Aimer-la-littérature

Bienvenue sur mon blog

  • Accueil
  • > Essai
  • > Nicolas Machiavel, « Le Prince », chap. XIX, 1513 – Corpus : Le modèle social humaniste à la Renaissance
29
déc 2012
Nicolas Machiavel, « Le Prince », chap. XIX, 1513 – Corpus : Le modèle social humaniste à la Renaissance
Posté dans Essai, La Renaissance par cotentinghislaine à 1:26 | Commentaires fermés

Machiavel, Le Prince, chap. XIX

Chercher sur quels principes l’humanisme de la Renaissance fonde son modèle social conduit tout naturellement à réfléchir au système politique qui régit cette société. C’est ce à quoi s’emploie Machiavel dans son oeuvre principale, Le Prince.

Nicolas Machiavel, Nicolas Machiavel naît en 1469 à Florence (Italie) dans une famille noble. Il participe à la vie politique de sa cité, et dès 1498, il devient « secrétaire » de la république de Florence. Il se trouve alors chargé de nombreuses missions diplomatiques en Italie et à l’étranger. Après le retour des Médicis à Florence, en 1512, il se trouve écarté du pouvoir, et exilé. C’est alors qu’il rédige Le Prince, qu’il dédie à Laurent de Médicis, dans l’espoir d’un retour en grâce, qu’il n’obtiendra pas. Il pourra cependant rentrer à Florence en 1514, où il se consacrera à l’écriture  jusqu’à sa mort en 1527. Son essai ne sera publié qu’en 1532, à titre posthume, mais il sera mis à l’index en 1559, censure entérinée en Italie en 1564 à l’issue du Concile de Trente.

frontispicemachiavel-95x150 dans La RenaissanceCet essai philosophique débute par une respectueuse dédicace : « Il ne faut pas que l’on m’impute à présomption, moi un homme de basse condition, d’oser donner des règles de conduite à ceux qui gouvernent. Mais comme ceux-ci ont à considérer des montagnes se placent dans la plaine, et sur des lieux élevés lorsqu’ils veulent considérer une plaine, de même, je pense qu’il faut être prince pour bien connaître la nature et le caractère des peuples, et être du peuple pour bien connaître les princes. » L’ouvrage comporte vingt-six chapitres, dont le titre résume l’idée générale. Le premier est une introduction, qui présente les deux principales formes de pouvoir : la république et la monarchie, c’est-à-dire le « principat », comme on le disait à cette époque. C’est à lui seul que va se consacrer l’essai.

Des chapitres II à XI, Machiavel passe en revue les différentes formes de principat, en se posant deux questions essentielles : comment accéder au pouvoir, et comment maintenir son royaume ? Puis trois chapitres posent la question des armes et de l’armement. Sont ensuite développées, des chapitres XV à XXIII, les qualités et les attitudes des princes, et l’analyse du caractère des hommes qu’ils ont à gouverner. Machiavel définit ainsi la notion de « vertu » comme un équilibre à maintenir entre les qualités morales et la nécessité de conserver son pouvoir : « un prince voulant maintenir son état est souvent forcé de ne pas être bon. ». Enfin les trois derniers chapitres forment une conclusion qui s’attache à la situation politique de l’Italie, les conseils donnés au « prince » visant à libérer et à réunifier ce pays.

http://www.youscribe.com/catalogue/livres/savoirs/sciences-humaines-et-sociales/le-prince-304545 (Paragraphes 1 à 6 inclus) Dans ce passage, qui appartient au chapitre XIX, intitulé « Qu’il faut fuir le mépris et la haine », nous observerons les conseils de Machiavel : quelle morale le Prince doit-il adopter pour bien gouverner, et dans quel but ?

DES CONSEILS MORAUX

lorenzetti-allegori_bongouvernement-1337-40-150x66

Allégorie du bon gouvernement, Lorenzetti, 1337-40

Rappelons que la morale est l’ensemble des règles de conduite relatives au bien et au mal, donc Machiavel entend souligner les défauts à éviter et les qualités à mettre en œuvre.

Une phrase d’introduction montre le désir de l’auteur de construire rigoureusement son argumentation, dont il souligne l’enchaînement en reprenant ce qu’il vient de dire : « des qualités dont il est fait mention plus haut, j’ai parlé des plus importantes » (l. 1). Il vient, en effet, de développer la nécessité pour le prince de respecter la foi. Puis il annonce ce qui va suivre : « je veux discourir des autres brièvement sous ces généralités » (l. 3). Cette annonce constitue une reprise du titre, « Qu’il faut fuir le mépris et la haine », mais sous forme de chiasme : « fuir ces choses qui le rendent méprisable et haïssable ».

Les défauts condamnés sont donc présentés en relation avec ces deux notions selon l’ordre annoncé. Sont d’abord mentionnés ceux qui causent la haine. Ils sont soulignés par des termes évocateurs, « rapace », qui suggère l’image d’un oiseau de proie, « usurpateur », l. 6), et par le rythme binaire : « des biens et des femmes de ses sujets » (l. 6), repris en chiasme par « on ne prend ni honneur (c’est-à-dire leur femme) ni biens » (l. 8). On note la mise en relief du conseil donné par l’inversion syntaxique, « – de cela il doit s’abstenir » (l. 7), et par l’insistance lexicale : « c’est par-dessus tout ce qui, comme je l’ai dit… » ( l. 6-7).
Puis viennent
  ceux qui causent le mépris, énumérés, avec une reprise insistante (« de cela un prince doit se garder », l. 11-12) et la comparaison qui rapproche le prince d’un capitaine de navire, son royaume risquant de se heurter à « un écueil » (l. 12). Chaque adjectif représente une forme de faiblesse, dans l’esprit ou dans l’action : « inconstant » renvoie à celui qui varie dans ses opinions et ses choix, « léger » à celui qui agit trop rapidement, sans peser sa décision, donc peu sérieux, « efféminé » le ferait ressembler à une femme, donc le rendrait faible et sans autorité, « pusillanime » définit le manque de courage, la lâcheté, et rejoint « irrésolu » pour celui qui serait incapable de prendre une décision.

Le premier paragraphe se termine par une énumération nominale qui inverse les défauts précédemment énumérés, en développant les qualités prônées sur un rythme ternaire : « doit se garder […], et vouloir […] et se maintenir… ». Ainsi la « grandeur » s’oppose à « efféminé » : le prince doit apparaître comme un homme respectable et digne par ses mérites ; le « courage » s’oppose à « pusillanime » comme la « gravité » à « léger ». Enfin le fait de montrer sa « force dans ses actions » s’oppose aussi bien à « inconstant » qu’à « irrésolu ». C’est d’ailleurs cette constance qui se trouve développée dans la fin de la phrase avec « irrévocable » et « se maintenir ».

Cette énumération définit donc la « vertu » du prince, qui lui permet de se construire une réputation. Ainsi face aux « autres mauvais renoms » (l. 5), le prince dont Machiavel fait le portrait est, lui, valorisé avec le superlatif absolu et le lexique mélioratif : « très réputé » (l. 16), « il est excellent et respecté des siens » (l. 18).

UN OBJECTIF POLITIQUE

Machiavel ne veut pas construire une utopie politique, dépeindre un prince idéal. Il souhaite partir de la « vérité effective » de la vie politique, qui concerne avant tout, selon lui, les conflits entre les hommes et la nécessité de régler, de la façon la plus efficace possible, les relations entre eux. C’est là le devoir essentiel du prince, qui doit donc garantir sa force et maintenir son pouvoir dans l’intérêt même de ses sujets.

allegorieguerrerubens.vignette

Rubens, Allégorie de la guerre

Le prince court de multiples risques dan ces temps troublés du début du XVI° siècle. Machiavel insiste donc sur les menaces qui pèsent sur le prince, dont il doit être conscient pour s’en protéger : « un prince doit avoir deux peurs » (l. 18-19). A nouveau Machiavel choisit le chiasme pour développer son analyse : après avoir annoncé, d’abord « à l’intérieur » puis « au dehors », il reprend à l’inverse en commençant par les ennemis extérieurs

Machiavel connaît bien, par les fonctions diplomatiques qu’il a exercées, les conflits qui déchirent son propre pays, l’Italie, mais aussi l’Europe en ce début du XVI° siècle. Il souligne par la répétition l’importance de la puissance militaire, et le rôle qu’elle joue dans ladiplomatie : « il se défend avec les bonnes armes et les bons amis et s’il a de bonnes armes, il aura de bons amis » (l. 20-21). Nous lisons là comme une illustration de la formule fameuse : « Qui vis pacem para bellum » (qui veut la paix prépare la guerre).

Mais le prince doit aussi tenir compte de la menace intérieure. C’est pourquoi Machiavel établit deux catégories parmi les sujets du prince. D’un côté il y a la majorité, « l’ensemble des hommes » (l. 8), les sujets potentiellement les plus redoutables par leur nombre ; mais, si ceux-ci sont « contents » (l. 9), le prince n’aura rien à craindre d’eux. De l’autre il distingue « l’ambition du petit nombre » : il s’agit, certes d’une minorité, mais active et dangereuse car ce sont ceux qui peuvent vouloir tramer une « conjuration » pour s’emparer du pouvoir.

Face à cette double menace, comment le prince pourra-t-il assurer sa sécurité ? L’ensemble du texte établit un lien entre les qualités morales du prince et la sécurité qu’il s’assure ainsi. Elles lui garantissent son maintien au pouvoir : « toutes les fois qu’il fuira cela, il se sera acquitté de son ouvrage et ne trouvera aucun péril dans les autres mauvais renoms » (l. 4-5). Machiavel construit donc donc une morale plutôt intéressée, pragmatique, fondée sur un équilibre à maintenir entre la force du chef, qui le fait craindre, et le respect que peut lui attirer son mérite. Il s’agit, en fait, de doser de façon habile la crainte et l’amour pour conserver le pouvoir.

Ainsi chaque menace se retrouve minimisée. Face à celle de complot interne, Machiavel rappelle que, pour l’ensemble des sujets, l’importance est le maintien de la paix, la  certitude  de stabilité : « les choses du dedans demeureront toujours fermes, quand celles du dehors demeureront toujours fermes » (l. 21-22). Le parallélisme est renforcé par le choix du futur de certitude. Dans un tel cas, le peuple n’a donc aucune raison de se révolter. Quant à ceux qui seraient tentés de comploter, Machiavel pose deux affirmations  : « que l’on réfrène de nombreuses manières et facilement » (l. 9-10), repris au début du second paragraphe,  par « on conjure difficilement ». Cela s’explique à la fois par la crainte suscitée par un chef inébranlable, et la difficulté d’entraîner dans le complot un peuple satisfait.

Face à la menace extérieure, elle est rapidement niée, par le lien établi entre « on l’attaque difficilement » et les notions morales, « pourvu qu’on comprenne qu’il est excellent et respecté des siens ». Machiavel lance cependant une hypothèse à la fin du passage, « quand celles du dehors se mettraient en mouvement », la conjonction étant ici à prendre dans le sens de « même si ». Mais intervient une rupture dans la construction, qui rejette le risque, avec la mise en valeur des deux conditions, avoir évité la « haine » et le « mépris » et ne pas perdre « courage », et au niveau temporel le conditionnel attendu est remplacé par le futur : « il soutiendra toujours tous les assauts ». Cette certitude affirmée est d’ailleurs renforcée par l’implication du locuteur, qui répète « comme je l’ai dit » et reprend un exemple précédemment posé, celui de « Nabis de Sparte ».

Ainsi Machiavel établit une interaction entre les « vertus » du prince et la sécurité qu’il assure, à la fois à lui-même et à ses sujets.

CONCLUSION

Ce texte fait ressortir l’ambiguïté de la « morale » proposée par Machiavel. La « vertu » du prince est, en effet, plus politique que véritablement « morale » : c’est l’aptitude à conserver le pouvoir et à affronter les hasards de l’Histoire (la « fortuna ») en sachant doser le respect qu’il peut inspirer et la crainte, le but ultime étant de préserver l’ordre dans sa cité, ce qui est le meilleur service à rendre à ses sujets.

Le lecteur peut donc s’interroger sur la valeur de cette morale, plutôt opportuniste. De plus, Machiavel insiste sur le fait que le prince sera « réputé » pour cela : il s’agit donc plus de paraître moral en public que de l’être en profondeur. Cela explique aussi le sens, plut$ot péjoratif, qu’a pris, au fil des siècles, l’adjectif « machiavélique ».

laurent_de_medicis-par-raphael-121x150

Laurent de Médicis

Le pronom « je » est très présent dans cet essai. Il s’explique par la volonté de Machiavel de faire apparaître nettement la logique de son argumentation, en mettant en valeur la rigueur de ses analyses. Il se pose ainsi comme un « bon conseiller » face à son destinataire. N’oublions pas son but ultime : rentrer en grâce auprès de Laurent de Médicis, pour jouer à nouveau un rôle politique.


Fil RSS 2.0. Réponses et trackbacks sont desactivés.

Réponses desactivées.

lire puis écrire |
Pour l'amour de la langue e... |
Laisse moi mettre des poème... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le Dragon de la Rivière
| Tisseurs de Mondes
| agnes2nantes