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Barbey d’Aurevilly, « Le Chevalier des Touches », 1864

Problématique

Quand l’Histoire se fait fiction… 

ou : Comment le roman transforme-t-il  la réalité historique en fiction? 

ou : Le roman historique, un « genre faux », car comment concilier deux entreprises contradictoires, l’une qui consiste à faire un roman, l’autre qui consiste à faire de l’Histoire ? Deux chocs successifs, la chute de l’Ancien Régime, puis la chute du Ier Empire, vont créer un traumatisme, et conduire à un développement de l’Histoire, 

- qui cherche des réponses pour expliquer ces soubresauts, 

- qui tente de retrouver une continuité, en découvrant ce qui fait le « génie » d’un peuple au-delà des aléas historiques, 

- qui veut se reconstruire des « héros » pour répondre à la médiocrité d’un siècle où triomphe la bourgeoisie avec, pour seul idéal, le matérialisme.

=== L’Histoire est donc confrontée à un paradoxe : 

- retrouver une vérité objective des faits et des êtres, 

- corriger notre monde en replongeant dans les mondes passés. De là à les déformer… 

Pour exhumer le « génie » d’un peuple,  effacer le traumatisme révolutionnaire et sa déchristianisation, les écrivains redécouvrent une époque longtemps considérée comme les « siècles obscurs »: le moyen âge.  Il va se trouver grandi, magnifié, en tant qu’époque où l’art atteint son apogée avec le style gothique, où la force et la foi gardaient un sens et donnaient naissance à des héros empreints de noblesse et de grandeur d’âme. 

Ainsi les romans de l’anglais Walter Scott (Waverley, 1814 – Rob Roy, 1818 - Ivanhoé, 1819)- Iv81anhoé, 19) deviennent des modèles, et marquent la naissance du roman historique : de 1815 à 1832, un tiers des romans édités est historique. La seconde moitié du siècle continuera dans cette voie 

- avec une diversification des époques, jusqu’à la lointaine antiquité, 

 

- avec la publication en feuilleton, qui donne à ces romans de nouveaux lecteurs, un public populaire, avide de rebondissements, de péripéties et de scènes-spectacles, - avec une nouvelle réflexion sur les rapports entre le réel et le vrai, liée à la lutte entre les courants romantique et réaliste. 

Biographie : 1808-1889 

maison de Barbey Le Normand : Lorsque naît, à Saint-Sauveur-le-Vicomte, Jules Amédée Barbey d’Aurevilly, le 2 novembre 1808, sa famille ne possède son titre de noblesse que depuis 52 ans. Mais elle reste très attachée à la monarchie. De 10 à 17 ans, il vit chez son oncle à Valognes, et il se souviendra de ce milieu provincial étriqué pour en faire le cadre de nombreuses œuvres, notamment du récit du Chevalier Des Touches. C’est aussi là qu’il écoute les contes normands de la servante Jeanne Roussel, autre source de son inspiration.

dandysme.jpg Le dandy : À 19 ans il découvre Paris et se lie d’amitié avec le poète Maurice de Guérin. De retour à Caen pour poursuivre ses études de droit, il s’oppose à sa famille en refusant de porter son titre de noblesse et en affichant des opinions républicaines. C’est aussi à cette époque qu’il débute, avec le libraire Trébutien qui sera un ami pendant de longues années, une activité littéraire, publiant ses deux premières nouvelles.  

La rupture avec sa famille devient totale en 1833 : il retourne à Paris où il entreprend une carrière journalistique pour La Revue scientifique et Le Nouvelliste. Il reprend cependant son titre, et mène dans les salons mondains une vie de dandy, à l’image de l’anglais George Brummel. Il composera d’ailleurs un petit traité, Du Dandysme et de George Brummel

ecrivain.png L’écrivain : Mais une seconde rupture intervient dans sa vie en 1846-1847 : il revient au catholicisme, fonde, avec quelques amis, « la Société catholique » destinée à rénover l’art religieux, est rédacteur de La Revue du monde catholique (qui ne paraît que pendant un an), et prône des idées conservatrices, ultra-royalistes. En 1851, sa rencontre avec la baronne de Bouglon, qu’il surnomme son « Ange blanc », confirmera cette orientation, qui rejaillit sur sa production littéraire. Cela le conduit à une réconciliation avec ses parents. 

À la mort de son père, en 1868, la maison de famille devra être vendue en raison de nombreuses dettes, mais Barbey d’Aurevilly reste attaché à sa région natale : il loue, en 1872, un appartement à l’hôtel Grandval, à Valognes, où il séjourne plusieurs mois chaque année jusqu’en 1887. Malgré les difficultés – dettes, poursuites judiciaires contre les Diaboliques en 1874, maladie… – Barbey poursuit sa « double vie » de mondain, dans les salons où l’on apprécie sa brillante conversation, et d’homme de lettres. À partir de 1879, il est assistée d’une secrétaire, Louise Read, dont il fera sa légataire universelle et qui consacrera toute son existence à l’oeuvre de l’écrivain, même après sa mort en 1889.     

Les lieux dans le roman

 le Cotentin                            valognes                                bocage

Du réalisme  L’histoire des « Chouans » s’inscrit dans l’ouest de la France, de la Vendée à la Normandie en passant par le Maine, l’Anjou et la Bretagne. Le roman, lui, prend pour cadre le Cotentin, plus précisément la zone qui englobe les villes de Granville, d’Avranches et de Coutances, où se déroule l’intrigue, et Valognes, lieu du récit. Le parti-pris de réalisme est flagrant dès l’incipit, avec la mention des toponymes, et il se trouve renforcé par l’appel au témoignage du lecteur :« Tous ceux qui connaissent le pays n’ignorent pas… » 

Ainsi, même quand il change les noms, pour éviter tout litige (le château de Touffedelys est en fait celui de la famille de Touffreville), l’écrivain situe précisément les lieux de l’action, les décrit avec précision comme il le fait aussi pour celui du récit, le« petit salon »des deux sœurs Touffedelys. C’est que pour lui, comme pour Balzac, la mise en place des personnages ne se conçoit pas hors du cadre auquel ils appartiennent : « un vieil appartement [...] tout à fait en harmonie avec le groupe qui, pour le moment, s’y trouvait. Le nid était digne des oiseaux. »

 

Le lieu du récit

  À lire le roman, rien de plus banal que la petite ville de Valognes, « aristocratique petite ville de province endormie », avec sa place des Capucins, son couvent des « dames Bernardines » et sa rue des Carmélites. Mais, à elle seule, elle permet déjà de recréer l’atmosphère hors du temps propre à cette réunion de personnages enfermés dans leurs souvenirs d’il y a trente ans. 

Le salon lui-même est placé sous le signe de la monarchie absolue disparue avec les portraits de « deux femmes en costume Louis XV », les « quatre bustes d’argile recouverts d’un crêpe noir « , ceux de la famille royale défunte, et « des fauteuils, en vieille tapisserie de Beauvais, traduisant les fables de La Fontaine « . Le lieu est comme pétrifié dans un passé à jamais révolu, lui-même cristallisé à travers le récit de Barbe de Percy.

 

Les lieux de l’intrigue

1°. LES PAYSAGES NORMANDS      

Dans ce roman, c’est aussi toute la réalité des paysages normands que l’action dépeint, à commencer par les châteaux, ici celui de Touffedelys, point central car « quartier général le plus caché et le plus sûr « (p. 76) des insoumis contre-révolutionnaires. Avec ses « environs [...] couverts de ces grands bois, le vrai nid de toutes les chouanneries!  » et « situé à peu de distance d’une côte solitaire, presque inabordable à cause des récifs « , le décor est mis en place, prêt pour les « combats de buisson et de haie  » (p. 76) qui ont caractérisé les coups de main de la chouannerie. Elle avait, en effet, pris naissance dans ces campagnes profondément catholiques où les paysans étaient restés fidèles aux traditions, garanties par leur seigneur et leur Roi. 

2°. L’ANGLETERRE    

La noblesse, elle, pour échapper à la Terreur, avait émigré et tentait d’organiser à distance la contre-Révolution. D’où la mention fréquente de l’Angleterre, refuge de nombreux exilés, et le rôle de Des Touches, agent secret assurant la liaison entre les deux contrées : le « chevalier  Des Touches, déguisé en pêcheur de congres [...], se risquait pour le service du roi, de la côte de France à la côte d’Angleterre, à travers cette Manche toujours grosse de quelque naufrage  » (p. 78). 

3°. LES VILLES      

Ce paysage naturel contraste avec les deux villes évoquées, 

- Avranches dans l’animation de son activité commerciale, le jour de la foire (même si celle de la Saint-Paterne n’a jamais eu lieu!), avec ses « auberges  » et ses « cabarets « , sa « place du marché  » devenue « champ de foire  » (p. 106), 

- Coutances, « ville ensevelie tout entière  » dans son sommeil nocturne. 

 

     On notera cependant un autre effet de contraste entre l’aspect ordinaire des rues de ces villes, animées ou désertes selon l’heure, et les prisons qu’elles renferment, massives forteresses aux murs épais qu’il faudra assaillir par la ruse pour délivrer le chevalier.

à la métamorphose du réel 

 

 combat sous la Révolution                           combat de rue                           le moulin bleu

Mais le romancier ne se soucie guère de faire oeuvre d’historien; son but est de restituer le souffle de la passion qui animait les partisans d’une chouannerie alors déjà condamnée. Leur désespoir les portait d’autant plus à se dépasser, ce qui explique la puissance des souvenirs trente ans après. Il lui fallait donc charger son décor d’une valeur symbolique. Ainsi l’incipit met en place une atmosphère sinistre pour restituer la peur. Ainsi, dans la petite ville de Valognes, « indolente  et bien close « , résonne  » le bruit de deux sabots « , « grinçants et haletants « , que viendront accompagner les « hurlements des chiens « . Ajoutons à cela la « croix [...] sur laquelle se tordait, en saignant, un Christ de grandeur naturelle  » et l’on aura le cadre, propre à « faire pénétrer  le frisson jusque dans les os et [à] doubler les battements du cœur  » (p. 36), et qui convient à l’apparition du revenant, ce Des Touches dont l’histoire va être contée. 

D’emblée le récit bascule donc vers le fantastique, qui, sans sortir de la réalité, lui donne une dimension surnaturelle, comme en jugeait Anatole France : « [...]ce livre me donna le frisson « . 

 

La mer

  La mer est l’élément fondateur qui donne au héros sa dimension épique. Sur cette terre des Normands, imprégnée du « vieux sang des pirates du Nord  » (p. 74), quoi de plus normal qu’elle enserre le récit ? Elle ouvrira à Des Touches l’horizon grandiose qui va forger sa légende, celle d’ « un roi, le roi des mers! «  Ainsi les « vieux matelots  du port de Granville, amateurs du merveilleux, comme tous les marins, [...] dirent-ils qu’il charmait les vagues… » (p. 79). C’est aussi, dans le dernier chapitre, la mer qui sert de cadre à sa disparition : il va s’évanouir sur cette « mer battant son plein », dans sa « barque qui s’enlevait sur la vague comme un cheval ardent qui piaffe ». (p. 171) Les comparaisons amplifient le destin du héros, comme dans cette ultime vision : il « disparut entre deux vagues pour reparaître comme un oiseau marin, qui plonge en volant et se relève, en secouant ses ailes. C’était à se demander qui des deux reprenait l’autre, si c’était lui qui reprenait la mer ou si la mer le reprenait! » (p. 172).   

 

L’amplification des décors

         De même, chaque cadre des actions liées au chevalier prend très vite une dimension quasi surnaturelle, nous plongeant ainsi dans l’atmosphère héroïque des romans médiévaux. Le paysage de la campagne normande, par exemple, observé du haut des tourelles du château par Barbe et Aimée, à la façon des nobles dames des temps anciens, est amplifié par des images qui semblent confondre la mer et les bois en une même entité : « nous ne voyions jamais que des abîmes de feuillage, que des océans de verdure sur lesquels le regard lassé se perdait… » (p. 107). 

C’est notamment le cas lors des combats. Ainsi, pendant l’expédition pour libérer le chevalier de la prison d’Avranches, le champ de foire devient une « plaine de colère » : « Le sang jaillissait et faisait fumée comme fait l’eau sous la roue du moulin! » D’ailleurs, comme dans l’épopée, le lieu de ce combat se hausse aux dimensions de la légende : « À Avranches, on vous montrera, si vous le voulez, à cette heure encore, la place où ces rudes chanteurs combattirent. L’herbe n’a jamais repoussé à cette place. Le sang qui, là, trempa la terre était sans doute assez brûlant pour la dessécher ». (p. 119)        

Par contraste avec la petitesse du salon clos dans lequel se fait le récit, Barbey donne ainsi aux actions des chouans la valeur d’exploits mythiques  

Le Moulin bleu

Le récit se ferme sur cet ultime épisode (chapitre VIII) : il en constitue, en quelque sorte, l’apothéose. Banal moulin dans un paysage ordinaire, à première vue ! Cependant sa couleur prend déjà une valeur prémonitoire, ce « bleu » est celui des « patriotes », ennemis des chouans. Mais il va se hausser à une dimension mythique en devenant l’instrument de la vengeance de Des Touches contre le meunier traître, qu’il a attaché sur une des ailes. Cette aile semble ainsi se détacher sur le ciel telle celle d’une Némésis vengeresse : « l’implacable aile de ce moulin, remontant éternellement pour redescendre, et redescendant pour remonter… » (p. 165). Le ciel lui-même paraît effrayé par ce terrible supplice, digne de la mythologie antique : « Le soleil, qui rougissait comme s’il eût été humilié de se baisser vers la terre, envoyait comme un regard de sang à ce moulin de sang… » (p. 167)     

C’est donc sur la violence de ce rouge sanglant, écho du Christ sanglant apparu dans l’incipit, que se ferme la légende de Destouches, vision dont avait dû être frappé l’esprit du jeune Barbey l’entendant raconter.   

 

Le temps dans le roman

 

LE TEMPS HISTORIQUE 

 un chouan                 après un combat des chouans                  un héros chouan

Dans une lettre à son ami Trébutien, Barbey d’Aurevilly l’invite à lire dans son roman bien plus que l’histoire d’un épisode de la Révolution française : « Je ne suis pas le terre-à-terre de l’histoire [...]. Il y a mieux que la réalité, c’est l’idéalité qui n’est, au bout du compte, que la réalité supérieure, la moelle des faits plus que les faits eux-mêmes. »

 

                Cependant les faits historiques sont bien présents dans le roman, depuis l’allusion à « l’armée de Condé « (p. 43), qui avait levé des troupes pour la défense de la monarchie, jusqu’à cette fin de 1799 (en réalité la nuit du 2 au 3 février 1799) où eut lieu l’évasion de Des Touches, en passant par les épisodes sanglants de la guerre des Chouans et de la Terreur avec ses « Colonnes Infernales, qui pillaient et massacraient le pays » (p. 87).

Rappel des faits historiques : http://www.dailymotion.com/video/x36jaw_chouansdvdphilippe-de-brocageorges

Pour écouter, un extrait de la comédie musicale « La Révolution française, avec Jean-François Michael :  http://www.youtube.com/watch?v=bIsQL5t24E4

Dès 1791 les paysans de Bretagne se soulèvent,  pour défendre l’évêque de Nantes contre les « Bleus », Révolutionnaires qui veulent lui imposer le serment exigé par la Constitution civile du clergé. Cette révolte s’amplifie avec le refus des enrôlements forcés.                 

En 1792 Jean Cottereau, surnommé « Jean Chouan », prend la tête des insurgés et, en 1793, les deux tiers de l’Ouest sont gagnés par la révolte. Il ne s’agit alors que de « jacqueries », émeutes paysannes traditionnelles, surtout dues aux difficultés économiques croissantes. Mais, peu à peu, une véritable armée se constitue en Vendée, organisée par plusieurs nobles. Elle monte vers le nord, en remportant plusieurs victoires contre les « bleus ». Cependant la situation s’inverse après une défaite au Mans et un échec devant Granville.                

La révolte se transforme alors en une guérilla, avec des troupes réfugiées dans les forêts, qui entretiennent, par leurs brigandages et leurs assassinats, la terreur dans la population. Après des négociations, le traité de la Mabilais est signé, en avril 1795, pour mettre fin aux combats, mais seuls 21 chefs chouans sur 121 le cautionnent. Un débarquement des émigrés à Quiberon échoue deux mois après, et les généraux républicains reprennent l’avantage. 

            Les royalistes modérés décident alors de revenir au pouvoir par les élections. Mais leur annulation en 1797 dans 49 départements, notamment dans l’Ouest, entraîne une dernière vague d’insurrection, qui bat son plein en 1799, avec le refus des nouveaux enrôlements dans les armées républicaines. Plusieurs villes sont occupées par les chouans. Mais, après le coup d’État du 18 brumaire, Bonaparte mène une politique de pacification : il accorde aux insurgés une liberté de culte contre leur soumission, confirmée par le traité de Pouancé en décembre 1799. C’est la fin de la chouannerie.        

 

LE TEMPS DU RÉCIT

 un salon du XIX° siècle            oeuvresb.jpg

Le récit, lui, constitue une analepse, un retour en arrière de 30 ans environ, selon les quelques précisions données dans le roman : l’auteur, enfant quand il l’écoute, a « environ treize ans », ce qui conduit à proposer la date de 1821-1822, de même la date, citée au début du roman, mais incomplète, de la construction de la croix : « en 182… ». 

=== Le récit se situe donc sous la Restauration, sous le règne de Charles X, soit encore un décalage de 30 temps avec l’époque de l’écriture

Or, lorsqu’il rédige son roman, l’auteur a lui-même évolué : il est passé des idées ultra-royalistes, exprimées dans ses articles de 1850, aux opinions bonapartistes, pour lesquelles il fait campagne en 1852 afin de rétablir l’Empire. Puis il s’en détachera, notamment en raison des excès de la censure, dès 1857, prenant alors ses distances avec la vie politique.          

        Une des originalité du roman est donc ce va-et-vient entre trois époques : le récit autobiographique de la narratrice-personnage est forcément influencé par sa vieillesse, puisque le récit est rétrospectif, et par le savoir de l’auteur, qui lui prête alors une dimension prémonitoire: « brûlant de ce royalisme qui n’existe plus » (p. 78), affirme-t-elle ainsi, ou, à propos des rois, « ils mourront comme les Stuarts » (p. 152) déclare le baron de Fierdrap.

 

Les chouans vus par Barbey d’Aurevilly :  

Mais qui étaient véritablement ces Chouans, ainsi baptisés d’après le surnom de leur chef, Jean Chouan, et son cri de ralliement (pages 86, 95, 108) imitant celui du chat-huant, espèce de chouette? Bien évidemment ils s’opposent à la Révolution, qui, pour la Noblesse, représentait une perte totale :  » La Révolution leur avait tout pris, famille, fortune, bonheur du foyer [...]  » (p. 40) rapporte la voix de l’écrivain royaliste, qui met aussi en évidence les pires symboles de cette Révolution, tels le tribunal révolutionnaire ou la guillotine (p. 140). Le point culminant est sans doute l’évocation de l’anthropophagie à propos de la Hucson, gardienne de la prison d’Avranches : « [...] elle avait goûté au coeur de M. de Belzunce, quand les autres poissardes du Bourg-l’Abbé et de Vaucelles avaient, après l’émeute où il fut massacré, arraché le cœur à ce jeune officier et l’avaient dévoré tout chaud.  » (p. 112) 

Mais, s’ils ne s’agissaient pour les Chouans que de défendre les privilèges abolis, comment expliquer la présence de tant d’hommes du peuple parmi eux? S’agissait-il alors de paysans dupés, en quelque sorte, par leurs anciens maîtres, qui les « remorquaient [...] au combat « , selon les dires méprisants des « Bleus »? Mais si tel était le cas, ils n’auraient certainement pas été jusqu’à ce comble de l’héroïsme… Nous les appellerions plutôt aujourd’hui « résistants », et c’est ainsi que Barbey les présente, comme des « groupes de partisans éparpillés  » dans les campagnes (p. 92), qui faisaient « le coup de feu  » dans une « guerre nocturne et masquée « . D’où ce verbe « chouanner », fréquent dans le roman, dans le sens de « prendre des chemins détournés « , leur connaissance des lieux leur permettant de s’évanouir au plus profond des bois. Or cela ne peut que rappeler au lecteur contemporain la Seconde Guerre mondiale, avec les « maquis » dans lesquels se cachaient Les Résistants, comme les chouans de jadis. Barbey emploie aussi le terme de « guérillas », qui sonne étrangement aux oreilles d’un lecteur du XXI° siècle, habitué à l’entendre dans un autre contexte. Ces choix lexicaux éclairent cependant d’un jour nouveau ces combattants de la liberté, nobles et hommes du peuple mêlés pour préserver « l’esprit du pays qu’on nommait autrefois « la gaye France » [...] » (p. 89).

Cependant, le roman n’est pas un éloge de la monarchie et des Chouans qui l’ont servie contre les rigueurs révolutionnaires ! Pas de manichéisme, il n’y a pas d’un côté « les bons », de l’autre « les méchants », et Barbey d’Aurevilly critique les deux camps dans cette guerre civile, les « Bleus » et les porteurs de la « cocarde blanche ». Ainsi à deux reprises il rappelle l’ingratitude de la monarchie envers ceux qui ont lutté pour la défendre :  » [...] il vivait comme il pouvait de quelques bribes et de la maigre pension qu’octroya la Restauration aux pauvres chevaliers de Saint-Louis, qui avaient suivi héroïquement la maison de Bourbon à l’étranger et partagé sa triste fortune. » (p. 44), « [...] le grand Jean Cotreau, qui a nommé la Chouannerie et qui est resté seul de six frères et sœurs, tués à la bataille ou à la guillotine, est mort, le cœur brisé par les maîtres qu’il avait servis, auxquels il a vainement demande, pauvre grand cœur romanesque, le simple droit, ridicule maintenant, de porter l’épée!  » (p. 152). La Révolution semble n’avoir rien appris à la noblesse de retour, qui continue de se draper dans un orgueil dépassé ! 

Parallèlement, il ne cache pas les horreurs commises par les chouans, ni la peur que provoquaient dans la population les « Grille-pieds« , comme on les surnommait d’après « les horribles feux qu’ils allumaient sous les pieds des Bleus  » (p. 147). Pensons aussi à la terrible mort infligée au fils de la Hucson, scène décrite dans toute sa barbarie aux pages 115-116, alors que ceux-ci avaient joué aux quilles « à coups de boulet  » contre les têtes des ennemis, enterrés vivants. Des Touches lui-même choisit une bien sinistre façon de se venger du meunier qui l’avait trahi! Mais toute guerre civile a ses excès, dans une interminable vengeance d’un camp contre l’autre : telle semble être l’opinion de Barbey d’Aurevilly.

L’énonciation

NARRATEUR ET NARRATRICE 

Le roman repose sur une mise en abyme : le récit-source des aventures chouannes, fait par la narratrice, Barbe de Percy, s’insère dans un récit-cadre, dont nous n’apprenons qu’à la fin qu’il est dû à la présence de l’écrivain, enfant âgé de 13 ans, dans le vieux salon de Valognes, alors destinataire du récit-source. 

Le récit joue ainsi sur deux stratégies d’énonciation

 

  • le récit à la 3ème personne, qui est pris en charge par un narrateur-omniscient, l’écrivain qui a complété ses souvenirs d’enfance par sa rencontre avec Des Touches et ses recherches historiques ; 

  • le récit à la 1ère personne, qui, en supposant l’engagement de la narratrice, donne l’illusion de vérité nécessaire au roman historique.        

1. Le narrateur premier 

Un glissement s’établit, de l’auditeur-enfant, cette « autre personne » (p. 177) dont la présentation est retardée jusqu’aux dernières pages, au narrateur-adulte qui se confond avec l’écrivain. Ainsi se trouve confortée une vérité historique, puisqu’il affirme avoir gravé à jamais cette histoire dans sa mémoire, au point qu’il suffira d’un « hasard », des informations sur le chevalier devenu fou, pour réactiver les souvenirs. 

Cependant Barbey d’Aurevilly n’a plus treize ans quand il écrit ! Il est entré dans le monde parisien. En parfait dandy, il a mené « une vie passionnée  avec ses distractions furieuses et les terribles dégoûts qui le suivent ». Le chiasme souligne nettement l’amertume de celui qui rejette son époque, jugée médiocre et décadente, qui a borné ses ambitions. Tout le passé de grandeur s’est figé, et il ne reste plus, pour se consoler de cette perte irrémédiable, que le récit qui « pourra tremper son cœur dans le mépris des choses humaines ». Aucun des personnages de ce récit, pas même son héros, n’a, en effet, véritablement accompli une destinée : ils ne sont que des victimes de l’Histoire. Leur vie s’est comme arrêtée dans ce salon bien clos, et elle ne reprendra que grâce à la magie de cet autre conteur qu’est Barbey d’Aurevilly. Ressent-il, lui aussi, ce même sentiment d’une vie ratée à laquelle seule l’écriture viendrait donner un sens?           

2. La narratrice 

L’écrivain délègue la parole à sa narratrice, au prénom étrangement proche du sien…, et l’emploi du « Je » ne peut que renforcer l’effet de réel : « Elle contait comme quelqu’un qui a vécu la vie de son conte » (p. 145).Le récit s’affirme ainsi véridique par rapport aux « versions infidèles et changeantes de l’émigration ». Le « Je » peut alors céder la place au « nous », chargeant ainsi le récit d’une valeur symbolique, ultime témoignage sur la chouannerie par une de ses survivantes.

 

Cependant dans la mise en scène de ce récit enchâssé – à commencer par le titre du chapitre « Trois siècles dans un petit coin » – l’écrivain accentue l’écart temporel entre le temps de l’action et celui de son énonciation. Le salon est fermé, isolé de la petite ville de Valognes, oubliée dès l’entrée de l’abbé, encombré de vieilleries, dont cette pendule (p. 59) qui semble scander un temps immobile, en opposition au temps des « horloges » qui ponctua les actions racontées… La vérité naît donc au cœur d’un monde disparu, dont les personnages vivent à peine. Pour reprendre la formule de D. Mounier-Daumas, ce roman est ainsi l’ »Histoire des choses mortes racontée par des spectres dans un caveau ».     

DES DESTINATAIRES MULTIPLES 

En relation avec la double narration, on observe un système complexe de destinataires : 

  • pour le récit-cadre, un destinataire premier est posé par la « dédicace », le père, comme une façon de rendre hommage à cet homme « fidèle à des opinions qui ne triomphaient pas. » Il devient donc l’emblème du destinataire ultime, le lecteur rêvé par l’auteur, , le « vous » pris à témoin au début, puis à la fin du roman. 
  • pour le récit-source, oral, un groupe d’auditeurs qui, plus que des individualités, représente des stéréotypes, survivants d’un passé à jamais révolu (cf. portrait, p. 128). « Histoire militaire, digne d’un bien autre tambour!  » que Barbe de Percy, vieille aristocratique dérisoire : c’est cette phrase exclamative nominale qui enclenche, à la fin du chapitre III, le récit des exploits du chevalier Des Touches, aux multiples destinataires… jusqu’au destinataire final, le lecteur.

1. Le destinataire premier

 

L’analyse de la dédicace, et du portrait du père ainsi brossé, conduit à une question : l’amertume et le regret perceptibles chez l’écrivain, son sentiment d’avoir « cour[u] follement après le vent », ne viendront-ils pas entacher la véracité du récit ? L’œuvre de mémoire que le fils dédie au père sera-t-elle « page d’histoire »… ou « Roman » ? L’ordre des mots dans la dernière phrase, et la majuscule, semblent déjà apporter une réponse. C’est bien la « fiction » qui intéresse l’écrivain !

Le père, d’autre part, préfigure le lecteur idéal, rêvé complice et pris à témoin dès le début du roman : « Supposez en effet… ». Jamais Barbey d’Aurevilly ne l’oublie, soutenant son attention : « ainsi qu’on va le voir » (p. 42). De même, il s’adresse à nouveau à lui à la fin du roman, pour lui demander son appui, la caution de sa réussite littéraire : « Si elle vous a intéressé, c’est bien heureux pour cette histoire » (p. 177). Il va jusqu’à en amplifier le prix… comme un fils soucieux de prouver à ce lecteur-père, un temps renié, sa vraie valeur : « personne au monde n’aurait pu vous la raconter et vous la finir! »

2. Les destinataires seconds

Observons le portrait de ces destinataires : un abbé « de salon », souvenir de ces religieux mondains du XVIII° siècle, le baron Hylas de Fierdrap, patronyme éloquent pour un de ces petits nobles de province, les deux demoiselles de Touffedelys, une caricature de châtelaines… Quant à Aimée de Spens, peut-on la considérer comme une destinataire? Sa surdité l’isole en fait du récit. A la quasi inexistence de ces auditeurs, ajoutons la dégradation qu’a provoquée sur eux la Révolution : ils ont tout perdu, n’ont rapporté d’Angleterre que de petites manies dérisoires, n’ont concrétisé aucun de leurs rêves… et même le baron a remplacé la noble chasse par la pêche… Cependant ce vieillissement même leur permet de cautionner la vérité du récit : ils ont vécu ces temps révolutionnaires troublés… (p. 75, p. 79) et la narratrice fait appel fréquemment à leur propre mémoire.

Face à la narratrice, ils vont donc jouer un rôle assez semblable à celui du chœur dans la tragédie antique :

  • Leur âge, leurs occupations rétrécies, leur passivité et le vide de leurs idées contrastent avec les actions et les idéaux propres aux personnages du récit. Ils leur servent ainsi de faire-valoir, attirant l’attention sur les faits primordiaux du récit : p. 89, pour la tragédie amoureuse, p. 100 pour les « Douze », p. 111 pour amplifier l’image de la prison. 
  • Ils sont des commentateurs du récit, qu’ils développent en variations, en digressions et en extrapolations. Ils freinent ainsi la narratrice, « mécontente d’avoir été interrompue si longtemps » (p. 85), en donnant aux faits racontés une dimension plus dérisoire. Mais parallèlement ces « ricochets de conversation » apportent au récit toute la vérité du témoignage oral.

  • Leurs réactions, effets de surprise (« Diantre! », « Peste! »), de curiosité, d’angoisse, ponctuent le récit, créant une sorte d’écran entre la narratrice et le lecteur. Mais, paradoxalement, les « choreutes » sont tellement ridicules que leurs commentaires fonctionnent a contrario : tandis que l’écrivain s’emploie à donner aux faits une dimension épique, les amplifications des destinataires, elles, réduisent la dimension des faits racontés. 

    === Barbey d’Aurevilly élaborerait donc, par cette stratégie, une véritable démythification des valeurs auxquelles le roman prétend faire adhérer!

Conclusion sur la problématique

 

Mnémosyne Mnémosyne, mère des muses – Frédéric Leighton

Si l’idée a germé, d’après les lettres de Barbey d’Aurevilly, dès 1850, il a fallu bien des années avant que l’écrivain mène son roman jusqu’au bout. Il a donc été manifestement gêné : « Je n’écris pas vite ce roman dans lequel je veux ployer ma diable de nature rebelle à de certaines choses pour lesquelles elle n’a pas d’instinct. » (1855) Et le roman ne paraîtra qu’en 1864. C’est que toute l’oeuvre de Barbey d’Aurevilly donne la preuve de son goût pour l’imaginaire, pour les légendes et contes allant jusqu’au fantastique. Frustré par sa matière de base, l’épisode de la chouannerie raconté, il a donc tout mis en oeuvre pour en faire du « romanesque », jouant sur les registres, tels le fantastique, l’épique… pour donner de l’ampleur à ce qui relève de l’Histoire, ou choisissant des stratégies narratives qui font croire à la vérité alors même qu’il s’agit de pure fiction. Ecoutons l’écrivain lui-même parlant du roman : 

  • « Ce roman, c’est-à-dire de l’histoire possible quand elle n’est pas réelle, c’est-à-dire en d’autres termes de l’histoire humaine. » 

  • « Qu’importe la vérité pointillée, méticuleuse des faits, pourvu que les horizons se reconnaissent, que les caractères et les moeurs restent avec leur physionomie et que l’imagination dise à la mémoire muette : C’est bien cela. » 

  Pour dépasser l’opposition entre « roman » et « histoire » : 1. Penser à tout ce qui unit l’Histoire et la littérature : depuis son origine antique, l’Histoire n’est-elle pas d’abord une mise en forme des faits historiques en fonction du présent de l’historien, malgré toutes les garanties d’objectivité dont il s’entoure? 2. Penser à la dimension « humaine » qui unit ces deux domaines. L’Histoire est construite par des hommes qui en sont ses « personnages », les recherches historiques sont menées par des hommes qui en seront les « narrateurs ». NIETZSCHE : « Il n’y a pas de faits en soi. [...] Ce qui arrive est un groupe de phénomènes, choisis et groupés par un être qui les interprète [...]. Il n’y a pas d’état des faits en soi, il faut au contraire y introduire d’abord un sens avant même qu’il puisse y avoir un fait »

 

Parle-t-il de l’Histoire? Ou parle-t-il du Roman?

 

POUR ALLER PLUS LOIN : voir « les personnages » dans Mes pages et les analyses dans « mes articles »

 


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