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Archive pour le 22 février, 2011


Maupassant, « Bel-Ami », lecture analytique, 1ère partie, chapitre II, pp. 57-58

22 février, 2011
Roman | Commentaires fermés

Un monde nouveau

de « Mme Forestier couvrait »… à « … encouragement »

Un héros séduisant Dans son roman Bel-Ami, paru en feuilleton en 1885, Maupassant montre l’ascension sociale de son héros, Georges Duroy, dans le milieu social du journalisme politique, grâce à l’appui des femmes qu’il séduit. 
La rencontre de son ancien camarade, Forestier, présentée dans le premier chapitre, a été bénéfique à Georges Duroy, qui n’avait alors que trois francs quarante en poche. Forestien lui a proposé son appui pour se lancer dans le journalisme à La Vie française : il lui prête 40 francs (ce qui permet à Duroy de finir sa soirée avec une fille, Rachel), et il l’invite à dîner le lendemain pour rencontrer M. Walter, le directeur du journal. 

Le chapitre II évoque ce dîner, qui donne à Duroy l’occasion de briller en racontant ses souvenirs d’Afrique : Walter lui propose d’écrire une série d’articles sur ce sujet. En quoi ce passage marque-t-il le début de l’ascension sociale du héros ?

DUROY ET LES FEMMES

     Trois femmes sont mentionnées dans cet extrait, Madeleine Forestier, Madame de Marelle et sa fille, Laurine. Les regards portés sur Duroy sont significatifs du rôle que chacune va jouer dans sa vie.    

Madeleine Forestier  C’est sur le regard de Mme Forestier que s’ouvre et se ferme l’extrait C’est sur elle que s’ouvre et se ferme le passage. Au début, il s’agit d’ « un regard protecteur et souriant », image renforcée par le verbe « couvrait », qui lui donne le rôle de la femme plus âgée, celle qui sera l’inititiatrice. C’est une femme expérimentée, qui connaît bien les mécanismes de l’arrivisme, d’où son « regard de connaisseur ». Elle a mesuré exactement ce qu’est Duroy. Le discours rapporté direct traduit bien, en focalisation omnisciente, l’implicite de ce regard : « Toi, tu arriveras. » 
A la fin de l’extrait, c
‘est par la focalisation interne que le regard est interprété par le héros selon une gradation ternaire : « il crut y voir une gaieté plus vive, une malice, un encouragement ». En fait, elle n’a rien perdu de la scène entre Duroy et Mme. de Marelle, et cela est venu confirmer son jugement initial sur Duroy. Observer cet arriviste en action semble l’amuser, comme si elle observait une expérience se dérouler sous ses yeux. 
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Pour Duroy, elle est déjà perçue comme une complice possible : deux êtres de même nature se sont rencontrés. 

Clotilde de Marelle  En ce qui concerne Mme de Marelle, sa première présentation montre un regard plus léger, rapide : elle « s’était, à plusieurs reprises,  tournée vers lui ».  C’est le regard d’une femme frivole habituée, elle aussi, à juger rapidement les hommes mais plutôt sur leur potentiel de séduction. Dans son portrait, l’accent est mis sur le « diamant » : elle représente donc la femme coquette, qui symbolise l’entrée dans le monde du luxe. La description du bijou, avec les trois verbes, « tremblait », « se détacher », « tomber », semble illustrer une forme de fragilité, comme si elle était une femme toute prête à se laisser « tomber », elle aussi, dans les bras d’un homme. 
L’extrait montre, en effet, le début d’une séduction, avec le compliment sur le bijou, banal mais révélant à quel point le luxe fascine Duroy. La réponse, « c’est une idée à moi », traduit la personnalité de Mme. de Marelle, son originalité, une forme d’anti-conformisme : elle est attirée par ce qui est différent. En même temps sa réponse (« n’est-ce pas ? ») permet la poursuite du dialogue, donc le second compliment de Duroy, plus teinté de sensualité : « C’est charmant… mais l’oreille aussi fait valoir la chose. » Mais il n’est pas encore à l’aise : « Il murmura, confus de son audace, tremblant… » Il n’est, en fait, habitué qu’aux filles faciles des Boulevards, telle Rachel. C’est son premier compliment à une femme riche et élégante. Mais le compliment a joué son rôle, et un nouveau regard est introduit dans la phrase suivante, que Maupassant commente par la généralisation et le démonstratif qui le qualifie : « un de ces clairs regards de femme qui pénètrent jusqu’au coeur ». L’écrivain, lui-même grand séducteur, souligne ainsi le pouvoir de la femme sur l’homme.
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Le lecteur pressent déjà une relation possible entre le héros et Mme. de Marelle. 

Renoir, Georgette Charpentier : une image de Laurine Quant à Laurine, elle est ici nommée « la petite fille », comme pour marquer le fait qu’elle ne soit pas encore entrée dans le monde des adultes. Elle est donc la seule à ne pas regarder Duroy, la seule encore pure, en fait. Elle reste « la tête baissée », ce qui l’isole du monde adulte, et « immobile et grave ». Son attitude contraste avec la frivolité et la superficialité qui règnent autour de la table.  Mais n’oublions pas qu’à la fin du chapitre, elle aussi sera séduite par le héros, et que ce sera elle qui donnera à Duroy son surnom, « Bel-Ami » (cf. p. 120) 
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Ce texte met en place une des lois de l’arrivisme au XIX° siècle : c’est grâce aux femmes que l’on s’élève dans la société. 

L’ENTREE DANS UN MONDE NOUVEAU

Un dîner de luxe  Déjà évoqué avec le gros plan sur le « diamant », le luxe ponctue l’ensemble de ce dîner. Ainsi « les verres bleus », en cristal, signalent la richesse de cette table, avec une note de frivolité par leur couleur. De même le « vin de Johannisberg » est un vin blanc du Rhin, très coté. Les changements de vin, au cours du repas, ont d’ailleurs permis aux convives de perdre peu à peu le contrôle d’eux-mêmes, et à Duroy de gagner de l’assurance.
Or, par la 
conjonction « et » (« Le domestique faisait le tour de la table [...] et Forestier portait un toast »), ce luxe est lié à la réussite du journal, dirigé par M. Walter. Cela souligne le rôle de la presse à cette époque, et son étroite implication dans la vie économique. Ainsi « tout le monde s’inclin[e] vers le patron », comme devant un être tout-puissant. 
Un même « et » dans le paragraphe suivant lie fortement Georges Duroy à ce toast. C’est donc en quelque sorte à sa propre « prospérité » que Duroy « but d’un trait », jusqu’à devenir lui-même « gris de triomphe », ivre de cette entrée dans le monde du luxe 

     La puissance nouvelle du héros est marquée par une progression temporelle
Francisco de Zurbaran, Hercule combat le lion de Némée Les premiers verbes, « il aurait vidé », « il aurait mangé [...], étranglé » sont au conditionnel passé, mais i
l ne traduit pas ici un irréel, même si les hypothèses hyperboliques (« barrique entière », « mangé un boeuf », « étranglé un lion ») sont bien irréalisables. Il s’agit en fait d’un potentiel : Duroy sent monter en lui toute la force de ses désirs, avec des images alimentaires et une comparaison à Hercule, demi-dieu face au lion de Némée. Cela donne l’impression que rien ne pourra arrêter son ascension. 
Puis vient l’imparfait de la description.
Avec « il se sentait » est introduite la description subjective, en focalisation interne. La phrase reprend l’idée précédente, là encore avec un rythme en gradation, et une reprise de l’image d’Hercule. Cette « vigueur surhumaine » est d’abord ressentie « dans les membres », comme pour nous rappeler la dimension animale de l’homme, puis « dans l’esprit », avec deux adjectifs hyperboliques : « résolution invincible », « espérance infinie ».
=== Ainsi est introduit un thème-clé : la notion de force et de désir. 
Mais, avec « Il était », on passe de la description subjective à la description objective, explication prise en charge par un narrateur omniscient : elle fait référence au passé militaire de Duroy, avec le champ lexical : « il venait d’y prendre position », comme un soldat qui installe son camp, « d’y conquérir sa place ». On mesure l’évolution du héros au fil du dîner, timide au début, plus sûr de lui à présent : ce n’est alors plus lui qui est regardé, comme au début (cf. p. 50), mais lui qui regarde, ce regard étant une façon de prendre possession des lieux et des êtres.  
=== Le texte donne bien l’image d’une guerre entre l’arriviste et la place fortifiée, c’est-à-dire ce monde de la richesse dans lequel il vaut pénétrer. 

CONCLUSION

Cet extrait représente une première étape dans l’ascension de Duroy : son premier contact avec le monde de la richesse, à laquelle il aspire, avec ses deux clés, d’une part les femmes, thème déjà présent chez Balzac, par exemple dans Le Père Goriot, lors de l’épilogue où Rastignac déclare « A nous deux, Paris » et va dîner chez Delphine de Nucingen. D’autre part, Maupassant, lui-même journaliste, y met en évidence le pouvoir de la presse sous la III° République.

L'arrivée de Duroy au dîner On assiste donc à une première métamorphose de Duroy. Certes, il possède en lui, de façon innée et en raison de ses origines paysannes, la force et le désir, encore renforcés par son passé militaire. Cela nous rappelle, même si Maupassant se défend de toute appartenance à ce mouvement littéraire, les théories du naturalisme. Mais il vient de trouver le milieu dans lequel exercer ce « stuggle for life« , pour reprendre la formule de Darwin et de l’évolutionnisme, qui permet aux forts de véritablement triompher. On notera ainsi la valeur symbolique de la symétrie des deux portraits dans la glace, au début et à la fin de ce chapitre. Lorsqu’en montant chez Forestier, Duroy s’aperçoit dans la classe (pp. 47- 48),  cette première vision, à la façon d’une répétition d’acteur, révèle une absence d’identité, une forme de plasticité propre à favoriser son entrée dans ce monde nouveau. Mais la seconde vision (p. 62) traduit le triomphe qu’il vient de vivre : cela représente la sortie de scène d’un acteur, après une représentation réussie. 

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