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25
nov 2014
Vian, « L’Ecume des jours » : lecture analytique – L’avant-propos
Posté dans Littérature, Roman par cotentinghislaine à 2:12 | Commentaires fermés

L’avant-propos

Le rôle de cet avant-propos de l’Écume des jours est double : expliquer les objectifs et le mode de travail de l’écrivain, et conclure un pacte de lecture avec  le lecteur, en l’orientant vers un sens à donner au roman.
Mais le lecteur n’a pas encore lu l’œuvre : il est obligé d’adhérer à ce discours, ne peut encore en mesurer la vérité, ni entièrement le comprendre. Cependant, un avant-propos se relit aussi a posteriori, pour le comparer à sa propre lecture du roman, aux constats tirés.
Nous allons ici l’analyser de façon linéaire, étape par étape.

1ère PARTIE

La 1ère phrase, « Dans la vie, l’essentiel est de porter sur tout des jugements à priori. », posée comme une vérité générale,  représente, en réalité, un paradoxe, car un jugement « à priori » est, le plus souvent, considéré comme dangereux, car base de préjugés. Il est donc surprenant pour le lecteur d’en trouver ici un éloge.
Conférence de Jean-Sol PartreSartreLa  2nde phrase, avec le connecteur « en effet » prétend apporter la preuve de ce principe surprenant. Cette phrase, « Il apparaît, en effet, que les masses ont tort, et les individus toujours raison. » donne elle-même l’exemple d’un jugement « a priori » avec l’adverbe « toujours ». Rien ne peut prouver une telle affirmation, sauf si l’on se place délibérément d’un point de vue anarchiste. Mais c’est une affirmation importante, qui se vérifiera à la lecture du roman : Vian y oppose nettement les « individus » (les trois couples) et les « masses », par exemple lors des scènes à la patinoire, dans le monde du travail ou pendant les conférences de Jean-Sol Partre. Ce sont toujours des scènes terribles, horribles, et qui conduisent à la mort.

2ème PARTIE

La 2ème partie présente les conséquences de ce principe initial. La phrase, « Il faut se garder d’en déduire des règles de conduite : elles ne doivent pas avoir besoin d’être formulées pour qu’on les suive. », affirme fortement, avec la modalité impérative « Il faut », un refus. Vian rejette d’emblée ce qui constitue le désir fréquent du lecteur : chercher la vérité que l’auteur veut transmettre, un « message », un sens moral ou philosophique.
Mais nous notons une nouvelle contradiction entre les deux propositions de la phrase : face au rejet de « règles de conduite » qui seraient posées, l’idée de « les suiv[r]e », n’est pas, elle, rejetée. Il s’agit plutôt, pour l’auteur, de proclamer son droit de ne rien expliciter (« pas besoin d’être formulées ») et d’obliger le lecteur à poser sa propre interprétation.

Mais aussitôt intervient une nouvelle contradiction, puisque, même s’il emploie le terme « choses », bien vague, Vian donne au lecteur deux clés pour interpréter son roman : « Il y a seulement deux choses : c’est l’amour, de toutes les façons, avec les jolies filles, et la musique de la Nouvelle-Orléans ou de Duke Ellington. » La 1ère vérité affirmée est la force de l’amour« l’amour, de toutes les façons, avec les jolies filles ». C’est, en effet, la clé du roman, puisque toute l’intrigue tourne autour des trois couples, et que, pour chacun, l’amour est un absolu : Colin se sacrifie pour Chloé, Alise tue pour sauver Chick, Isis se mésallie pour Nicolas.
Duke EllingtonL’autre idée affirmée est la toute-puissance de
« la musique » de jazz : composante essentielle de la vie de B. Vian, elle accompagne toutes les scènes de bonheur, et il y a même un titre qui représente l’héroïne, « Chloé ».
La 1ère partie de la phrase suivante est catégorique : « Le reste devrait disparaître, car le reste est laid,… » Ainsi Vian souligne ce que la lecture permettra de constater . Dans le roman, deux mondes  s’opposent, en effet :
celui du beau, les « jolies filles », « la musique », par exemple avec le pianocktail, et celui du « laid », le monde du travail, les lieux fréquentés par les masses, la maladie et, bien sûr, la mort.

3ème PARTIE

La suite de la phrase,  « …et les quelques pages de démonstration qui suivent tirent toute leur force du fait  que l’histoire  est entièrement vraie, puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre. », contredit encore une fois la volonté précédente de rejet des règles. La formule « pages de démonstration » assigne, en effet, au roman un sens, c’est-à-dire confirme les bases de cette opposition entre beauté et laideur.
Mais la fin de cette phrase pose un autre paradoxe, fondé sur une fausse causalité entre deux termes antithétiques, « entièrement vraie » et « imaginée d’un bout à l’autre ». Cela fait penser à une des origines antiques du récit, la fable, de *fabula : c’est le mensonge, qui, pourtant, se donne pour but de poser une vérité. Comme ses prédécesseurs, Boris Vian revendique le pouvoir de la fiction, de la « distorsion du réel », de conduire à dégager une vérité sur ce même réel.

Vient alors une étrange affirmation sur un ton scientifique : « Sa réalisation matérielle proprement dite consiste essentiellement en une projection de la réalité, en atmosphère biaise et chauffée, sur un plan de référence irrégulièrement ondulé et présentant de la distorsion. » Le lexique fait ici une comparaison entre l’élaboration du roman et un mécanisme physique. Dans les deux cas, le point de départ est « la réalité », mais « en atmosphère biaise et chauffée » : ce n’est donc pas une reproduction à l’identique (« biaise ») et elle va être « chauffée », donc exagérée, accentuée. Puis, cette « réalité » se trouve « proje[tée] » sur « un plan de référence », qui est l’intrigue du roman, la fiction.  Mais là aussi il se produit des déformations : si le plan est « irrégulièrement ondulé », cela crée des creux et des bosses, qui déforment l’image, comme si elle se retrouvait tordue.

Vian lance, pour conclure, un appel indirect au lecteur, à travers le pronom « on »,  il se trouve pris à témoin : « On le voit, c’est un procédé avouable, s’il en fut. ».  Il est aussi considéré comme une sorte de confesseur, avec l’adjectif « avouable ». Mais le terme « avouer » suggère aussi qu’il s’agit d’une faute. L’écrivain attendrait-il le pardon de la part du lecteur ? Quelle serait cette faute ? Ne serait-ce pas, précisément, ce procédé de « distorsion » ?

La dernière pirouette qui ferme l’avant-propos est la mention finale d’un lieu et d’une date. Si la date peut paraître vraisemblable, du moins pour l’achèvement du roman, en revanche B. Vian n’a jamais mis les pieds aux USA. Mais c’est aussi un signal : la « Nouvelle-Orléans est le berceau du jazz. Cela souligne, une fois de plus, son importance dans le roman.

CONCLUSION

Pourquoi faire précéder le roman d’un avant-propos, sur un ton si didactique, alors même que Vian affirme le refus de poser une interprétation ? D’affirmations paradoxales en contradictions successives, sur un ton délibérément désinvolte, il donne le ton de son roman. Rien n’y sera « réalité », mais tout la représentera, « biaise »… pour poser deux vérités, qu’il appartiendra au lecteur de dégager : le bonheur se trouve dans l’amour et dans la musique de jazz. Mais ce bonheur est menacée par tant de laideurs

Vian pose aussi une question fondamentale pour le roman, celle du réalisme. Stendhal définissait le roman comme « un miroir que l’on promène le long d’un chemin ». L’écrivain tenait, certes, le miroir, mais Stendhal posait ainsi une volonté de représenter la réalité dans une totale ressemblance : c’était alors la naissance d’un réalisme affirmé. Par opposition, B. Vian, dans la lignée du surréalisme, revendique une double déformation. D’une part, la surface du « miroir » a été délibérément déformée : cela explique les choix stylistiques, mais aussi le recours à des registres comme le merveilleux, le fantastique. D’autre part, l’atmosphère du « chemin » et le chemin lui-même ont été modifiés, ne ressemblent plus à la réalité : le réel évoqué sera lui-même modifié. Mais l’objectif ultime reste le même : l’histoire est « absolument vraie ». C’était aussi l’affirmation des surréalistes : rechercher, par la combinaison des points opposés, une réalité « plus vraie » dépassant les contradictions.

 


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