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25
nov 2014
Vian, « L’Ecume des jours » : lecture analytique – L’incipit
Posté dans Littérature, Roman par cotentinghislaine à 3:27 | Commentaires fermés

L’incipit

Dans son roman, L’Écume des jours, paru en 1947, Boris Vian met en place l’histoire d’un amour absolu, mais qui se déroule dans un monde étrange, où la maladie, sous l’image d’un « nénuphar » dans le poumon de l’héroïne, Chloé, permet à l’auteur de nous faire découvrir, en parallèle, les beautés de l’amour et les laideurs de la société.

L’incipit, dans tout roman, joue un rôle important puisqu’il présente l’intrigue, tout en inscrivant l’œuvre dans un registre. De plus ici, en parallèle avec l’ « avant-propos », il complète le pacte noué avec le lecteur.
Nous chercherons d’où
vient l’originalité de cet incipit.

LA FONCTION INFORMATIVE

Un appartement originalLe roman débute à l’intérieur de l’appartement de Colin. Deux lieux totalement banals. Il y a d’abord la salle de bain, avec tout ce qui peut la caractériser banalement : le mobilier, avec « l’étagère de verre », « la baignoire », et les objets de toilette : « vaporisateur », « peigne », « coupe-ongles », miroir », tapis de bain », « serviette ». Puis le texte nous amène dans le couloir de la cuisine, d’où nous apercevons les « robinets de laiton soigneusement astiqués ». L’accent est donc mis sur la luminosité. Ces lieux donnent une impression d’un quotidien heureux et harmonieux, et ce sont eux qui traduiront l’évolution de la maladie de Chloé.

Sur le plan de l’actualisation temporelle, c’est un incipit « in medias res » : « Colin terminait sa toilette », « il s’était enveloppé » suggèrent que l’action est prise en cours. Il est fait d’une succession d’actions, toutes représentant les gestes les plus ordinaires du quotidien : se peigner, s’essuyer « entre les doigts de pieds », « accroch[er] la serviette au séchoir ».
Mais le roman ne donne aucune datation précise, sauf « ce n’était encore que samedi ». Or, cela introduit une première distorsion puisque Colin vient « surveiller les derniers préparatifs du repas » alors que le dîner n’est prévu que deux jours plus tard : « Comme tous les lundis soirs ».

=== Cette situation initiale consiste en une suite d’habitudes et de gestes quotidiens. Mais aucun rappel du passé, aucun ancrage du/des personnage/s dans le temps historique.

Nous découvrons aussi les personnages. Colin, dont le prénom est le premier mot du roman, est désigné d’emblée comme son héros.  Son portrait, pour l’essentiel, est fait en focalisation externe, comme si un spectateur était placé à ses côtés : « on pouvait voir… ». Cependant on note un commentaire, « Le nom de Colin lui convenait à peu près » : l’auteur juge son propre choix… mais sans en donner la moindre explication !

Le portrait de ColinPhysiquement, Boris Vian le définit d’abord par référence à un film, supposé connu des lecteurs, Hollywood Canteen, de 1944, qui raconte la vie de jeunes soldats américains pendant la guerre : « le blond ». La suite du portrait passe en revue le héros, mais vu « [d]ans la glace », comme en un reflet, et il reste très schématique en raison des adjectifs, très banals : « Sa tête était ronde, ses oreilles petites, son nez droit, son teint doré. […] une fossette au menton », « grand, mince (cf. le surnom, « Slim »), avec de longues jambes ». Cela lui donne un aspect jeune, et plutôt séduisant, avec une évidente ressemblance à son créateur lui-même. Mais ce portrait n’est pas très évocateur.

Psychologiquement, Vian le montre d’abord comme doté d’une sorte de joie de vivre : « Il souriait souvent d’un sourire de bébé ». Le terme qualifiant banalement sa psychologie, « gentil », est ajouté à la fin du portrait physique, le connecteur « et » liant étrangement les deux. Cette gentillesse est ensuite prouvée par son comportement envers son ami, Chick : la dernière phrase du quatrième paragraphe souligne aussi son tact. Puis le narrateur se fait omniscient pour porter un jugement, qui renforce ces premières notations : « Il parlait doucement aux filles et joyeusement aux garçons », « Il était presque toujours de bonne humeur… ».
Socialement, son âge est donné par l’intermédiaire de celui de son ami Chick (« 22 ans ») et de même on sait qu’il est « célibataire ». Il n’a, en revanche, aucun ancrage familial ou professionnel. On apprend seulement ses « goûts littéraires », ce qui laisse supposer qu’il a reçu une bonne éducation, et qu’il a « une fortune suffisante pour vivre convenablement sans travailler pour les autres ». C’est ce que révèle aussi le fait d’avoir un « nouveau cuisinier ».
=== Il apparaît ainsi comme une sorte de prince charmant, totalement libre de ne s’occuper que de lui, de sa toilette minutieuse, d’élaborer une cuisine raffinée.

Quelques personnages secondaires sont introduits dans cet incipit.
Chick n’est pas décrit, mais présenté comme une sorte de double. Une différence est, cependant, immédiatement soulignée : « mais moins d’argent ». Il exerce un « métier d’ingénieur », le même que celui de Vian, ce qui donne lieu à une première critique : « ne lui permettait pas de se maintenir au niveau des ouvriers qu’il commandait ». Cela pose deux thèmes, ceux de l’argent et du travail, dont on peut supposer qu’ils joueront un rôle dans le roman.
Nous ne savons rien de Nicolas,  à part son statut de « nouveau cuisinier ».

Les sourisMais il y a surtout les « souris de la cuisine », personnages surprenants. Cette appellation fait d’elles des sortes de génies familiers des lieux, dont les habitants prennent soin (« le cuisinier les nourrissait très bien »), et elles paraissent heureuses : « aimaient danser », « couraient », « jouaient ». L’accent est mis sur l’une d’elles : « Colin caressa ». Elle est dépeinte plus précisément : « de très longues moustaches noires, elle était grise et mince et lustrée à merveille ».

=== Le lecteur ne peut que s’interroger car rien ne permet de mesurer le rôle que joueront ces personnages, plutôt étrange,  dans un contexte si banal. L’horizon d’attente reste très flou.

LA FONCTION DE SÉDUCTION

Plusieurs éléments s’écartent du réel, des limites naturelles, en créant systématiquement l’insolite, à la façon des artistes surréalistes. Par exemple, nous sommes placés dans un monde étrange avec « un soleil de chaque côté » du couloir vitré, « car Colin aimait la lumière ». Le héros est donc comme un dieu, au sein d’un univers fait sur mesure, qui répond à son bon plaisir. De même, son corps est modifiable, à son gré là aussi : la « fossette » est apparue uniquement en raison de son « sourire », il « tailla en biseau les coins de ses paupières mates », qui « repoussaient vite », comme des ongles. Enfin cet univers est fait d’une matière qui, elle aussi, se plie aux nécessités humaines. Ainsi nous voyons Colin « perçant un trou au fond de la baignoire ». Mais, sans la mention du moindre outil, cela est présenté comme un geste parfaitement naturel. De plus, l’eau tombe chez « le locataire de l’étage inférieur »… sans que cela ne semble déranger personne. Autre exemple, le « tapis de bain » s’anime, quand Colin le traite à la façon d’un escargot : avec du « gros sel » pour lui faire « dégorge[r] toute l’eau contenue », il « se mit à baver ».
=== Cet univers étrange fait sourire. Mais l’ensemble devient totalement naturel en raison du déroulement des gestes.

Dans cet univers étrange, trois éléments nous rappellent le conte de fée, donc le registre merveilleux. D’une part, l’inanimé s’anime : les « comédons » sont personnifiés. Il y a aussi « les jeux des soleils sur les robinets » qui « produisaient des effets féériques » et une sorte de musique s’y trouve associée : « danser au choc des rayons de soleil sur les robinets »). À cela s’ajoute l’aspect liquide : « comme des jets de mercure jaune ». Parfois, c’est une simple variation grammaticale qui marque la personnification, telle la préposition « à » au lieu de « sur » : « Il prit à l’étagère de verre le vaporisateur ».
D’autre part, le temps devient élastique, plastique :
on n’est que « samedi », d’habitude Chick vient le « lundi », mais il suffit que Colin ait « l’envie de la voir », pour que le temps soudainement s’accélère.
Enfin, comme un souvenir de Cendrillon, nous observons
l’alliance entre le monde animal et le monde humain, à travers les jeux et la familiarité des souris, animal en général peu apprécié dans une maison.
Mais ce registre s’insère si étroitement dans le réel que tout paraît, finalement, logique. Pourquoi l’eau ne tomberait-elle pas chez le voisin, puisque la phrase suivante, comme une sorte d’explication, précise que « sans prévenir Colin, celui-ci avait changé son bureau de place » ? Pourquoi n’y aurait-il pas de souris, puisque, toujours par cette même juxtaposition des phrases, « Le cuisinier les nourrissait très bien » ?

=== Le lecteur est ainsi incité à entrer dans un univers parallèle au nôtre, mais qui en garde les codes de comportement.

Un univers de fantaisieBoris Vian joue sur le langage, avec des procédés variés, qui, là aussi, rappellent les activités surréalistes ou les jeux « pataphysiques » de Jarry. Déjà, il emploie une figure de style qu’il détourne de son sens premier. Ainsi, quand Colin se peigne, il « divisa la masse soyeuse en longs filets orange [1er détournement de la forme et de la couleur « normales » des cheveux] pareils aux sillons que le gai laboureur [titre d’un morceau de musique de Schumann : 2ème détournement] trace à l’aide d’une fourchette dans de la confiture d’abricot »,  3ème détournement.

Il cherche à créer un effet de surprise, par exemple avec le « coupe-ongles » qui va servir pour des « paupières »,  ou les « sandales en cuir de roussette », c’est-à-dire d’une chauve-souris de Madagascar ! Il s’amuse à pratiquer une fausse logique : « Il était presque toujours de bonne humeur, le reste du temps il dormait ». Enfin les jeux de mots sont nombreux : au tissu de « velours à côtes vert d’eau », il ajoute « très profonde », il porte un «  veston de calamande », le plus souvent nommé « calmande », tissu lustré d’un seul côté qui sert à des tissus d’ameublement ou à des vêtements d’intérieur, ce qui permet un jeu sonore en ajoutant « noisette ».
=== Ces multiples décalages contribuent aussi à faire sourire le lecteur.

Cela conduit forcément le lecteur à s’interroger sur le sens de cet étrange incipit, à partir des informations déjà acquises. S’il le rapproche du titre, il imagine une vie qui, pour Colin du moins, semble facile, légère, faite d’amusement, de plaisirs, même pour les souris. S’il rapproche le texte de l’avant-propos, il comprend mieux la notion de « projection de la réalité » combinée à celle de « distorsion », c’est-à-dire la déformation du réel.
Mais, précisément, cet avant-propos » nous guide déjà vers un sens, les deux principes antithétiques, qu’on retrouve ici, la laideur et la beauté.
La laideur
physique est immédiatement rejetée, puisque les « comédons » eux-mêmes ne se supportent pas : « En se voyant si laids dans le miroir grossissant, ils rentrèrent prestement sous la peau ». De même, la laideur sociale est illustrée par les difficultés financières de Chick, qui mettent en scène un paradoxe : un « ingénieur » qui ne gagne pas « de quoi se maintenir au niveau des ouvriers ». Le lecteur, telles que sont présentées les choses, est incité à plaindre Chick… Mais pourquoi ne pas plaindre plutôt les ouvriers du monde réel, qui, eux n’ont pas d’ « oncle » à qui « emprunter de l’argent » ? Finalement, c’est le travail en soi qui semble laid !

Face à elle ressort la beauté. Vian met en place un monde qui baigne dans la joie, avec de nombreux exemples : la comparaison au « gai laboureur », « il souriait souvent », « joyeusement », sa « bonne humeur », et la « joie sereine » du cuisinier Nicolas. Le texte se termine d’ailleurs sur le symbole de cette joie : la danse finale des suris sous les rayons de soleil.

CONCLUSION

Comment juger cet incipit ? Tout en respectant le rôle traditionnel d’un incipit, il s’en écarte considérablement par son aspect insolite. En cela, il peut désarçonner certains lecteurs. Mais il plaira à ceux qui aiment l’étrange, le merveilleux, et qui vont chercher le sens de cet univers mystérieux.

L’horizon d’attente, que doit, en principe, créer un incipit reste très flou. Tout au plus peut-on y distinguer la mise en place de l’opposition entre la richesse et le monde du travail, lié, lui, à la pauvreté. Mais le merveilleux fait penser à un conte de fées, donc suggère que le roman pourrait être une forme d’apologue, dont il appartiendra au lecteur de dégager le sens.


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