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Archive pour le 27 décembre, 2012


Nicolas Machiavel, « Le Prince », chapitre VIII, 1513 – Corpus : Le modèle social humaniste à la Renaissance

27 décembre, 2012
Essai, La Renaissance | Commentaires fermés

Machiavel, Le Prince, ch. VIII, 1513

Chercher sur quels principes l’humanisme de la Renaissance fonde son modèle social conduit tout naturellement à réfléchir au système politique qui régit cette société. C’est ce à quoi s’emploie Machiavel dans son oeuvre principale, Le Prince.   

Nicolas Machiavel, Nicolas Machiavel naît en 1469 à Florence (Italie) dans une famille noble. Il participe à la vie politique de sa cité, et dès 1498, il devient « secrétaire » de la république de Florence. Il se trouve alors chargé de nombreuses missions diplomatiques en Italie et à l’étranger. Après le retour des Médicis à Florence, en 1512, il se trouve écarté du pouvoir, et exilé. C’est alors qu’il rédige Le Prince, qu’il dédie à Laurent de Médicis, dans l’espoir d’un retour en grâce, qu’il n’obtiendra pas. Il pourra cependant rentrer à Florence en 1514, où il se consacrera à l’écriture  jusqu’à sa mort en 1527. Son essai ne sera publié qu’en 1532, à titre posthume, mais il sera mis à l’index en 1559, censure entérinée en Italie en 1564 à l’issue du Concile de Trente. 

frontispicemachiavel-95x150 dans La RenaissanceCet essai philosophique débute par une respectueuse dédicace : « Il ne faut pas que l’on m’impute à présomption, moi un homme de basse condition, d’oser donner des règles de conduite à ceux qui gouvernent. Mais comme ceux-ci ont à considérer des montagnes se placent dans la plaine, et sur des lieux élevés lorsqu’ils veulent considérer une plaine, de même, je pense qu’il faut être prince pour bien connaître la nature et le caractère des peuples, et être du peuple pour bien connaître les princes. » L’ouvrage comporte vingt-six chapitres, dont le titre résume l’idée générale. Le premier est une introduction, qui présente les deux principales formes de pouvoir : la république et la monarchie, c’est-à-dire le « principat », comme on le disait à cette époque. C’est à lui seul que va se consacrer l’essai. Des chapitres II à XI, Machiavel passe en revue les différentes formes de principat, en se posant deux questions essentielles : comment accéder au pouvoir, et comment maintenir son royaume ?  fichier doc Machiavel, « Le Prince », VIII  Puis trois chapitres posent la question des armes et de l’armement. Sont ensuite développées, des chapitres XV à XXIII, les qualités et les attitudes des princes, et l’analyse du caractère des hommes qu’ils ont à gouverner. Machiavel définit ainsi la notion de « vertu » comme un équilibre à maintenir entre les qualités morales et la nécessité de conserver son pouvoir : « un prince voulant maintenir son état est souvent forcé de ne pas être bon. ». Enfin les trois derniers chapitres forment une conclusion qui s’attache à la situation politique de l’Italie, les conseils donnés au « prince » visant à libérer et à réunifier ce pays.

Est-il possible de justifier une tyrannie ?

L’ACCESSION AU POUVOIR

Machiavel, dans son essai, ne s’occupe pas de la monarchie héréditaire. Ce qui l’intéresse est la situation en Italie : des cités qui fondent des principautés, se créent, mais aussi luttent entre elles et disparaissent. D’où la question posée sur l’accession au pouvoir par la force, avec une réponse fondée sur une opposition : d’abord une dénonciation de la violence, puis son acceptation.

Le titre du chapitre, « De ceux qui par scélératesse sont parvenus à la principauté », révèle l’intention première de Machiavel, blâmer la violence, d’où la force du terme « scélératesse » pour la condamner moralement.
agathocles-150x74Cela est confirmé par l’exemple d’Agathocle, qui nous rappelle l’habitude de la Renaissance de prendre des modèles anciens comme base de la réflexion. Ici  Machiavel recule dans l’antiquité grecque pour évoquer (cf. note) le pouvoir de ce tyran de Syracuse, conquis par la force en 304 av. J.-C. et conservé jusqu’à sa mort en 289.
Le redoublement hyperbolique, « d’infinies trahisons et cruautés » (l. 2), souligne ce blâme, de même que l’incise, aux lignes 6-7, qui, en prenant du recul sur le reste de la réflexion, assimile clairement la « cruauté » au « mal ».

Mais ce blâme reste théorique, sur le plan d’une morale absolue, puisque le reste de l’analyse change d’optique en acceptant la violence. Machiavel se place, lui, sur le plan d’une morale pragmatique, liée à l’action en parlant de « cruauté bien ou mal employée » (l. 5-6). Il admet ainsi la possibilité d’une « bonne cruauté ». Laquelle ? Celle qui s’exerce seulement une fois, par nécessité de sa sûreté, et puis ne se continue pas ». Il ne s’agit donc pas d’une « cruauté » ancrée dans le caractère, mais seulement d’un moyen pour fonder un pouvoir fort, en triomphant d’éventuels adversaires.

C’est pourquoi Machiavel en arrive à conseiller la « cruauté », de façon insistante,  comme le montre l’emploi de la modalité injonctive, il « doit » (l. 13), « il faut » (l. 19), ou la récurrence de l’adjectif « toutes » : « toutes les cruautés qu’il lui est besoin de faire et toutes les pratiquer d’un coup » (l. 13-14). Enfin, il justifie cet usage de la violence en le fondant sur une observation psychologique de la réaction des sujets, avec un parallélisme : « « faire tout le mal ensemble afin que moins longtemps le goûtant, il semble moins amer » (l. 19-20).

Machiavel inverse donc l’approche traditionnelle de la morale, qui considère généralement que « quand une cause est bonne (morale), elle produit de bons effets (moraux) ». Pour Machiavel, au contraire : « quand les effets sont bons (moraux), la cause est moralement acceptable ». tel est le sens de la phrase devenue fameuse : « La fin justifie les moyens », c’est-à-dire qu’un objectif moral donne une valeur morale aux moyens mis en oeuvre pour l’atteindre, même lorsque ceux-ci sont par eux-mêmes immoraux et blâmables. D’où le fait – qui peut surprendre au premier abord – que Dieu pourra venir en « aide » à ceux qui auront commis ces « cruautés » immorales.

LE MAINTIEN AU POUVOIR

Le Prince, une fois au pouvoir, doit-il user de « cruauté » ? À nouveau Machiavel ne se place pas sur le plan purement moral, mais sur le plan de l’efficacité politique.

Une carte du tarotLa réponse est affirmative, pour qu’il puisse résister à la « fortune ». Une notion est, en effet, apparue au XII° siècle, avec la fin du monde féodal, stable et strictement hiérarchisé, remplacé par une économie marchande, où l’argent joue un plus grand rôle, permettant toutes les ascensions sociales, mais aussi des chutes spectaculaires. Elle s’est ensuite développée au fur et à mesure que se réalisaient les nouvelles découvertes, qui ôtent à l’univers son image invariable. C’est cette conception d’un monde instable, où le destin peut tout changer d’un instant à l’autre, qui fonde le raisonnement de Machiavel : le Prince doit « se maintenir », verbe récurrent dans le texte (l. 4-5, l. 12). Pour cela, il doit tenir compte des circonstances historiques, des dangers multiples « survenant durant les temps adverses » (l. 22), de double nature. Il doit, d’une part, « se défendre d’ennemis extérieurs » (l. 3), donc faire face au « temps troublé de la guerre » (l. 5). D’autre part, il doit se garder des ennemis intérieurs qui peuvent comploter contre lui : « sans que leurs concitoyens conspirassent contre eux » (l. 3). Donc ce que le Prince doit rechercher, c’est d’abord et avant tout une stabilité : « que nul accident de bien ou de mal n’ait à le faire changer » (l. 21-22).

Mais à quelle condition l’obtenir ? Pour Machiavel l’essentiel est de maintenir l’harmonie entre le Prince et son peuple. C’est l’objectif qui justifie l’accession au pouvoir par la « cruauté », alors « bonne » : celle « qui se convertit en profit des sujets le plus qu’on peut » (l. 8). Le terme « profit » recouvre un sens matériel : il s’agit, pour un prince, de développer l’économie du pays pour que tous bénéficient de cette prospérité. A cela s’ajoute un profit que nous pourrions qualifier de psychologique : créer une confiance réciproque entre le Prince et ses sujets . Celui-ci pourra alors « se « fonder sur ses sujets », pour ne plus craindre les complots, et, inversement, ceux-ci vivront dans une sérénité en pouvant se « confier en lui » (l. 12-13).

Cela conduit à un refus nettement formulé. Le prince ne doit pas pratiquer ce que Machiavel définit comme « mauvaise » cruauté : celle qui « croît avec le temps plutôt qu’elle ne s’abaisse » (l. 9-10). Cette cruauté, en effet, révèlerait un caractère foncièrement méchant, ferait vivre ses sujets dans une peur permanente, et le Prince lui-même serait contraint de « tenir toujours le couteau à la main » (l. 17). On note l’importance du futur dans tout ce passage : pour Machiavel, l’échec est certain pour tout Prince qui adopterait ce comportement.

A l’inverse, le prince doit se faire aimer, « rassurer ses sujets », et pour cela, faire « le bien » une fois qu’il a assuré son pouvoir : « les gagner à soi par des bienfaits ». De plus ce « bien » doit être distillé « petit à petit afin qu’on le savoure mieux ». Il convient de créer chez les sujets l’espoir d’un monde toujours meilleur, dans lequel eux-mêmes pourront progresser. Ainsi, si survient une guerre, ces « temps adverses » qui ont ponctué l’histoire des cités italiennes à cette époque, il aura derrière lui son peuple pour l’aider. En revanche, si c’est en un temps de trouble qu’il se met à faire « le bien », il sera trop tard, car son peuple n’y croira pas (l. 23-24). On remarque, à la fin du texte, l’emploi du tutoiement familier, comme si Machiavel s’adressait directement à son destinataire, se tenant familièrement à ses côtés. C’est bien là le rôle qu’il espère jouer aux côtés de Laurent de Médicis !

L’objectif de Machaivel est donc de  permettre au Prince de choisir la meilleure forme de gouvernement possible, en alliant à la fois son propre intérêt et celui de son peuple. En suivant ses conseils, le Prince pourra éviter les complots (nul n’y aura un intérêt, donc il sera difficile de trouver des conjurés), et triompher en cas de guerre car son peuple l’aidera à défendre ce bon pouvoir.

CONCLUSION

Ce texte est didactique : Machiavel veut délivrer un enseignement. D’où sa rigueur argumentative : il part d’un exemple concret emprunté à l’Antiquité, puis il définit les deux formes de cruauté, enfin les développe successivement en en dégageant les inconvénients et les avantages. Cela le conduit à poser les règles d’un bon gouvernement : « D’où il faut noter… ». Une véritable stratégie est proposée au « Prince », sur un ton injonctif, et avec la certitude que c’est la meilleure à suivre.
laurent_de_medicis-par-raphael-121x150On sent le désir de Machiavel de se présenter comme un utile conseiller à Laurent de Médicis, afin qu’il lève la sanction d’exil et le rappelle à ses côtés.

Il en arrive ainsi à soutenir l’emploi de la cruauté. Mais elle n’est pas justifiée par la méchanceté des hommes, par un goût pervers pour le mal, seulement par les nécessités de la vie politique. Il est important, en effet, de ne pas oublier les circonstances historiques en Italie à l’époque de Machiavel : des États faibles, qui naissent et disparaissent aussi vite, des provinces conquises et aussitôt reperdues, sans compter les menaces venues du royaume de France, d’Espagne ou du saint-empire germanique…

Ainsi le « machiavélisme » est une façon de regarder objectivement la réalité historique, et de tenter de donner des conseils pragmatiques, dans lesquels la seule morale est celle de l’objectif à atteindre : un monde plus stable, dont le peuple tire profit. Cet objectif justifie alors des actes en soi immoraux. Mais ce terme « machiavélisme » a évolué : aujourd’hui on l’emploie dans un sens très péjoratif, pour qualifier toute façon d’agir qui, pour réussir à atteindre un but personnel, se permet tout, sans se soucier du bien et du mal.

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