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20
mar 2011
Maupassant, « Bel-Ami », lecture analytique, 1ère partie, chapitre V, pp. 138-139
Posté dans Roman par cotentinghislaine à 9:20 | Commentaires fermés

Un homme entretenu

de « Le lendemain, en payant »… à « … de s’en priver ? »

Un héros séduisant Dans son roman Bel-Ami, paru en feuilleton en 1885, Maupassant montre l’ascension sociale de son héros, Georges Duroy, dans le milieu social du journalisme politique, grâce à l’appui des femmes qu’il séduit. 
La rencontre de son ancien camarade, Forestier, présentée dans le premier chapitre, a été bénéfique à Georges Duroy, qui n’avait alors que trois francs quarante en poche. Présenté à M. Walter, le directeur de la Vie française, il fait ses débuts avec une série d’articles sur l’Algérie, qu’il ne réussit à écrire qu’avec l’aide de Madeleine Forestien. Mais cette position de reporter pour la rubriques des « Echos » ne lui apporte pas la fortune dont il rêve et dont il a besoin pour sa liaison avec Mme. de Marelle, séduite très rapidement et qui désire sortir, s’amuser. Un soir, elle lui glisse un louis d’or dans la poche, ce qui déclenche sa colère. Mais la page qui précède l’extrait nous montre qu’il finit par utiliser cet argent pour manger, sans avoir avec elle la moindre explication, contrairement à sa décision initiale.

Une incarnation de Clotilde de Marelle En quoi ce passage met-il en place l’engrenage qui va faire de Duroy un homme habitué à se laisser entretenir par sa maîtresse ? Pour répondre à cette problématique, l’analyse suivra la chronologie du texte, c’est-à-dire la progression du deuxième louis d’or au troisième, jusqu’aux deux derniers paragraphes qui achèvent ce portrait de Duroy. Dans leur brièveté, les paragraphes s’enchaînent, en effet,  comme pour reproduire la rapidité de l’évolution du héros.

LE DEUXIEME LOUIS D’OR

 Un topos littéraire : le manque d'argent  L’ouverture de l’extrait nous semble un retour en arrière, au moment de l’incipit, alors que Duroy se livrait à des comptes sordides pour vivre trois jours avec 3 francs 40. Il n’est, en effet, guère plus riche à présent (cf. p. 137) avec « les quatre pièces de monnaie qui devaient lui rester ». Maupassant met ainsi en valeur le cadeau du deuxième louis d’ »or », terme sur lequel se ferme le premier paragraphe.

Face à ce nouveau cadeau, nous observons une réaction double.
        Le premier mouvement du héros correspond à celui que nous attendons d’un homme qui se sent blessé dans sa dignité : il ressent « l’humiliation de cette aumône », se trouvant ainsi transformé en une sorte de mendiant. Sa honte est bien une marque d’orgueil, car il se retrouve dans une situation assez voisine de celle d’une prostituée dont on paie les services, comme en écho au louis d’or donné en paiement à Rachel à la fin du premier chapitre. Le discours indirect libre, accentue, avec la modalité exclamative, cette gêne : « Comme il regretta de n’avoir rien dit ! S’il avait parlé avec énergie, cela ne serait point arrivé. » Mais une ambiguïté subsiste : sa gêne vient-elle de cet argent reçu, ou d’un regret de ne pas avoir su s’affirmer face à une femme plus riche que lui ?
En tout cas, l’action qu’il entreprend, dans le paragraphe suivant, vise à retrouver son honneur, en empruntant « cinq louis » pour rembourser Clotilde et garder de quoi continuer à payer ses sorties. Mais ce court paragraphe est fondé sur une opposition entre le souhait, « des démarches et des efforts aussi nombreux qu’inutiles », avec un lexique qui les amplifie, et la réalité qu’exprime la seconde proposition de cette phrase : « et il mangea le second de Clotilde ». La conjonction « et » traduit cette contradiction, en marquant à la fois la conséquence et l’échec et le choix du verbe « manger » résume d’ailleurs bien la situation : il a dépensé ce louis d’or pour manger.

=== C’est donc la nécessité de survivre qui l’emporte sur le sens de l’honneur, puisque la part animale de l’homme finit par primer sur sa conscience morale. 

LE TROISIEME LOUIS D’OR

      Un seul paragraphe évoque le troisième cadeau, mais en une phrase complexe qui introduit un contraste entre le discours de Duroy et le geste de Clotilde.

      Maupassant insère un discours rapporté direct, une phrase de colère puisqu’il précise « d’un air furieux ». Mais nous pouvons nous interroger sur l’ »énergie » de ce discours… L’amorce, « Tu sais », paraît bien aimable, et la formule par laquelle il désigne ce qui était précédemment qualifié d’ »aumône », « la plaisanterie des autres soirs », forme une périphrase qui atténue l’acte en lui-même. De plus, en utilisant le conditionnel pour la menace, « parce que je me fâcherais », au lieu du futur logiquement attendu, la repousse dans un temps hypothétique. Enfin la place même de cette colère souligne le manque de conviction du héros, puisqu’elle se retrouve placée entre deux tirets, à la façon d’une parenthèse accessoire.
La liaison avec Clotilde Ainsi le nouveau cadeau de Clotilde ouvre le paragraphe (« Elle retrouva moyen ») et le ferme. Elle brave donc délibérément cette menace, en étant parfaitement consciente de ce que son geste a de déshonorant, puisqu’elle l’effectue subrepticement (« glisser encore vingt francs dans la poche de son pantalon »), mais comme si elle était tout aussi certaine de ne courir aucun risque. N’a-t-elle pas eu le temps de mesurer ce qu’était réellement « Bel-Ami » ?

De même, les réactions du héros sont contradictoires. Le juron, grossier, correspond certes à de la colère. Mais pour quelle raison ? Est-ce cette forme de pourboire qui le révolte… ou, plutôt, le fait de ne pas être parvenu à se faire obéir d’une femme ? De plus, cette colère n’est que verbale, puisque Maupassant, à nouveau grâce à la conjonction « et », décrit un geste totalement opposé : « et il les transporta dans son gilet pour les avoir sous la main ». L’acceptation est donc immédiate, Maupassant n’introduisant plus ici la moindre réticence, mais seulement une justification : « car il se trouvait sans un centime ».
=== Le héros ne commence-t-il pas déjà à s’habituer à cet argent si facile à obtenir ? A-t-il encore une « conscience » ?

Maupassant, dans le dernier paragraphe qui correspond à ce troisième louis d’or, lui en accorde encore une, capable de protester puisqu’il est nécessaire de l’ »apais[er]« . Mais le monologue intérieur rapporté au discours direct nous rappelle combien l’être humain est habile lorsqu’il s’agit de se forger des alibis, pour se donner bonne conscience : « Je lui rendrai le tout en bloc. Ce n’est en somme que de l’argent prêté ». On notera, en effet, que plus aucune somme précise n’est mentionnée, remplacée par des termes vagues « le tout », « de l’argent », et que la négation restrictive, « ne… que », minimise la portée de ce cadeau. Il perd sa force d’ »humiliation », sa valeur péjorative pour un homme pour se banaliser.

L’effort pour rembourser subsiste cependant dans cette seconde partie de l’extrait, puisque Maupassant signale ses « prières désespérées » pour obtenir une avance auprès du « caissier du journal ». Mais à nouveau il modifie le champ lexical puisque le prêt n’est plus exprimé en  »franc » mais de « sous », comme pour signifier que, dans le besoin, chaque sou compte. De ce fait, le prêt apparaît encore plus dérisoire face à la somme due rappelée, « soixante francs ». C’est le verbe « manger » qui donne la clé du paragraphe : comme pour le louis d’or précédent, il s’agit de rappeler la préoccupation première, survivre.

=== Par l’alternance du discours rapporté et du récit, Maupassant fait ressortir le contraste entre les actes de son personnage, moralement blâmables, et les discours par lesquels il les rend admissibles à ses propres yeux. Il annonce déjà là les mécanismes de la « mauvaise foi » que Sartre, au XX° siècle s’emploiera à étudier.

UN HOMME ENTRETENU

Un homme entretenu Les deux derniers paragraphes accélèrent le rythme des cadeaux, tout en continuant à les minimiser, puisque les louis sont, à présent, qualifiés de « jaunets », terme d’argot péjoratif, par métonymie, qui semble leur ôter de leur valeur. Parallèlement le don de l’argent finit par ressembler à un jeu de cache-cache, avec des endroits de plus en plus insolites : « dans une de ses poches, un jour même dans sa bottine, et un autre jour dans la boîte de sa montre ». Tout perdons ainsi le compte de l’argent prêté, le héros, perdant, lui, en même temps, les quelques scrupules qui lui restaient : « il finit par ne plus s’irriter outre mesure ». On est bien loin de sa colère initiale !

Il ne renonce pourtant pas au masque de bonne conscience propre à justifier son acceptation. Maupassant le traduit à travers le choix des connecteurs logiques qui restituent les étapes de son raisonnement. Il était, dans un premier temps, décidé à rembourser. Intervient alors la conjonction « or », qui introduit la seconde étape du raisonnement, « il finit par ne plus s »irriter ». Mais cette proposition se trouve précédée par  »comme », subordonnée qui rejette la faute sur Clotilde. Elle se trouve, en effet, nettement accusée par le lexique péjoratif : « sa rage pour les excursions nocturnes dans tous les lieux suspects de Paris ». Ce serait alors la femme qui serait la corruptrice de l’homme honorable qu’est Duroy !
Le dernier paragraphe du passage, discours rapporté indirect libre, sonne alors comme la conclusion de ce raisonnement, en réitérant l’alibi : « Puisqu’elle avait des envies qu’il ne pouvait pas satisfaire dans le moment ». Le choix de la modalité interro-négative dans cette question rhétorique prouve qu’il s’agit bien de se trouver des excuses, en se donnant même le rôle de l’amant généreux tout dévoué pour se plier aux désirs de la femme aimée : « n’était-il pas naturel qu’elle les payât plutôt que de s’en priver ? » A travers ce qui ressemble aussi, de la part de Maupassant, à une prise à témoin de son lecteur, nous nous trouvons transformé en juge, à la compréhension duquel le héros fait appel.

=== La situation, inacceptable et honteuse du début, s’est donc transformée en une habitude jugée normale et moralement admissible.

CONCLUSION

La Belle-Epoque  Cet extrait met en évidence le rôle joué par l’argent, déjà annoncé dans l’incipit, à la fois dans l’intrigue du roman, dans l’évolution psychologique du héros, et dans la société où il se meut, celle de la Belle-Epoque.
La précision des chiffres, les calculs auxquels se livre Georges Duroy, rattache le roman au courant réaliste, qui entend peindre dans toute leur vérité les réalités les plus ordinaires. Mais l’importance accordée à la dimension animale de l’homme, avec la nourriture, première exigence de la survie, rappelle, elle, la théorie naturaliste, même si Maupassant se défend d’appartenir à ce courant littéraire. En fait, cette place est surtout à relier à une époque qui s’enivre de plaisirs, qui, tous, exigent de l’argent.

C’est aussi dans ce passage que le héros devient véritablement ce que le titre du roman, son surnom, annonce, « Bel-Ami ». Les réticences de sa conscience à l’idée de recevoir de l’argent d’une femme ne durent guère. Ce surnom devient donc son essence même, celle d’un « homme à femmes », et qui en vit !


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