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29
déc 2012
Etienne de La Boétie, « Discours de la servitude volontaire », 1576 – Corpus : Le modèle social humaniste à la Renaissance
Posté dans Essai, La Renaissance par cotentinghislaine à 3:44 | Commentaires fermés

La Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1576

En cherchant comment la pensée européenne humaniste élabore, à la Renaissance, une réflexion sur le modèle social idéal, on est conduit à s’intéresse à l’essai philosophique d’Etienne de La Boétie, écrit en 1549, et publié par Montaigne en 1576, intitulé Discours de la servitude volontaire ou Contr’un.

Etienne de La Boétie, Etienne de La Boétie (1530-1563), d’abord passionné de littérature classique (il écrit des poèmes et traduit plusieurs auteurs latins), entreprend des études de droit  et est admis en 1553 au Parlement de Bordeaux, où il fait, en 1557, la connaissance de Montaigne, dont il devient l’ami. Il meurt très jeune d’une grave maladie. 

Cette œuvre est écrite alors que La Boétie n’a que 18 ans. Ce court essai est un violent réquisitoire contre la tyrannie, dans lequel il pose une question essentielle : « pourquoi obéit-on ? ». Selon lui, un homme ne peut asservir un peuple si ce peuple ne s’asservit pas d’abord lui-même. Bien que la violence soit son moyen spécifique, elle seule ne suffit pas à définir l’État. C’est à cause de la légitimité que la société lui accorde que les crimes sont commis. Il suffirait à l’homme de ne plus vouloir servir pour devenir libre ; « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres ». Ainsi la Boétie tente de comprendre pour quelles raisons l’homme a perdu le désir de retrouver sa liberté. Le Discours a pour but d’expliquer cette soumission, afin d’inciter les hommes à lutter pour s’en libérer : fichier doc Etienne de La Boétie.

Dans ce passage, nous examinerons la relation que La Boétie établit entre le tyran et son peuple.

LE PEUPLE OPPRIMÉ

C’est sur la compassion de La Boétie que s’ouvre le passage, à travers la première partie de l’exclamation : « Pauvres gens misérables […] ! », envers les souffrances qu’il peut observer, d’où un blâme du tyran.

misere_paysans_guerre-150x89 dans La RenaissanceLa misère écrase le peuple. Le premier but du tyran, qualifié d’ « ennemi » (l. 8), est, en effet, son profit : accaparer le plus possible de richesses. C’est ce que montre l’énumération indignée du début du texte :« enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu », « piller vos champs », repris par « il les dévaste » (l. 19), « voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres », repris par « ses pilleries » (l. 20). L’ensemble est résumé en une très brève phrase négative (« vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous », l. 4-5), puis dans 2 énumération en gradation sur rythme ternaire : « la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies », « tous ces dégâts, ces malheurs, cette ruine » (l. 6-7).

À la base, il s’agit des impôts qui accablent le peuple, mais le choix du lexique péjoratif pour qualifier le tyran (« larron qui vous pille ») le rabaisse au rang d’un vulgaire bandit.

A cette première critique s’ajoute l’immoralité du tyran. Sa richesse et son pouvoir font qu’il peut se dispenser de toute morale, « vous élevez vos filles afin qu’il puisse assouvir sa luxure », et le peuple se retrouve victime de ses pratiques corrompues. Le blâme est souligné par le lexique violemment péjoratif : « se mignarder dans ses délices », « se vautrer dans ses sales plaisirs », où le verbe rapproche le tyran d’un animal tel le porc qui « se vautre » dans la boue.

Enfin le peuple est victime de la violence du tyran. Comme le montre la gradation de la ligne 6, le tyran menace la vie même de son peuple, et ce de deux façons. Il y a d’abord une violence quotidienne, puisque le peuple doit être maintenu dans son esclavage, tel un animal si l’on en juge par la métaphore « t[enir] plus rudement la bride plus courte » (l. 26). Pour cela le tyran dispose des forces de sa police et de son armée : « ces yeux qui vous épient », « tant de mains pour vous frapper », « vous assaillir ».Ensuite, il faut compter avec la violence subie lors de la guerre, accomplie pour servir les ambitions du tyran, « ses convoitises », « ses vengeances ». Le tyran est alors qualifié de « meurtrier », et l’accusation est violente des lignes 21 à 23, avec l’image de la guerre qui devient « boucherie ».

Ainsi La Boétie brosse un tableau pathétique de la situation du peuple : « vous vous usez à la peine » (l. 24)

LE PEUPLE ACCUSÉ

discours-de-la-boetie-97x150Mais le rythme binaire de cette même première phrase inverse ce premier point de vue. La compassion se trouve donc remplacée par une forme de colère contre ce peuple « insensé », c’est-à-dire incapable de comprendre sa propre situation, des « nations aveugles à leur bien », et qui se résignent à leur propre esclavage : « opiniâtres à leur mal ».

Le premier reproche est la passivité du peuple. Face à tous les « malheurs » qu’il subit, La Boétie déplore qu’il ne réagisse pas, ce que souligne la reprise verbale : « vous vous laissez », « vous laissez » (l. 2-3) La Boétie recourt à une forme d’ironie pour mettre en valeur le reproche. On note, par exemple, l’antithèse entre « un grand bonheur » et l’énumération négative « on vous laissât seulement la moitié… » (l. 5-6), ainsi que la mise en place d’un paradoxe : « celui pour qui vous allez si courageusement à la mort », « vous ne refusez pas de vous offrir vous-mêmes à la mort » (l. 9-10). Ainsi se trouve confirmée la soumission du peuple, en écho avec l’oxymore du titre de l’essai : « Vous vous affaiblissez afin qu’il soit plus fort ». (l. 25)

On considère en général la tyrannie comme une violence exercée contre le peuple qui subit sans pouvoir rien faire. Au contraire La Boétie, lui, rappelle au peuple sa part de responsabilité : c’est lui qui a permis au tyran d’accéder au pouvoir : « celui-là même que vous avez fait ce qu’il est » (l. 8). Le peuple a donc fabriqué lui-même son propre « ennemi », interne celui-là face aux « ennemis » extérieurs. Mais c’est lui, surtout, qui lui permet de s’y maintenir en se mettant à son service, en devant ses « ministres », c’est-à-dire ses serviteurs fidèles : « les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire » (l. 13).

Ce reproche se trouve développé dans les interrogations oratoires des lignes 13 à 19. L’accusation devient violente avec le champ lexical du corps (« yeux », « mains », « pieds ») qui montre que c’est le peuple qui a bâti le tyran. La gradation ternaire qui termine la série d’interrogations, et le lexique péjoratif soulignent cette culpabilité : « receleurs du larron », « complices du meurtrier », traîtres de vous-mêmes ». L’accusation se trouve comme martelée par la récurrence du « vous » dans chaque interrogation : « si ce n’est de vous », « les vôtres », « de vous-mêmes », « avec vous ». Ainsi La Boétie établit une interaction entre le tyran et son peuple, par la série d’antithèses, des lignes 19 à 26, qui oppose le pronom « vous » – et les actes constructifs du peuple (« vous semez », « vous meublez », « vous élevez », « vous nourrissez »…) – et  le pronom « il » pour les actes destructeurs du tyran

Ainsi se justifie l’oxymore présente dans le titre même de l’œuvre (« servitude volontaire »), et son sous-titre, « contr’un », illustré par le pronom « il » pour désigner le tyran, et l’État qu’il a mis en place, face au « vous » du peuple qui a l’avantage du nombre.

LA LIBERTÉ DU PEUPLE

Cependant, ce réquisitoire resterait sans intérêt s’il ne conduisait pas à poser la question de savoir s’il est possible au peuple de sortir de cet esclavage, et à quelles conditions.

La Boétie tente de rendre le peuple plus lucide. Puisque celui-ci est « aveugle[…] à [son] bien », la première exigence est, en effet, de l’amener à ouvrir les yeux, ce qui est l’objectif de ce discours : un peuple instruit ne sera plus « insensé » et pourra réfléchir à sa situation.

colosse-abattu-_-louxor-150x105Dans un premier temps, il convient donc de démythifier la « grandeur » du tyran, en insistant sur la solitude de celui qui n’est, après tout, qu’un homme semblable à tous ( » il n’a que… et rien de plus que… », l. 10-12) face à son peuple, les « habitants du nombre infini de nos villes ». Ainsi, puisque le tyran ne tire sa puissance que du peuple, il suffit de « ne plus le soutenir » pour que cette puissance s’écroule d’elle-même. La comparaison finale (l. 31) traduit une vision optimiste de la chute possible du tyran par le refus de se soumettre à lui.

gravure_representant_des_paysans_souleves-150x92Mais pour arriver à cette résistance, encore faut-il que ce peuple fasse montre d’une qualité : la volonté, mise en relief à la fin de l’extrait. Dans la conclusion du premier paragraphe, elle est soulignée par l’inversion syntaxique («  de tant d’indignités […] vous pourriez vous délivrer ») et l’hypothèse qui s’achève sur le verbe-clé, « vouloir ». Dans le dernier paragraphe, cette idée est reprise avec la modalité impérative (« Soyez résolus »), et la libération apparaît facile et immédiatement réalisable avec le présentatif, « et vous voilà libres ». L’intervention directe du locuteur (« je ne vous demande pas ») renforce sa certitude, affichée aussi par le choix du futur : « et vous le verrez… ».

Ce passage accorde donc une grande confiance à la possibilité d’éclairer les hommes, et de les conduire ainsi à prendre en charge leur propre destinée politique.

CONCLUSION

Cet extrait constitue une forme de réponse au Prince de Machiavel qui considère que le tyran construit son pouvoir, donc en porte la responsabilité, La Boétie, lui, juge que le peuple est responsable du pouvoir abusif pris par le tyran. Dans le premier cas, Machiavel envisageait donc que le peuple puisse tirer profit de ce pouvoir, car le tyran devait ménager l’intérêt de ce peuple, donc veiller à sa rpospérité. La Boétie, lui, montre ici un peuple asservi et opprimé, mais qui pourrait réagir à force de volonté, à travers les personnes lucides et éclairées. Il est donc optimiste, mais cela n’empêche pas la question : un peuple asservi à ce point peut-il encore trouver la force de résister ?

Ce texte est très moderne, car l’interdépendance entre le tyran et son peuple sera reprise au XIX° siècle par le philosophe Hegel avec sa dialectique du « maître et de l’esclave » : le maître domine l’esclave, mais sans l’esclave le maître n’existe pas, donc cette hiérarchie devrait être abolie.


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