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29
déc 2012
Thomas More, « Utopie », Livre I, 1516 – Corpus : Le modèle social humaniste à la Renaissance
Posté dans Essai, La Renaissance par cotentinghislaine à 2:42 | Commentaires fermés

 Thomas More, Utopie, Livre I

 

Thomas More, En cherchant sur quels principes l’humanisme de la Renaissance fonde son modèle social, on s’intéressera à l’Utopie de l’anglais Thomas More, dialogue politico-philosophique  traduit du latin.

  1. Thomas More (1478-1535), fils d’un homme de loi londonien, devient lui-même avocat, puis membre du Parlement en 1504.  À l’arrivée d’Henri VIII au pouvoir (1509), il débute une brillante carrière politique : il fait partie du Conseil privé du roi, et effectue de nombreuses missions diplomatiques, enfin il devient Chancelier du royaume en 1509. Dans ces charges, il participe à la lutte contre les idées de Luther. Mais, en 1530, il refuse de cautionner la volonté du roi Henri VIII de divorcer pour épouser Anne Boleyn, ce qui conduit à la séparation d’avec l’Église catholique romaine et à la création de l’Église anglicane. C’est le début d’une rupture avec le roi, qui trouve son apogée en 1534 quand il refuse de prêter serment à l’Acte de Succession du Parlement niant l’autorité du pape. Il est emprisonné quatre jours après, puis déclaré coupable de trahison et décapité.

image2-104x150 dans La RenaissanceL’œuvre est écrite en latin, alors que More est en mission diplomatique à Anvers, publiée à Louvain, et remporte un vif succès auprès de ses amis humanistes (Érasme, Pierre Gilles, Guillaume Budé), Utopia se voulant un « traité de la sagesse », comme en réponse à Moria (ou Éloge de la folie)  qu’Érasme avait lui-même dédié à More en 1511. Le mot « utopie » est formé à partir du grec ou-topos, qui signifie en aucun lieu : c’est la description d’un monde imaginaire, à l’opposé de la réalité anglaise du temps et représentatif de l’idéal de More. Il s’agit donc à la fois d’une satire du fonctionnement socio-politique de son époque et d’une invitation à entreprendre des améliorations, même si More reste lucide sur les les difficultés des réformes : « je le souhaite plus que je ne l’espère ».

Deux personnages sont face à face dans ce dialogue, Morus et Raphaël Hythloday, en réalité deux facettes de l’auteur Thomas More. Morus joue, comme dans les dialogues de Platon fondés sur la maïeutique, le rôle de l’ignorant, à l’écoute du sage. Quant à Raphaël Hythloday, le choix de sa dénomination n’est pas innocent. Son prénom « Raphaël » représente une double allusion, au nom du navire, « Sao Rafael », sur lequel Vasco de Gama ouvrit la route des Indes en 1498, et à celui de l’archange patron des voyageurs sur terre, sur mer et dans les airs. Le personnage est, en effet, présenté comme un marin ayant découvert l’île d’Utopie. Son nom « Hythloday » vient du grec « hythlos », qui signifie « le bavardage, le non-sens », et « diaios », adjectif signifiant « adroit », donc il serait « celui qui est habile à dire des non-sens ». Il décrit, en effet, dans son récit, un monde qui fonctionne à l’envers du monde réel. Mais le « non-sens » est souvent le signe de la vérité.

fichier doc Thomas MORE Dans le livre I, le dialogue constitue une critique de la situation en Angleterre, et , plus généralement, en Europe. Nous nous intéresserons à l’image de la monarchie présentée dans cet extrait, dans une perspective bien précise : assurer le bonheur au peuple. 

UN DIALOGUE VIVANT

utopia-platon-150x104Thomas More donne comme sous-titre à son œuvre « Traité du meilleur gouvernement politique », mais il choisit comme modèle littéraire, non pas la forme de l’essai, mais celle du dialogue, à la façon de Platon dans la République.

L’extrait s’ouvre sur une hypothèse, « Supposons, par exemple… », qui est présentée comme réalisée dans la seconde partie de la phrase par le présentatif : « Me voilà siégeant… » Cet effet de réel est renforcé par le recours au présent (« L’un propose […] L’autre conseille… ») et par le discours rapporté, au style direct (l. 10-12) ou indirect (l. 12-16). Cette hypothèse est reprise par « Je reviens à ma supposition » au début du dernier paragraphe, et amplifiée par l’intervention directe du locuteur qui imagine son discours direct adressé directement au « monarque ». En cela le passage est déjà une forme d’ « utopie », la situation du discours étant fictive.

Le recours à l’anecdote accentue la vivacité du dialogue. Elle constitue un long paragraphe et forme la base du long discours imaginaire adressé par le locuteur aux conseillers du roi : « Écoutez, messeigneurs, ce qui arriva chez les Achoriens… » (l. 23-24) Elle entre dans le cadre même de l’utopie, puisque ce peuple est imaginaire, vivant « au sud-est de l’île d’Utopie ». Cette anecdote représente un apologue, avec sa double fonction : divertir le lecteur, en rendant concrète l’idée abstraite de la conquête de territoires, et le faire réfléchir en l’amenant à dégager lui-même le sens du récit : un éloge de la paix.

socrates_alcibiades-150x77Enfin ce dialogue met face à face deux personnages, Morus et Raphaël Hythloday, en réalité deux facettes de l’auteur Thomas More. Morus est associé dès le début au discours par le pluriel « Supposons », et se trouve interpellé par la question finale : « Dites-moi, cher Morus… » (l. 51). C’est aussi lui qui tire la conclusion, dans une réponse qui souligne la difficulté de changer le comportement des rois. Il joue donc, comme dans les dialogues de Platon fondés sur la maïeutique, le rôle de l’ignorant, à l’écoute du sage. Quant à Raphaël Hythloday, le choix de sa dénomination n’est pas innocent. Son prénom, « Raphaël », représente une double allusion, au nom du navire, « Sao Rafael », sur lequel Vasco de Gama ouvrit la route des Indes en 1498, et à celui de l’archange patron des voyageurs sur terre, sur mer et dans les airs. Le personnage est, en effet, présenté comme un marin ayant découvert l’île d’Utopie. Son nom « Hythloday » vient du grec « hythlos », qui signifie « le bavardage, le non-sens », et « diaios », adjectif signifiant « adroit », donc il serait « celui qui est habile à dire des non-sens. Il décrit, en effet, dans son récit, un monde qui fonctionne à l’envers du monde réel. Il démasque d’ailleurs lui-même son propre rôle, en faisant preuve d’humour puisqu’il se moque de lui-même : « moi, homme de rien » (l. 20). Et sa « harangue » est présentée comme parfaitement inutile par la question finale, puisqu’elle suggère que le roi n’en tiendra pas compte.

Le passage illustre donc le sens même du terme « utopie » : c’est un dialogue fictif, avec ici une double mise en abyme : dans le dialogue, l’insertion d’un dialogue fictif du personnage, dans lequel s’insère l’apologue lui-même fondé sur la fiction des « Achoriens ».

UNE CRITIQUE DU POUVOIR POLITIQUE

L’ambition des princes est  la première cible des attaques de Thomas More, qui joue sur le mélange de la réalité et de la fiction. 

francois-ier-a-marignan-150x99Le texte fait nettement allusion, en effet, à l’époque de l’écriture, plus précisément, dans le premier paragraphe, à la politique de François Ier qui, après avoir envahi l’Italie, a vaincu les Suisses à Marignan et a conquis le Milanais. Ainsi l’hypothèse posée repose, en fait, sur les événements du temps, le futur ne faisant que donner force aux projets prévisibles du roi : annexer les possessions bourguignonnes et flamandes du roi d’Espagne. L’énumération des lignes 4 à 8 donne l’impression d’une soif de conquêtes infinies. Selon More, observateur de son temps, le territoire est l’assise de la puissance d’un monarque, d’où l’importance des successions qui peuvent permettre d’accroître le royaume. L’avidité des princes est donc sans limites, quel que soit le prix à payer en argent et en vies humaines. D’où la différence avec l’île d’ « Utopie » : étant un lieu « de nulle part », le territoire ne peut donc pas constituer un enjeu.

L’anecdote, fictive, reprend le même thème, avec une dénonciation plus marquée à travers le lexique péjoratif : « son roi prétendait à la succession… » (l. 25-26), « pour flatter la vanité d’un seul homme » (l. 31-32).

Deux accusations sont nettement formulées. D’une part, More se livre à une satire ironique contre les conseillers du prince, en utilisant l’antiphrase entre le lexique mélioratif qui dépeint les conseillers et le lexique péjoratif qui exprime leurs actions. Ainsi « les délibérations des plus sages politiques du royaume » et « Ces nobles et fortes têtes » s’opposent à « par quelles machinations et par quelles intrigues » (l. 3- 4) de même que « cette royale assemblée où s’agitent tant de vastes intérêts » et « ces profonds politiques » s’opposent à « leurs combinaisons et leurs calculs » (l. 19-21). Les conseillers apparaissent donc comme des hommes malhonnêtes.

D’autre part, les discours rapportés du deuxième paragraphe font apparaître une vive critique des fondements du fonctionnement de la diplomatie, que More connaît bien. La base en est le mensonge, nécessaire pour tromper les ennemis : il s’agit de « dissiper leur défiance », de les « leurrer ». L’argent joue aussi un rôle essentiel : il permet d’engager des mercenaires (« engager des Allemands »), d’acheter des alliés (« amadouer les Suisses avec de l’argent ») ou d’assurer la non-agression de l’ennemi en le corrompant : « lui faire une offrande d’or ». Enfin on note le recours à l’espionnage : « entretenir à sa cour des intelligences secrètes, en payant de grosses pensions à quelques grands seigneurs ».

Ainsi est mis en évidence le cynisme des hommes de pouvoir, dépourvus de toute valeur morale.

GUERRE ET PAIX

L’extrait fait apparaître un contraste entre la critique de la guerre qui s’oppose à l’idéal pacifiste de More.

mercenaires-au-xvi-siecle-150x101La volonté de conquête des princes est, en effet, représentée comme un engrenage de guerres sans fin : « la conservation de la conquête était plus difficile et plus onéreuse que la conquête elle-même » (l. 27-28). More insiste sur les conséquences désastreuses même pour le pays vainqueur par la répétition d’« à tout moment » (l. 28-29), et le rythme binaire récurrent : « à l’intérieur » et « dans le pays conquis », « pour ou contre les nouveaux sujets ». Une antithèse évocatrice, « l’armée était debout »,  s’oppose de façon saisissante aux « citoyens écrasés d’impôts » (l. 30-31). A cela s’ajoute la métaphore hyperbolique : « le sang coulait à flots » (l. 31). Ainsi le récit permet de mieux visualiser les dégâts, repris, de façon plus générale, dans le dernier paragraphe : « après avoir épuisé ses finances, ruiné son peuple » (l. 45). Enfin même les temps de paix se trouvent atteints par la guerre antérieure. More, en effet, met en relief la corruption morale des soldats : des comportements, admis en temps de guerre, sont considérés alors comme normaux dans la vie civile : « pillage », « assassinat » sont « le fruit du meurtre sur les champs de bataille » (l. 34).

allegorieguerrerubens1.vignettePar opposition More construit une vibrant éloge de la paix. Le dénouement de l’anecdote met en évidence un fonctionnement idéal de la vie politique. Déjà on observe une forme de démocratie puisque les Achoriens « se réunirent en conseil national » (l. 37). Ils font preuve d’un bon sens populaire, soutenu par la comparaison entre un prince chargé de « deux royaumes » et « un muletier » doté de « deux maîtres ». Enfin le prince lui-même est un être raisonnable (« ce bon prince »), auquel les événements donnent d’ailleurs raison puisque son successeur « fut chassé bientôt après » (l. 42).

Dans le discours final d’Hythloday au « monarque », il dresse, avec des impératifs insistants, le portrait du prince idéal, « père » de son peuple et non pas « despote », comparé à un paysan : « cultivez le royaume de vos pères, faites-y fleurir le bonheur, la richesse et la force ».

Mais la fin du passage, avec la question qui soulève le doute et la réponse pessimiste de Morus, montre la valeur utopique du pacifisme de Thomas More : la triste réalité risque fort de perdurer.

CONCLUSION

L’autonomie du territoire, l’indépendance d’un État-nation, et la conquête de nouveaux espaces sont les principaux enjeux de la politique étrangère, nécessitant la guerre au détriment, regrette More, de la prospérité des peuples. Ainsi, dans la seconde partie de l’œuvre, l’île d’Utopie est structurée pour garantir le maintien de la paix, puisque l’idée de possession territoriale y est abolie : « De fait, nager dans les délices, se gorger de volupté au milieu des douleurs et des gémissements d’un peuple, ce n’est pas garder un royaume, c’est garder une prison. », dira-t-il en un autre passage. 

Mais More ne se prend pas au sérieux, malgré la gravité de ses accusations et la situation sociale désespérée qu’il décrit, parce qu’il pressent que son cri d’alarme restera sans écho – du moins sans écho dans les sphères du pouvoir : « la philosophie n’a pas accès à la cour des princes », dit Raphaël au livre I. Il demande aussi, à propos du philosophe qui voudrait dire aux princes l’exacte vérité quant à leurs menées immorales : « N’est-ce pas conter une histoire à des sourds ? – Et à des sourds renforcés, répond Morus, Mais cela ne m’étonne pas, et, à vous dire ma façon de penser, il est parfaitement inutile de donner des conseils, quand on la certitude qu’ils seront repoussés et pour la forme et pour le fond. » L’Utopie serait donc condamnée à l’échec, face au pouvoir politique corrompu, et More en serait tout-à-fait conscient. C’est du moins ce que dit Raphaël le voyageur (figure d’un More rêveur et idéaliste), face à Morus (figure de More le réaliste), qui tente de garder espoir : il y a une façon de dire la vérité, qui consiste à faire passer la « vertu » en la dissimulant habilement. C’est bien là le rôle même de l’utopie, forme d’apologue : « Si l’on ne peut pas déraciner de suite les maximes perverses, ni abolir les coutumes immorales, ce n’est pas une raison pour abandonner la chose publique. Le pilote ne quitte pas son navire devant la tempête, parce qu’il ne peut maîtriser le vent. (…) Suivez la route oblique, elle vous conduira plus sûrement au but. Sachez dire la vérité avec adresse et à propos ; et si vos efforts ne peuvent servir à effectuer le bien, qu’ils servent du moins à diminuer l’intensité du mal. » (Utopia, I,).


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