paraît être le nom : « s’il appartiendra à un certain homme qu’on nomme Sultan ou à un autre qu’on nomme, je ne sais pourquoi, César« .
Les horreurs de la guerre  Par opposition, Voltaire amplifie les effets 
de la guerre, d’abord à l’aide de chiffres hyperboliques : « cent mille fous », « cent mille autres animaux », « ces millions d’hommes », un million ». En recourant au champ lexical du crime, il donne aussi l’impression d’une barbarie totale, au cours de laquelle seul le hasard permet d’échapper à la mort : « qui tuent [...] ou qui sont massacrés par eux », « qui se font égorger », « qui s’égorgent mutuellement », « ils s’égorgent », « le massacre ». Enfin l’amplification spatio-temporelle placée en fin de phrase (« par toute la terre », « de temps immémorial ») fait de cette barbarie une sorte d’acte banal, qui contraste avec les images précédentes.

Mais les combattants sont davantage des victimes que des coupables, et Voltaire le souligne : « ce n’est pas eux qu’il faut punir ». Les peuples ne sont, en effet, que les jouets des puissants qui abusent de leur pouvoir. Le rôle des négations met en valeur, par le parallélisme, l’absurdité de la décision de guerre, « Ni l’un ni l’autre n’a jamais vu le petit coin de terre dont il s’agit », et leur mépris pour leurs sujets dont ils ne se soucient guère : « aucun de ces animaux qui s’égorgent mutuellement n’a jamais vu l’animal pour lequel ils s’égorgent ». Le lexique péjoratif qui les qualifie renforce leur comportement odieux : « ces barbares sédentaires qui, du fond de leur cabinet, ordonnent, dans le temps de leur digestion, le massacre d’un million d’hommes ». Eux-mêmes, en effet, ne s’exposent pas à la mort, et vivent dans leur confort tandis qu’ils y envoient leurs sujets.
A cette culpabilité des rois, de leurs ministres et de leurs généraux, Voltaire ajoute celle de l’Eglise, qui cautionne les guerres au lieu de les condamner : ils « en font remercier Dieu solennellement ». C’est une allusion, que l’on retrouve dans Candide, aux « Te deum », chants de louange adressés à Dieu lors d’une victoire. Mais dans cette phrase le pronom « en » ne renvoie pas à la victoire, mais au terme « massacre », comme si Dieu, dont un des commandements est « Tu ne tueras point »,  pouvait approuver ces morts.
=== Le bilan est la « ruine » que ces puissants infligent à leur peuple, qu’ils exploitent, qu’elle se produise par « l’épée, la faim, la fatigue ». Mais même les puissants n’échappent pas à la destruction qu’il ont déchaînée : leur « intempérance » représente tous les abus, nourriture, boisson, plaisirs de toute espèce, auxquels ils se livrent. C’est donc le pays tout entier qui se retrouve affaibli, privé de ses forces de production, comme le marque le contraste des chiffres : « au bout de dix ans il ne reste jamais la centième partie de ces misérables », ce dernier terme étant à prendre dans le double sens de « criminels », accusation, et de « malheureux », compassion. Voltaire considère le déficit démographique, provoqué par les guerres, comme un lourd handicap au développement économique.

La dénonciation se complète par une attaque des intellectuels, eux aussi en guerre, comme c’était le cas au XVIII° siècle, controverses auxquelles Voltaire participa d’ailleurs largement, par exemple en s’élevant contre Leibnitz et le providentialisme dans Candide ou l’Optimisme. Cette attaque repose sur un contraste établi entre les connaissances scientifiques et celles qui relèvent de la métaphysique. D’une part, en effet, il cite la biologie (« Nous disséquons les mouches », comme le faisait alors Réaumur, explique l’un d’entre eux), la physique, les mathématiques, fondées sur l’observation concrète et la mesure exacte : « nous mesurons des lignes, nous assemblons des nombres, nous sommes d’accord sur deux ou trois points que nous entendons ». Mais il leur oppose les théories abstraites, ce contraste se trouvant accentué par l’ampleur du chiffre : « nous disputons sur deux ou trois mille que nous n’entendons point ». Il fait ainsi ressortir l’aspect stérile de ces querelles, qui portent sur les ignorances de l’homme. Heureusement, finalement, ces penseurs ne semblent pas avoir une grande influence, puisqu’il ne s’agit que d’un « petit nombre d’habitants fort peu considérés », selon le philosophe lui-même !

=== Toutes ces critiques nous font mesurer le pessimisme de Voltaire : comment, dans de telles conditions, l’homme pourrait-il connaître le bonheur auquel il aspire ? Son jugement est sévère sur la nature humaine, et, à ses yeux, les sociétés sont bien éloignées de la paix qui serait le premier fondement du bonheur.

LE ROLE DU DIALOGUE

Pour donner vie au texte, Voltaire délègue la parole à des interlocuteurs fictifs, Micromégas, « le Sirien », et un des philosophes, « plus franc que les autres ».

Le personnage de Micromégas relève du même procédé que celui adopté déjà par Montesquieu dans ses Lettres persanes, ou par Voltaire lui-même dans Candide ou dans l’Ingénu. Le héros, étranger, porte un regard étonné sur tout ce qu’il découvre pour la première fois, voire parfois naïf. cela conduit le lecteur à sourire, bien sûr, mais aussi à voir sous un autre jour des réalités auxquelles il est si habitué qu’il ne les remarque même plus. On notera ainsi les hypothèses que pose Micromégas au début de son discours : « vous devez sans doute goûter des joies bien pures sur votre globe », « vous devez passer votre vie à aimer et à penser », « Je n’ai vu nulle part le vrai bonheur, mais il est ici sans doute ». Son bel optimisme va se trouver totalement démenti par les explications du philosophe, et la barbarie humaine en ressort davantage !
De plus cette « étrangeté » implique que son interlocuteur devra se mettre à sa portée pour lui faire comprendre ce qui n’existe pas dans le monde d’où il vient. De ce fait les explications sont plaisamment formulées : les hommes deviennent des « animaux », terme maintes fois répété, la Crimée, cause de la guerre dont il est question, est comparée au « talon » de Micromégas, et la valeur du nom du tsar, ici « César« , est amoindri par l’excuse d’une ignorance étymologique,  » je ne sais pourquoi ». Le discours se charge alors d’une ironie, justifiée par le désir d’être clair face à un interlocuteur ignorant.

En même temps, ce héros ignorant devient aussi le représentant du lecteur que Voltaire cherche à toucher. Cela explique les deux types de réactions qu’il lui prête. Il fait d’abord preuve de compassion face au sort des humains : « Le Sirien frémit », « Le voyageur se sentit ému de pitié pour la petite race humaine ». Mais, très vite c’est la colère, violente, qui l’emporte, intensifiée par les modalités expressives, exclamation ou interrogation hyperbolique : « Ah ! malheureux ! s’écria le Sirien avec indignation, peut-on concevoir cet excès de rage forcenée ? » Le discours est renforcé par le geste de châtiment qu’il suggère et le lexique péjoratif employé pour traduire son mépris : « Il me prend envie de faire trois pas, et d’écraser de trois coups de pied cette fourmilière d’assassins ridicules ».
=== Par opposition aux hommes de son temps, résigné aux guerres, Voltaire fait donc ressentir à son personnage les sentiments qu’il souhaiterait que son lecteur éprouve. Le conte devient ainsi une façon de la réveiller, en quelque sorte, en l’obligeant à regarder la vérité.

Mais les deux personnages qui dialoguent sont aussi, tous deux, des porte-parole de Voltaire.
Il est le « philosophe », « plus franc que les autres », le maître qui se charge de guider son interlocteur vers la vérité. Cela explique le ton didactique qu’il utilise, avec, par exemple, l’interrogation oratoire (« Savez-vous bien, par exemple [...] ? ») ou l’impératif, à deux reprises : « Sachez que… » De même, pour bien se faire comprendre, il met en évidence ses opinions par des « maximes », des formules frappantes. On relèvera ainsi le parallélisme qui insiste sur le « mal », causé à la fois par « la matière », les désirs du corps – quelque petit que soit celui des terriens -, et par « l’esprit », en fait toute la faculté humaine de concevoir les moyens de sa propre destruction : « Nous avons plus de matière qu’il de nous en faut, dit-il, pour faire beaucoup de mal, si le mal vient de la matière, et trop d’esprit, si le mal vient de l’esprit ». On retrouve ce même procédé à la fin du texte, avec l’opposition des chiffres : « nous sommes d’accord sur deux ou trois points que nous entendons, et nous disputons sur deux ou trois mille que nous n’entendons point ». Il s’agit par là de frapper l’esprit de son destinataire.

L'anthropocentrisme Or ce destinataire, Micromégas, au-delà de son ignorance, représente lui aussi la pensée de Voltaire. D’abord, par sa nature de géant, et ce malgré son nom « Petit-Grand », il fait ressortir la petitesse de la nature humaine, d’ailleurs très présente dans son lexique : « O atomes », « si peu de matière », « de si chétifs animaux », « fourmilière ». Il rappelle donc l’homme à plus de modestie, à se souvenir de la place réduite qu’il occupe dans l’univers. Il illustre donc la destruction de l’anthropocentrisme qui faisait la fierté de l’homme au XVIII° siècle.
Mais, simultanément, il représente l’autre facette de Voltaire qui, comme la plupart de ses contemporains, reconnaît à l’homme une grandeur, son  »intelligence », d’où le constat de ces « si étonnants contrastes ». Sa première réplique illustre donc l’idéal de Voltaire, que l’homme apprenne à utiliser son esprit pour faire son bonheur, qu’il se consacre à « aimer » et à « penser » au lieu de se détruire.
=== C’est là, précisément, l’idéal des Lumières : cultiver la fraternité, et développer l’esprit critique.

CONCLUSION

Ce court passage montre bien l’intérêt du conte philosophique, forme d’apologue comme la fable, la parabole ou l’utopie, né de son double aspect : celui d’un récit plaisant, mais destiné à transmettre une leçon. Ainsi le gigantisme du personnage rattache le récit au merveilleux, et divertit par les exagérations qu’il induit. Mais, en même temps, ce discours est bien une réflexion sur l’état de la vie politique et tous les freins mis au progrès. Il est aussi, à cette époque où sévit la censure, une stratégie habile – et fréquente – pour la contourner.

Socrate et Alcibiade Le conte permet aussi de mettre en forme des dialogues, forme d’expression très apprécie en ce siècle de « salons », qui cultive le bel esprit et l’art de la conversation. Mais elle est aussi un héritage  des dialogues socratiques et de ce que l’on nomme la « maïeutique », ou l’art d’ »accoucher les esprits », pour reprendre la métaphore introduite par Socrate. Le maître pose des questions, en feignant de vouloir sincèrement, par ignorance, s’informer, et l’élève, par ses réponses, accède progressivement à la vérité. Mais ici la mise en oeuvre est plus complexe, puisque la vérité se trouve chez les deux personnages, tous deux porte-parole de l’auteur et de sa conception du bonheur, fondé sur l’accroissement des connaissances et une réelle fraternité entre les hommes, tous semblables finalement.

 


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