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Archive pour le 26 avril, 2011


Joyce, « Pénible incident » in « Gens de Dublin » – Lecture analytique : l’épilogue

26 avril, 2011
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L’épilogue

(pp. 141-142 de « Quand il fut arrivé… » jusqu’à la fin.)

Joyce,  « Pénible incident », ou, selon les traductions, « Un cas douloureux », est la onzième nouvelle du recueil Gens de Dublin, publié en 1914 à Londres, mais achevé en 1907. Écrit alors que Joyce réside en Italie, le recueil nous ramène sur la terre d’origine de l’auteur, l’Irlande et sa capitale, Dublin. Cette nouvelle restitue la vie d’un Dublinois bien ordinaire, que l’incipit va nous présenter.  Mais un événement est venu perturber le cours régulier de la vie de M. Duffy, sa rencontre avec Mme Sinico, mais cette relation est vite interrompue par un geste audacieux de celle-ci.
Intervient alors une ellipse narrative : 
« Quatre ans s’écoulèrent ». Le héros a repris sa vie paisible, qui va à nouveau être interrompue par un article du journal qui lui révèle le suicide de Mme Sinico, devenue alcoolique, en traversant les rails du tramway. Cette lecture déclenche d’abord une violente colère chez le personnage, puis un revirement intervient. Le personnage retourne alors à Phoenix Park, en proie à de douloureuses réflexions.
Cet épilogue constitue-t-il une « chute », comme cela devrait être le cas dans une nouvelle? Traduit-il une évolution chez le héros ?   

LE RÔLE DU DÉCOR

         Toute la scène est vue à travers les yeux de M. Duffy, c’est-à-dire en focalisation interne, faisant ainsi écho à l’incipit. 

   Dublin, la vilel vue de Magazine Hill _ Jospeh Tudor  L’errance du personnage le conduit dans un lieu de mémoire, celui de sa rupture avec Mme Sinico, comme en un ultime pèlerinage, Phoenix Park dont est ici cité un des sites, « Magazine Hill ». De ce lieu surélevé, il peut alors avoir une vue générale sur les alentours, écho en réalité d’une vue générale sur sa propre vie. 

Le lieu est à l’écart de la ville, mais, tandis qu’au début de la nouvelle, Dublin était rejeté, la cité apparaît ici beaucoup plus chaleureuse : « [s]es lumières brillaient rouges et hospitalières dans la nuit froide ». La rivière est également mentionnée, «  du regard [il la] suivit », et le lecteur ne peut que penser au symbolisme traditionnel de l’eau qui coule, image de la fuite du temps qui emporte tout, comme ici il a emporté la relation entre M. Duffy et Mme Sinico, et Mme Sinico elle-même.

 La gare de Kingsbridge La dernière allusion à un lieu précis est celle à la « gare de Kingsbridge », une des deux gares de Dublin ouverte en 1846, avec son « train de marchandises ». C’est un nouvel écho à l’événement qu’il vient d’apprendre, le suicide de Mme Sinico, puisque le train semble « lui bourdonner aux oreilles répétant les syllabes du nom de Mme Sinico ». 

      On notera le mouvement du regard de M. Duffy, plus révélateur en anglais. « He looked along », il suit d’abord du regard le fil de la rivière, comme si elle ouvrait un espoir, ou, du moins, une perspective. En revanche, « He looked down », « son regard descendit la pente », comme pour traduire un abaissement au plus bas niveau. Or, en abaissant ce regard, ce qu’il découvre le ramène au niveau du corps, du désir physique le plus vulgaire : « des formes humaines étendues ». Face à elles, on constate l’expression pleine de mépris pour ce que l’amour physique a de plus ordinaire, la prostitution : « Ces amours furtives et vénales ». La reprise par « les créatures vautrées au bas du mur » les rabaisse même à une qualification quasi animale. 

=== Le lieu choisi pour l’épilogue forme donc un écho à l’incipit, mais pour souligner une opposition : l’incipit mettait l’accent sur le domaine même de M. Duffy, sur un lieu sécurisant car construit à son image, tandis que cet excipit choisit un cadre extérieur, qui contraint le personnage à envisager sa propre existence par rapport à celle d’autrui.

  UNE DOULOUREUSE INTROSPECTION 

La « halte » qu’effectue M. Duffy au « sommet du Magazine Hill » constitue à la fois un repos dans sa longue errance et un temps de bilan face à l’épreuve subie : or ce bilan va conduire à une douloureuse remise en cause, entre regrets et remords. 

La tombe de James Joyce Ce sont d’abord les regrets qui ressortent. On observe, en effet, un contraste entre son mépris pour les couples enlacés et le sentiment qu’ils font naître en lui : le « désespoir ». Ils le renvoient, en effet, aux limites de sa propre nature, Joyce retrouvant ici le naturalisme d’un Zola : l’homme n’échappe pas à sa nature, et celle de M. Duffy est l’incapacité de jouir : « il avait été proscrit du festin de la vie », amère réplique au texte biblique « L’excellence de l’esprit est un perpétuel festin » (« Proverbes ») ou au philosophe Épictète : « Souviens-toi que tu dois te comporter dans la vie comme dans un festin. (Manuel, XV ; début du IIe s.) ou bien souvenir de V. Hugo, Odes et ballades, V, « aux rois de l’Europe » : « Ô rois, comme un festin s’écoule votre vie ». Ainsi, face aux êtres qui unissent leurs corps librement, Duffy éprouve un regret profond de ce qu’il est, et dont il ne se sent pas responsable : « exaspéré par la droiture même de son existence ». Lui qui s’était cru supérieur à l’humanité ordinaire se sent à présent amputé d’une part de ce qui fait l’homme 

Mais ces premiers regrets vont évoluer en remords, avec le sentiment d’une faute commise envers Mme Sinico. L’accusation qu’il se lance est sévère, renforcée par le double rythme binaire et le lexique fortement péjoratif : « il lui avait refusé la vie et le bonheur », « il l’avait vouée à l’ignominie, à une mort honteuse ». La violence de ses remords va se traduire par une forme d’hallucination, qui le conduit à voir en un « train de marchandises » « un ver à la tête de feu [qui] ondule à travers les ténèbres », image personnifiant le remords qui le ronge et le brûle. 

M. Duffy prend aussi conscience de la solitude. Certes, la solitude n’est pas un fait nouveau pour M. Duffy : l’incipit qui présentait son domicile la révélait déjà. Alors qu’apporte de nouveau l’épilogue ? Par rapport aux couples entrevus, le personnage ne se contente pas d’un simple regard, ni d’un simple rejet. Par la focalisation interne, nous découvrons que M. Duffy interprète la pensée de ces couples : « il savait que les créatures […] désiraient qu’il s’en allât. » Il éprouve donc à son tour, brutalement dans une brève proposition, le sentiment d’exclusion que, jusqu’alors il réservait lui-même aux autres : « Personne ne voulait de lui ». Ainsi on notera la récurrence de son sentiment d’exclusion, mais avec un changement temporel qui en fait un état permanent, irrémédiable : « il était proscrit du festin de la vie ».

 Par rapport à Mme Sinico, M. Duffy vit une hallucination, puisque le souvenir de Mme Sinico est comme inséré en lui, se confondant avec le rythme de sa propre respiration : « le halètement poussif de la locomotive continuait à lui bourdonner aux oreilles répétant les syllabes du nom de Mme Sinico », « le rythme de la locomotive lui martelant toujours les oreilles ». On notera qu’à aucun moment – sauf dans le journal qui annonce sa mort – n’est prononcé le prénom de cette femme, Emilie (diminutif du prénom Emma, faut-il y voir une allusion à Emma Bovary, à laquelle elle ressemble beaucoup par l’échec de son mariage), pas même par le personnage au moment où il pense à sa mort, comme si sa seule existence était celle d’épouse mal mariée. 

Cependant, alors même qu’elle a envahi tout son être, il va commencer à l’éliminer, la tuant ainsi une seconde fois, dans sa mémoire. Déjà, en rappelant son souvenir, il avait introduit un doute : « Un être humain avait paru l’aimer ». Première preuve d’un pessimisme fondamental, à l’image de celui qu’il a pris pour maître, Nietzsche. À la fin de l’extrait, ce doute s’exprime plus fortement : « Il commença à douter de ce que lui rappelait sa mémoire ». Il ne lui reste plus qu’à nier cette femme, ce que vont traduire les trois négations qui suivent, avec des propositions de plus en plus courtes : « Il ne la sentait plus près de lui dans l’obscurité, sa voix ne résonnait plus à son oreille. […] Il n’entendit rien. » Ainsi plus rien n’existe que le seul personnage, avec autour de lui un « silence » qui rappelle celui de la rupture, avec la reprise insistante, comme pour se rassurer lui-même : « La nuit était silencieuse. […] tout à fait silencieuse ». La nouvelle se termine donc sur l’adjectif emblématique du recueil : « seul ». Mais le narrateur précise : « Il sentit qu’il était seul ».

=== Le personnage a donc vécu une transformation : il a pris conscience, et une conscience douloureuse, de sa solitude, qu’il va devoir à présent pleinement assumer.

 CONCLUSION  

Le personnage de Duffy a, en fait, vécu un double dilemme.
D’abord, l
ors de sa relation avec Mme Sinico, comment concilier son propre refus de toute émotion avec la force émotionnelle de la « passion » qu’elle-même exprimait ? Il y avait alors échappé par la rupture, forme de fuite. 

Ensuite, lors de la nouvelle de sa mort, devait-il se sentir trahi par l’alcoolisme et le suicide, qui rabaissait cette femme à laquelle il avait accordé une importance particulière, ou coupable de lui avoir refusé l’amour qu’elle demandait ? À nouveau, il y échappe en l’effaçant de sa mémoire. 

Tout se passe donc comme si les normes conventionnelles à laquelle son éducation avait soumis M. Duffy, même après qu’il les eut rejetées, étaient assez fortes pour marquer à jamais ses choix. Cependant la nouvelle illustre, dans son épilogue, l’idée que Joyce se faisait d’une « épiphanie », moment où le personnage a une sorte d’illumination, en faisant une découverte sur lui-même
Des Dublinois sur Westmorelan Street Joyce trace ainsi un portrait sévère de son Dublinois, produit de sa ville et d’une société que l’écrivain juge profondément aliénée et qu’il a lui-même choisi de fuir. Voici ce qu’il disait de son recueil, en présentant son manuscrit à un éditeur : 
 « Ce livre n’est pas un recueil d’impressions touristiques, mais une tentative pour représenter certains aspects véridiques de la vie dans une des capitales d’Europe ». Plus près de sa véritable intention avec Les gens de Dublin, il a écrit à un ami : « C’est un chapitre de l’histoire morale de l’Irlande. Comme cela, le peuple irlandais pourra une fois au moins bien se regarder dans le beau miroir que j’ai préparé pour lui ».  

Joyce, « Pénible incident » in « Gens de Dublin » – Lecture analytique : la rupture

26 avril, 2011
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La rupture

(pp. 135-136 de « Il allait… » à « … sa musique. »)

Joyce,  « Pénible incident », ou, selon les traductions, « Un cas douloureux », est la onzième nouvelle du recueil Gens de Dublin, publié en 1914 à Londres, mais achevé en 1907. Écrit alors que Joyce réside en Italie, le recueil nous ramène sur la terre d’origine de l’auteur, l’Irlande et sa capitale, Dublin. Cette nouvelle restitue la vie d’un Dublinois bien ordinaire, que l’incipit va nous présenter.  Mais un événement est venu perturber le cours régulier de la vie de M. Duffy, sa rencontre avec Mme Sinico, lors d’une soirée à l’opéra. Après plusieurs rendez-vous à l’extérieur, leur relation devient plus intime car leurs goûts communs les rapprochent. Comment le lien sentimental entre les deux protagonistes évolue-t-il ? 

LA COMMUNION DES ÂMES 

Le cadre spatio-temporel va jouer un rôle dans l’évolution de leur relation. Après les promenades dans Dublin, en effet, M. Duffy, gêné par « ces façons clandestines » (p. 134), a obtenu d’être reçu chez Mme Sinico, avec laquelle il partage sa « vie intellectuelle », dans un lieu plus intime : « son petit cottage des environs de Dublin ». La première phrase de l’extrait souligne la fréquence de leur rencontre, par le chiasme en anglais que la traduction ne restitue pas : « He went often to her little cottage outside Dublin; often they spent their evenings alone. » Ces soirées se passent dans un lieu clos, la « chambre tranquille [en anglais « discreet »] et obscure », comme protégé du monde extérieur, comme le révèle le rappel de « leur isolement ». Dans le second paragraphe de l’extrait, est même employé le terme « confessionnal », qui apporte à cette relation une connotation religieuse.

Pour accentuer cette intimité, on notera aussi le faible éclairage : « Maintes fois elle laissait l’obscurité les envahir, évitant d’allumer la lampe ».

=== Ainsi le cadre se prête à une communion paisible des âmes

Leur intimité se renforce graduellement, comme si ce cadre influait sur leur caractère : « leurs pensées se mêlant, ils abordèrent des sujets moins impersonnels », « La chambre tranquille et obscure, et leur isolement, la musique qui leur vibrait encore aux oreilles les unissaient ». Ainsi l’un et l’autre évoluent.

Pour M. Duffy, le commentaire du narrateur, fondé sur une comparaison (« La société de Mme Sinico était à M. Duffy ce que la chaleur du sol est à une plante exotique »), révèle l’épanouissement du personnage à travers cette relation qui semble correspondre à sa nature profonde. N’avait-il pas déjà chez lui toute l’œuvre de Wordsworth ? N’avait-il pas aussi un goût prononcé pour l’opéra ? Grâce à elle, il accède au monde des sentiments et touche à une forme d’idéal, évolution traduite par le rythme ternaire : « Cet accord exaltait l’homme, arrondissait les angles de son caractère, communiquait de l’émotion à sa vie mentale ». 

Cependant, il reste totalement centré sur lui-même, comme le révèle une sorte de narcissisme ( « il se surprenait à écouter le son de sa propre voix » ), et dans sa réflexion il va jusqu’à s’identifier à un « ange » : « Il eut l’intuition qu’aux yeux de Mme Sinico il assumerait { en anglais « ascend ») la stature d’un ange ». Il vit donc leur relation de façon totalement platonique, excluant toute dimension sexuelle, son amie étant « l’âme-sœur » du Banquet de Platon. Cela explique le discours qu’il tient, contredisant ce qu’il est en train de vivre, prononcé d’une « étrange voix impersonnelle », comme en une sorte de dédoublement intérieur. Tandis qu’il vit, en effet, cette union, il met en avant « la solitude incurable de l’âme », autre thème particulièrement romantique exprimant l’impossibilité d’atteindre cet idéal de fusion parfaite. Mais, rapporté au discours direct, l’aphorisme, « Nous ne pouvons pas nous livrer, […] nous n’appartenons qu’à nous-mêmes », révèle en fait une peur d’autrui, du désordre qu’autrui pourrait apporter en perturbant sa vie intérieure, en remettant en cause ses convictions et ses certitudes.   

Une image de Mme Sinico Le comportement de Mme Sinico est en opposition à celui de M. Duffy comme le souligne la conjonction « tandis que », à la fois parallélisme dans l’évolution, mais les différenciant : « la nature ardente de Mme Sinico s’attachait de plus en plus à son compagnon ». L’adjectif « ardente » (en anglais « fervent ») la dote d’une passion brûlante dont M. Duffy est lui-même dépourvu et que va confirmer la présentation de son geste : « elle avait manifesté tous les signes d’une surexcitation intense », elle « lui saisit la main avec passion ». Or ce geste introduit dans la relation qu’elle entretient avec M. Duffy une connotation physique, que celui-ci excluait totalement.

=== Le premier paragraphe de l’extrait partait d’une relation habituelle, quasi routinière, avec l’emploi de l’imparfait ou l’adverbe « souvent », mais il finit sur un événement perturbateur, signalé par l’indice temporel, « un soir », et le passage au passé simple.

  LA RUPTURE          

Le second paragraphe marque un changement de cadre très net, avec un rejet du lieu clos : « l’atmosphère de leur confessionnal désormais profané ». La formule révèle pleinement la faute de Mme Sinico, qui a introduit une dimension physique dans une relation que M. Duffy voulait épurée. Mais son nom ne débute-t-il pas par « sin », signifiant « péché » en anglais ? Faut-il y voir un pur hasard, quand on sait l’importance qu’attache Joyce au choix des noms de ses personnages ? 

 Phoenix Park en automne La rupture se déroule donc dans un lieu extérieur, l’après-midi et non plus le soir, puisqu’ils se donnent rendez-vous « dans une petite pâtisserie à côté de la grille du parc », dans lequel ils vont ensuite se rendre. On retrouve alors le décor de la ville, puisqu’il s’agit de Phoenix Park, auprès duquel se trouve le faubourg de Chapelizod où réside M. Duffy. On notera la durée de cette scène, signalée par le verbe « arpentèrent » et l’indice temporel, « pendant près de trois heures », mais nous n’en connaîtront pas le détail, la rupture se trouvant seulement résumée. Le lecteur prêtera à peine attention à la mention du « tramway », qui doit, en toute logique, ramener Mme Sinico chez elle, pourtant ce lieu de la séparation prendra tout son sens lorsqu’il découvrira la façon dont elle va mourir, en franchissant les rails de ce même tramway, comme en un ultime pèlerinage. 

Toute la scène est racontée selon le point de vue de M. Duffy : c’est lui qui réagit, au geste de Mme. Sinico, et c’est à travers ses yeux que nous observons et jugeons le trouble de sa compagne. Sa réaction est immédiate, exprimée dans une phrase brève : « M. Duffy fut extrêmement surpris ». Le geste de Mme Sinico le ramène brusquement à la réalité qu’il avait oubliée : les êtres humains ne sont pas de purs esprits, ils ont un corps et celui-ci ressent des désirs. Ainsi celle-ci le ramène à une dimension humaine banale, et sa relation n’est plus alors que les prémices d’un adultère tout aussi banal, d’où sa désillusion : « La façon dont elle interprétait ses paroles le déçut ». 

Tous les actes qui suivent traduisent sa colère, et c’est lui qui prend l’initiative de leur rupture, même si la formule « ils convinrent » suggère l’accord de Mme Sinico. Mais avait-elle vraiment le choix ? En fait, la décision lui appartient, à la fois une façon de la punir d’avoir brisé son idéal et une peur du désordre qu’elle pourrait introduire dans sa vie. Rompre est fuir ce désordre, comme le sous-entend l’aphorisme rapporté directement : « tout lien, disait-il, vous lie à l’affliction », en anglais : « every bond […] is a bond to sorrow ». 

De son côté, Mme. Sinico apparaît totalement soumise aux volontés de M. Duffy, lui renvoyant « ses livres et sa musique », c’est-à-dire ce qui les avait unis, tout comme deux amants, lors de leur rupture, se renvoient leurs lettres. Cependant, tout son être refuse cette rupture, comme le révèle sa réaction physique, « elle se mit à trembler si violemment », mais cela n’attendrit en rien son compagnon, puisque c’est bien lui qui définit cette réaction par le terme « crise », comme s’il s’agissait d’une forme de folie.   

=== Le récit est allé très vite : en 2 pages recto-verso la relation sentimentale naît, se construit, et se dénoue. Elle n’apparaît donc que comme une sorte de parenthèse dans la vie des deux personnages

CONCLUSION 

Cet extrait fait apparaître le contraste entre les deux personnages un temps rapprochés. Leur rupture s’explique par le contexte dans lequel ils ont baigné, une imprégnation romantique jointe à un enseignement religieux. Dans ces deux cas, en effet, est posée une séparation entre le corps, part matérielle de l’homme, jugé impur, et l’âme, force spirituelle seule digne d’être entretenue. Or, si Mme Sinico ne voit par de dichotomie entre ces deux parts, et laisse s’exprimer son désir d’une union totale, M. Duffy, lui, a choisi de consacrer sa vie au culte de son seul esprit. 

En même temps cet extrait met en place un thème que l’on retrouve dans toutes les nouvelles de Gens de Dublin, « le silence ». Tout comme Mme Sinico, contrainte à un geste accompli en « silence » face aux discours de M. Duffy, celui-ci ne trouve plus rien à lui dire dans les ultimes instants de leur rupture. Se confirme ainsi ce que l’extrait nommait « la solitude incurable de l’âme » : les personnages sont comme paralysés, enfermés dans leur vie étroite ; ils veulent atteindre un idéal qu’ils pressentent, mais n’y parviennent pas, par conformisme moral.   

 

 

Joyce, « Pénible incident » in « Gens de Dublin » – Lecture analytique : l’incipit

26 avril, 2011
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L’incipit

(p. 131, jusqu’à « … pour écrire »)

« Pénible incident » (ou, selon les traductions, « Un cas douloureux ») est la onzième nouvelle du recueil Gens de Dublin, publié en 1914 à Londres, mais achevé en 1907. Écrit alors que Joyce réside en Italie, le recueil nous ramène sur la terre d’origine de l’auteur, l’Irlande et sa capitale, Dublin. Cette nouvelle restitue la vie d’un Dublinois bien ordinaire, que l’incipit va nous présenter. 

Joyce,  L’incipit, rapide dans une nouvelle vue sa brièveté, n’en a pas moins un double rôle : informer le lecteur pour lui permettre d’entrer dans le récit, le séduire, en retenant son attention. Celui-ci répond-il à cette double fonction ? 

LE CADRE SPATIAL 

 Vue de Chapelizod Si l’on observe la structure de la description, on constate qu’elle procède du plus général au plus précis. Est d’abord mentionnée, en effet, la situation géographique : « Chapelizod », un des faubourgs de Dublin. Puis vient la situation du domicile lui-même, décrit dans son environnement : une « vieille maison obscure », et ce qu’il voit « de ses fenêtres ». La description passe ensuite au mobilier, d’abord par une vue globale de la pièce, puis en citant le détail des meubles, enfin les objets plus précis qui composent le décor : « le linge » du lit, la « petite glace », la « lampe ». Enfin intervient un gros-plan sur la bibliothèque, avec l’évocation précise des livres, et, dans la continuité, du « pupitre ». 

=== Cette description, minutieusement construite, répond parfaitement aux exigences du réalisme en situant le personnage dans son décor, dont les moindres détails sont restitués. Pourtant, on peut s’interroger sur sa fonction réelle, puisqu’on ne l’y verra pas vraiment vivre

Dans l’élaboration de cette description, on observe également une évolution du point de vue narratifLe texte débute avec une focalisation omnisciente, comme le révèle l’explication de son choix de lieu de vie dans la 1ère phrase : « parce qu’il désirait … ». Le narrateur semble avoir une connaissance parfaite de son personnage. L’on observe ensuite une évolution : le narrateur se confond avec le personnage, dont il adopte le « regard », et à qui il semble déléguer la parole : « Il avait acheté lui-même… ». Mais l’essentiel du texte montre un retrait du narrateur, notamment à travers les choix verbaux : répétition  d’ « il y avait », recours à la voix passive (« avait été aménagée », « était suspendue », « étaient rangés », « était posé ») ou verbe pronominal, tel « s’alignait ». 

=== Ces points de vue jouent ainsi un double rôle. D’abord, il s’agit d’attirer l’attention sur le personnage principal, de montrer que c’est son point de vue qui va donner sens à la nouvelle. Ensuite cela donne un ton impersonnel à la description : le héros semble moins intéressant que son cadre de vie, il semble presque dépourvu d’humanité. 

LE PORTRAIT DU PERSONNAGE 

Mais il convient de ne pas oublier que ce cadre a été choisi par le personnage : il est donc révélateur de sa personnalité et de son mode de vie. 

        C’est sur la solitude que s’ouvre l’incipit, car la 1ère phrase révèle une forme de misanthropie du personnage, à travers son rejet de Dublin, et de sa citoyenneté dublinoise : « il désirait demeurer le plus loin possible de la ville dont il était citoyen ». Déjà cela le marginalise, à une époque où l’action politique contre l’Angleterre est à son apogée et où beaucoup de ses concitoyens s’engagent.  De plus, son jugement sur les « autres faubourgs de Dublin », est très méprisant, à travers trois adjectifs : « misérables » révèle son mépris pour le petit peuple, dont il entend se distinguer, « modernes » traduit une volonté de rester ancré dans les valeurs traditionnelles, le rejet du progrès et des changements qu’il peut apporter, « prétentieux » va dans le même sens, avec un refus de l’étalement des richesses propre à des parvenus. 

D’ailleurs même dans « Chapelizod » sa maison est à l’écart. Cependant l’on notera le contraste entre les deux vues : d’un côté, on a « une distillerie désaffectée », représentative de l’image traditionnelle de l’Irlande, terre qui produit la bière et le whisky. Mais le lieu est abandonné, et le regard y est « plongea[nt] », comme une descente dans les bas-fonds d’une ville.
Vue de la LIffey D’un autre côté, on voit « la rivière peu profonde » : il s’agit de la Liffey, rivière qui traverse Dublin. Mais la le regard « remontait le long », comme dans la quête d’un horizon à travers cette touche de nature, image romantique dans ce décor plutôt sinistre. 

Une cellule monastique Le décor montre un mode de vie proche de l »ascèse. On constate, en effet, la modestie de l’appartement, puisque tout luxe est refusé : il n’y a ni « tapis », ni « tableaux », ni bibelot. Les seuls objets évoqués sont utilitaires. De même, les matériaux sont quasiment bruts : il n’y a pas de vernis, de tissu, rien qui puisse suggérer le confort ou la douceur, à l’exception de la cheminée, mais elle aussi essentiellement utilitaire. On observe le terme « fer », employé deux fois, la mention deux fois aussi du « bois blanc », les « chaises cannées ».  Les tons sont surtout le noir et le blanc, la seule touche de couleur étant le « rouge » de la couverture. Parallèlement, le gros plan met l’accent sur la vie intellectuelle, avec l’insistance sur la « bibliothèque » et le « pupitre » qui semble attendre l’écrivain, dont on imagine la vie quasi monastique.

Une blibliothèque rangée De cette description du lieu se dégage l’image d’un homme qui souhaite que rien ne vienne perturber son existence bien réglée, selon un ordre moral strict. Les formes géométriques, et l’ordre parfait de la pièce, où chaque élément est à sa place, révèlent, en effet, un esprit d’ordre, comme les « cases » du « pupitre », ou le rangement des livres, plutôt étrange puisqu’il renvoie à leur « format » et non à un ordre alphabétique…, montrant donc le souci prudent d’équilibrer leur poids sur les « étagères ». De même, on note le souci de protection que révèlent le « garde-feu » et les « chenets » pour soutenir les bûches dans le foyer. 

En revanche, le choix des livres traduit un contraste. Pour le premier, « un Wordswoth complet », il s’agit de l’œuvre d’un des plus grands poètes romantiques anglais, ouvrage surprenant chez cet homme d’ordre. Porterait-il en lui une aspiration à un monde idéal ? Ou bien se reconnaît-il dans l’idée romantique de la supériorité du poète sur l’homme ordinaire ?  Le second mentionné, « un exemplaire du Maynooth catechism », révèle l’éducation religieuse du personnage, auquel d’ailleurs son nom fait référence, donc une forme de rigueur morale et de conformisme. De plus Joyce lui donne le nom d’un personnage ayant réellement existé, James Duffy (1809-1871), un éditeur dublinois qui publia de nombreux ouvrages catholiques dans des éditions à bas prix, (publiés après le Maynooth catechism cependant) mais aussi des textes politiques ou appartenant à la littérature traditionnelle irlandaise. 

=== Cette pièce, ayant tout de la cellule du moine, rapproche le héros d’un personnage, l’ermite, retiré dans la solitude et vivant une vie ascétique, toute entière tournée vers le développement d’un idéal de spiritualité élevé.

 CONCLUSION 

À travers cette description, Joyce met en place l’image d’un personnage solitaire, vivant replié sur lui-même, dans une solitude un peu orgueilleuse, car on l’imagine satisfait de la vie réglée qu’il mène, l’ordre extérieur étant le reflet de sa rigueur psychologique. Cela va se confirmer au fil du texte : « M. Duffy abhorrait tout indice extérieur de désordre mental ou physique » (p. 132), «  sa chambre témoignait toujours de son esprit d’ordre » (p. 136). 

Cet incipit semble inscrire la nouvelle dans le registre réaliste, beaucoup de romans réalistes débutant ainsi par une description détaillée des lieux (cf. Balzac, Stendhal, Flaubert…). Cependant bien des éléments nous manquent : nous ne savons pas son âge précis – on ne l’apprendra que par déduction, Mme Sinico mourant à « quarante-trois ans », quatre ans après leur rencontre, où il la jugeait avoir « un ou deux ans de moins que lui » : il a donc environ quarante ans –, nous ne savons rien de sa famille, de son milieu social, de ses études, de sa jeunesse… Il s’agit donc plutôt d’une « parodie » de réalisme, d’autant plus qu’à aucun moment cette pièce ne jouera le moindre rôle dans l’intrigue. Nous ne la retrouverons mentionnée qu’après la rupture avec Mme Sinico, comme pour nous permettre de mesurer l’évolution du personnage, à travers les nouveaux ouvrages de Nietzsche et la phrase écrite citée [ cf. p. 136]. Le texte est donc plus proche du symbolisme que du réalisme

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