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25
nov 2014
Vian, « L’Ecume des jours » : lecture analytique – chapitre LXV, « Les funérailles de Chloé »
Posté dans Littérature, Roman par cotentinghislaine à 5:50 | Commentaires fermés

Les funérailles de Chloé, pp. 324-327

Dans son roman, L’Écume des jours, paru en 1947, Boris Vian met en place l’histoire d’un amour absolu, mais qui se déroule dans un monde étrange, où la maladie, sous l’image d’un « nénuphar » dans le poumon de l’héroïne, Chloé, permet à l’auteur de nous faire découvrir, en parallèle, les beautés de l’amour et les laideurs de la société.

Le nénuphar de ChloéL’amour entre Colin et Chloé les a conduits au mariage. Mais, au cours du voyage de noces, Chloé tombe malade : un « nénuphar » la détruit peu à peu. Pour la soigner, Colin dépense tout son argent, se trouve contraint d’effectuer les plus pénibles des travaux. Mais rien ne freine la descente de Chloé vers la mort. Colin, ruiné, ne peut payer qu’un enterrement de pauvre, ce que le Religieux lui annonce comme « une cérémonie véritablement infecte ».

Quelle dénonciation ressort des funérailles de Cholé ?

LE DÉROULEMENT DES FUNÉRAILLES

Les funérailles sont, traditionnellement, un moment de silence et de respect devant la mort et le chagrin qu’elle entraîne chez les proches. Or, ici, tous les signes de respect se trouvent inversés.  

La description de l’enlèvement du corps insiste sur la laideur, ce qui crée une atmosphère sinistre.
Déjà le lieu est enlaidi. La dégradation de l’appartement de Colin et Chloé, parallèle à l’évolution de la maladie, est à présent achevée : « couverts de saleté, l’escalier se dégradait de plus en plus », « L’entrée ressemblait maintenant à un couloir de cave ». C’est un lieu symbolique car Chloé y semble déjà comme enterrée. Vian semble représenter ici le passage du monde des vivants à celui des morts qui inverse la représentation de la naissance.

À cela s’ajoute la laideur des porteurs.  Alors que le roman a insisté sur la beauté des différents protagonistes, ici les intervenants présentent tous les signes qui les rendent répugnants, à commencer par leur habillement : « couverts de saleté […] leurs vieux habits », « les trous de leurs uniformes ». Leurs corps ne valent pas mieux, comme le signale le gros plan sur « les poils rouges de leurs vilaines jambes noueuses » : ils sont déformés, et grotesques, et la couleur rouge, violente, évoque le sang. Enfin leur comportement est inadapté à la situation : « ils saluèrent Colin en lui tapant sur le ventre », geste familier jusqu’à la grossièreté. Et ils ne respectent pas le cercueil qu’ils « précipitèrent par la fenêtre », comme on jetterait un vieux matelas, un objet sans valeur.

la voiture à mortsEnfin le transport lui-même est enlaidi. Il se fait dans « la voiture à morts, […] un vieux camion peint en rouge ». Déjà une première périphrase, « la boîte noire », a enlevé toute noblesse au « cercueil »,  terme attendu. De même une seconde périphrase, « la voiture à morts » au lieu de « corbillard », enlève au véhicule toute dignité, et banalise la mort. Cela est accentué par sa caractérisation, « un vieux camion », et sa couleur, là encore le « rouge », inappropriée au deuil. De plus, le véhicule adopte une allure excessive, obligeant les assistants à « courir pour le suivre » . Le fait que « le conducteur chantait à tue-tête » contraste avec l’allure solennelle attendue lors d’un convoi funèbre.

Une église solennelleLa cérémonie religieuse traduit le même irrespect à l’égard de la mort. D’ailleurs, le cercueil de Cholé n’est même pas transporté dans l’église : il reste à l’extérieur, comme si cette messe ne la concernait plus.
C’est encore la laideur qui se trouve mise en évidence.
Tous les gestes du « Religieux » traduisent le fait qu’il accomplit machinalement un cérémonial, auquel il ne prête aucun intérêt : « l’air renfrogné, [il] leur tournait le dos et commença à s’agiter sans conviction ». Ses gestes perdent tout sens, ne sont plus que de l’ « agit[ation] », ou pire, ridicules : « le Religieux sautait d’un pied sur l’autre ». En fait de musique religieuse, « le Religieux tournait une crécelle », instrument au son grinçant, inadapté, et, à la fin il « soufflait dans un tube », expression qui suggère une flûte ridicule. Enfin, au lieu de mentionner des textes sacrés, il récite « en hurlant des vers latins ». Le ton est inapproprié, et même les textes ont perdu toute valeur, deviennent profanes.

Le moment habituellement consacré aux condoléances termine la cérémonie sur une vision d’horreur, avec l’apparition de deux autres personnages, ridiculisés par la déformation grotesque du nom de leur fonction : « le Chuiche (= le Suisse) et le Bedon (= le Bedeau) ». Eux non plus ne portent pas les vêtements attendus pour cette cérémonie : ils sont « richement vêtus de couleurs claires ». Mais c’est surtout leur comportement qui est odieux, parce qu’il inverse un moment de tristesse où chacun devrait s’incliner devant la souffrance de Colin, en une danse grotesque : « Ils se mirent à huer Colin et dansèrent comme des sauvages autour du camion ». Le chapitre se termine sur un dernier geste horrible, une forme de lapidation : « en recevant les poignées de cailloux ».

=== Le passage s’inscrit dans le registre burlesque : un sujet tragique, la mort, est traité sur un ton fantaisiste. Mais le passage, s’il peut faire sourire par son écriture, laisse un sentiment de malaise au lecteur, car la dérision contraste avec la douleur ressentie par le héros

LEUR SENS SYMBOLIQUE

Ce déroulement, qui détourne totalement la représentation traditionnelle d’une cérémonie funéraire, se charge de signification, un blâme violent de la part de Boris Vian.

La première critique porte sur l’importance prise par l’argent dans la pratique religieuse. Lors de son mariage, Colin avait payé « 5000 doublezons » : il avait alors eu droit à une luxueuse cérémonie. Ici, au contraire, ruiné, il n’a pu payer que « 150 doublezons ». Il ne peut donc avoir droit qu’à ce qui est « prévu au règlement des enterrements pauvres », formule qui ouvre le passage, à la fin du 1er paragraphe, et qui explique la résignation de Colin à la fin : « il avait signé pour l’enterrement des pauvres ».

Cette critique parcourt l’ensemble du passage, toujours associée à une structure syntaxique négative, restriction pour expliquer tout ce qui est refusé : « on ne descendait les morts à bras qu’à partir de cinq cents doublezons », « il ne se taisait qu’à partir de deux cent cinquante doublezons ». Le pire est que même le Christ semble justifier une telle cérémonie par sa question : « Pourquoi n’avez-vous pas donné plus d’argent cette fois-ci ? ». La remarque qui interprète sa réaction après la réponse de Colin, « Il paraissait gêné », sonne cependant comme une sorte de blâme indirect du fonctionnement de son Église. Mais, en même temps, il reste totalement passif.

En contraste avec l’horreur de la cérémonie, la douleur de Colin ressort, en donnant au texte une tonalité pathétique.
La perte de Chloé lui semble insupportable. Il ne se résigne pas au fait qu’elle soit enfermée : « on ne voyait plus Chloé mais une vilaine boîte noire […] toute bosselée ». Il se résigne encore moins au traitement qui est infligé à son cercueil, ce qui se traduit par la reprise d’ « il pleura » en début puis en fin de phrase : « et il pleura parce que Chloé devait être meurtrie et abîmé ; il songea qu’elle ne sentait plus rien et pleura plus fort ». Cette reprise marque la prise de conscience de ce que représente la mort, un néant qui détruit définitivement l’être aimé.
Dans un second temps, c’est la révolte que Colin exprime dans ses questions au Christ,  d’abord « Pourquoi est-ce que Chloé est morte ? », puis, de façon plus accusatrice, « Pourquoi l’avez-vous fait mourir ? » On trouve ici l’attitude humaine traditionnelle devant une mort qui apparaît injuste, et pour laquelle on cherche des responsables : « Qui est-ce que cela regarde ? ».
Le sentiment d’injustice ressort
d’abord à travers l’éloge de Chloé, avec un adverbe d’insistance, « Elle était si douce », puis amplifié par l’antéposition de la négation : « Jamais elle n’a fait le mal, ni en pensée, ni en action ». Ainsi la mort apparaît comme un châtiment injustifié. Et la réponse du Christ « Ça n’a aucun rapport avec la religion », détruit le dogme lui-même, qui associe la sanction divine au péché. Ensuite il s’associe lui-même à cet éloge, avec le pronom « nous » et toujours au moyen de négations : « Je ne vois pas ce que nous avons fait, dit Colin, nous ne méritions pas cela. »
=== Ces critiques formulées par Colin posent en fait la question philosophique du sens à donner à l’existence du « mal » quand rien, dans la vie humaine, ne semble justifier de subir ce qui est perçu comme une punition divine immérité.

Ainsi ce chapitre conduit à un déni de tout ce qui fonde la foi chrétienne.
Pendant la cérémonie, devenue parodique, chaque geste traduit des valeurs totalement opposées à celles que prône la religion : aucune charité, aucune compassion pour la souffrance, notamment celle de Colin, qui se fait « huer » à la fin, aucun respect devant la mort, ni même devant la vie. C’est significatif quand le cercueil « brisa la jambe d’un enfant qui jouait à côté ». Personne n’y prête la moindre attention : « on le repoussa contre le trottoir ». Cela n’est, finalement, qu’un détail sans importance.

Le Christ souriantLa représentation du Christ est tout aussi péjorative. Lui aussi est montré comme parfaitement indifférent à cette cérémonie : « il avait l’air de s’ennuyer », repris plus loin par « Il regardait ailleurs et semblait s’ennuyer ». Lors du dialogue, ses réponses détruisent la valeur que les hommes attachent à la foi pour expliquer l’existence : « Je n’ai aucune responsabilité là-dedans ». Ainsi le Christ n’est plus qu’un simple « assistant », plus ou moins intéressé selon l’ampleur de la cérémonie : «  – Je vous avais invité à mon mariage, dit Colin. – C’était réussi, dit Jésus. Je me suis bien amusé. » Il refuse d’ailleurs de poursuivre une conversation sur la mort, ce que traduisent ses réponses elliptiques et peu expressives : « Oui… dit Jésus », « Mmmmmm… dit Jésus. », « Oh… dit Jésus, n’insistez pas. » Vian détruit ainsi toute valeur qui pourrait être accordée à la religion.
L
e sommeil final marque une gradation dans cette représentation négative du Christ. Alors qu’au début, c’est seulement l’ennui qui est mentionné, peu à peu, le texte bascule vers la représentation du sommeil : d’abord, « il chercha une position plus commode sur ses clous. », ensuite « Il secoua un peu la tête pour changer l’inclinaison de sa couronne d’épines », comme quelqu’un qui se prépare à dormir, ce qui ridiculise, en même temps, les symboles de la passion du Christ, devenus de simples objets inconfortables. Vient ensuite « marmonna Jésus en bâillant », puis le sommeil est décrit dans l’avant-dernier paragraphe. La critique de Vian est renforcée par la comparaison, qui assimile Jésus à un « chat », animal considéré traditionnellement comme égoïste : « Colin entendit sortir de ses narines un léger ronronnement de satisfaction, comme un chat repu. »

===  À l’irrespect de la cérémonie répond dont un double irrespect : celui du Christ à l’égard des hommes, et celui de Vian à l’égard de la religion.

CONCLUSION

Ce passage marque une inversion des représentations traditionnelles d’une scène de funérailles. Cela permet une remise en cause, par cette dérision proche de l’humour noir, à la fois de la religion, mais aussi de la valeur même accordée à la vie. Cette dérision sonne cruellement, d’une part parce que le lecteur s’est attaché aux personnages du roman, d’autre part parce que l’on sait que Vian lui-même est confronté à une maladie dont il sait que l’issue est fatale.

De plus cela conclut l’inversion du schéma traditionnel du roman d’amour. Le roman de Vian est, au début, encore proche du conte de fées : il commence par une situation initiale de manque (Colin veut « aimer »), puis vient la scène de rencontre, élément perturbateur qui, par le coup de foudre provoqué, détermine le destin des personnages. Ensuite, on trouve les péripéties, obstacles rencontrés par le héros dans sa quête, qui finissent par se résoudre et conduire à un dénouement heureux, le mariage qui comble le manque initial.

Mais, à partir de la rencontre, tout se modifie car elle amène au mariage, sans le moindre obstacle. C’est à la fin de cette cérémonie du mariage qu’intervient le premier indice : « en arrivant sur le perron, Chloé se mit à tousser ». La situation empire au fil des pages, chaque péripétie détruisant davantage les lieux et les personnages, et le roman se conclut sur la mort, sur le malheur, au lieu du bonheur.

 


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