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Archive pour la catégorie 'Classicisme'


« L’Ecole des femmes » : lecture analytique, acte V, scène 4

30 novembre, 2009
Classicisme, Théâtre | Commentaires fermés

Acte V, scène 4

 

L’Ecole des femmes est jouée en 1662, année où Molière épouse Armande Béjart, de 20 ans plus jeune que lui. La pièce reçoit un grand succès, mais aussi de nombreuses critiques, notamment pour son « immoralité ».   

Situation du passage : Malgré les confidences successives d’Horace, toutes les précautions d’Arnolphe pour l’écarter d’Agnès, qu’il veut épouser lui-même, ont échoué. Horace a même réussi à enlever la jeune fille. Mais, toujours confiant en l’amitié d’Arnolphe, il lui confie Agnès. Arnolphe, « le nez dans son manteau » pour qu’Agnès ne le reconnaisse pas, l’entraîne.    Quelle évolution psychologique des personnages cette scène révèle-t-elle ?   

UNE SCÈNE DE CONFLIT   

Le conflit éclate dès qu’Agnès reconnaît Arnolphe, et il va croissant jusqu’ à la menace physique. C’est la réaction soumise d’Agnès, au vers 1568, qui inverse la situation, en contraignant Arnolphe à changer de ton.   Le ton d’Arnolphe révèle une véritable indignation face à la fuite d’Agnès avec Horace. On relève dans ses répliques toutes les caractéristiques du registre polémique, à commencer par un lexique péjoratif, notamment les nombreuses insultes envers Agnès (« friponne », « coquine », « impertinente »), les jurons (« Tudieu ! « , « diantre ! », « Peste ! »), et jusqu’à une comparaison animale qui fait d’elle l’image du démon : « petit serpent que j’ai réchauffé dans mon sein ».  Cela est renforcé par la modalité exclamative, avec les interjections, telles le « Ah ! », fréquent, qui ponctuent toute la première tirade. Les questions révèlent la blessure d’Arnolphe, et son ironie est très amère : « Le deviez-vous aimer, impertinente ? » (v. 1023) ou aux vers 1530-1531. Enfin l’on reconnaît la stichomythie, quand, sous l’effet de la colère, les personnages se répondent mot par mot, par exemple des vers 1520 à 1533. 

=== Arnolphe semble découvrir une nouvelle Agnès, qui représente précisément ce qu’il affirmait détester au Ier acte : « Voyez comme raisonne et répond la vilaine! / Peste! une précieuse en dirait-elle plus ? » (v. 1541-1542)    Les reproches adressés à Agnès viennent surtout de sa jalousie, car il a été obligé d’écouter les paroles amoureuses échangées par les deux jeunes gens : « Tudieu comme avec lui votre langue cajole ! »(v. 1496). Ainsi il lui reproche son inconduite, un manque de morale : « des rendez-vous la nuit », « vous évader sans bruit », « Suivre un galant n’est pas une action infâme ? ». Mais derrière cette jalousie, on sent la possessivité d’Arnolphe, son égoïsme profond, et son orgueil blessé, qui le conduisent jusqu’à la menace de violence : « une gourmade », « quelques coups de poing » (v. 1564-1567). À cela s’ajoute le reproche le plus odieux, celui d’ingratitude : « Malgré tous mes bienfaits former un tel dessein ! » (v. 1502) De façon grossière, il lui rappelle les dépenses faites pour elle, « les obligations », « les soins d’élever [son] enfance ». 

=== Ce conflit prouve qu’Arnolphe reste incapable de comprendre les effets d’un amour sincère : « Il faut qu’on vous ait mise à quelque bonne école. / Qui diantre tout d’un coup vous en a tant appris ? » (v. 1497-1498).    

femmes3.jpg      Arnolphe tente de persuader Agnès de son amour   Effectivement, on constate une réelle évolution d’Agnès depuis l’acte II : elle se révolte contre Arnolphe. On observe d’abord son aptitude nouvelle à raisonner, soulignée par Arnolphe. Ainsi elle retourne contre Arnolphe ses propres arguments : « J’ai suivi vos leçons… » (v. 1510-1511) ; elle est capable de comparer deux conceptions du mariage, celle d’Horace et celle d’Arnolphe aux vers 1514-1519 ; enfin elle peut se juger elle-même, en prenant conscience de son ignorance aux vers 1554-1559. De plus, alors qu’elle n’était même pas capable d’identifier ce sentiment dans l’acte I, elle ose à présent affirmer son amour pour Horace : « Oui, je l’aime ». 

=== Par cette affirmation de son droit à aimer (« Et pourquoi, s’il est vrai, ne le dirais-je pas ? » au vers 1522) elle reconquiert la dignité que lui refusait Arnolphe, et devient capable de distinguer le juste de l’injuste.    

ARNOLPHE AMOUREUX   

Découvrons-nous un nouvel Arnolphe ?  C’est dans le monologue de la fin de l’acte III, après avoir découvert la lettre écrite par Agnès à Horace que, pour la première fois, Arnolphe déclarait : « Et cependant je l’aime » (v. 998). Mais c’est uniquement ici qu’il évoque cet amour, et on le sent blessé et amer : « Je m’y suis efforcé de toute ma puissance ; / Mais les soins que j’ai pris, je les perdus tous. » (v. 1537-1538) Il semble alors enfin comprendre ce que lui expliquait Horace : »Chose étrange d’aimer » (v. 1572) Il en arrive ainsi à supplier Agnès (« aime-moi ») en se lançant dans un long discours où il renonce à tout ce en quoi il croyait, à commencer par la soumission qu’il exigeait : « Tout comme tu voudras tu pourras te conduire » (v. 1596). 

Mais le spectateur peut-il croire en la sincérité de ce nouvel Arnolphe ? Difficilement, en raison de la distanciation que Molière prend soin de maintenir. Arnolphe, en effet, n’a pas vraiment changé, comme le montre l’encadrement de son discours. Il commence par une longue tirade dans laquelle il continue à exprimer son mépris pour les femmes, à travers un long portrait où il énumère les défauts (vers 1574-1579) de celles qu’il désigne péjorativement par « ces animaux-là ». Il est ponctué d’un aparté, « Jusqu’où la passion peut-elle faire aller ? », qui, plus que de l’étonnement face à son propre comportement, peut laisser supposer que tout ce discours n’est qu’une manœuvre de plus pour conserver Agnès en triomphant de ce rival auquel il ne cesse de se comparer : « tu seras cent fois plus heureuse avec moi » (v. 1591).   

=== S’agit-il alors d’amour, ou d’un orgueil qui ne peut supporter la défaite ?      

La distanciation est également due aux effets comiques produits par une gestuelle que la didascalie, « Il fait un soupir« , permet d’imaginer : Arnolphe imite tous les gestes des galants, mais jusqu’à la caricature. Ajoutons- y un lexique qui, en mêlant le langage précieux (« traîtresse », « regard mourant », « soupir amoureux », « cruelle », « te prouver ma flamme »…) au langage familier (« mon pauvre petit bec », « ce morveux »,  » je te bouchonnerai »), rend cette éloquence totalement ridicule. Les interrogations oratoires à la fin de sa tirade tombent dans un excès tel que ce discours amoureux devient une caricature : « Veux-tu que je m’arrache un côté de cheveux ? »   

=== La tentative du héros pour se hausser à la noblesse tragique, pour recourir au pathétique afin de toucher Agnès, ne sert en fait qu’à le transformer en un prétendant ridicule.    

Ainsi son amour est nettement rejeté par Agnès. Dès le début de la scène, elle lui marque une absolue indifférence : « Quel mal cela vous peut-il faire  » prouve qu’elle a très bien compris ce qu’est l’amour véritable, et n’a reconnu rien de tel dans les discours d’Arnolphe. Mais cette première réponse peut encore passer pour l’effet de son « innocence ». Elle est déjà nettement moins « innocente » quand elle le brave en le comparant ironiquement à Horace dans les vers 1539-1540. Mais elle ne l’est plus du tout à la fin de la scène, quand elle le rejette avec brutalité. « Innocence » signifie, en effet, « incapable de nuire », or ici elle le blesse en profondeur, et consciemment.   

=== Mais le spectateur plaindra-t-il Arnolphe? Ne reçoit-il pas là le résultat de son monstrueux égoïsme?   

CONCLUSION 

Ce texte met donc en place une inversion des rôles : c’est à présent Agnès qui exerce sa domination sur Arnolphe avec sa maîtrise du langage et une claire conscience de ce qu’elle attend de sa vie future. Elle a conquis son identité de femme, et cette revanche ne peut que réjouir le public. 

Parallèlement ce texte produit un basculement du mensonge à la vérité. Agnès avait grandi, en effet, dans un mensonge, l’idée que l’amour était un horrible péché, et Arnolphe aussi avait entretenu l’illusion de ne pas être trompé par une femme « sotte ». A présent la vérité triomphe : l’amour s »affirme pour ce qu’il est, « ce qui fait du plaisir », et l’expression du cœur ; Arnolphe lui-même est obligé de constater que c’est une « chose étrange d’aimer », acceptant en un éclair de lucidité la leçon que Molière cherche à donner dans sa pièce. 

N’oublions pas que la pièce a été composée l’année même où tant de ses ennemis blâmaient Molière de son mariage avec Armande Béjard, de vingt ans plus jeune que lui. N’est-ce pas là aussi la réponse qu’il leur adresse ?

« Le Tartuffe » : lecture analytique, acte I, scène 1

14 novembre, 2009
Classicisme, Théâtre | Commentaires fermés

ACTE I, sc.1 (v. 78) 

L’exposition 

INTRODUCTION 

Molière est un auteur reconnu et apprécié du roi Louis XIV quand, à l’occasion d’une fête à Versailles, il fait jouer, en 1664, sa comédie, Le Tartuffe. Mais le royaume est alors divisé autour des questions religieuses et le parti des dévots est puissant. Ils s’indignent face à la pièce, et leur cabale oblige le Roi à la faire interdire. Sa représentation ne sera autorisée qu’en 1669 après qu’elle aura été plusieurs fois remaniée. 

La scène d’exposition ouvre la pièce. Elle a pour fonction première d’informer sur les personnages et leur situation, sur les événements antérieurs, et sur la problématique de l’action à venir. En même temps, elle doit retenir l’attention du public, aussi bien spectateurs que lecteurs. 

En quoi cet extrait répond-il aux exigences d’une scène d’exposition ?    

LA FONCTION D’INFORMATION 

la famille sous le regard de Mme Pernelle    la famille critiquée    un jugement sévère

On découvre la famille d’Orgon à travers le regard réprobateur de Mme. Pernelle, mère d’Orgon, comme un lieu de désordre (v. 7, v. 12). Elle peint un rapide portrait de chacun des membres de la famille, selon leur ordre hiérarchique, avec un blâme pour chacun. La servante correspond, avec son franc-parler, au type traditionnel chez Molière, hérité de la commedia dell’arte. Pour les les jeunes gens au-delà des reproches (un fils indigne pour Damis, une fille libertine et hypocrite pour Mariane), leur faible résistance face aux reproches révèle déjà leur faiblesse. Elmire est la seconde épouse d’Orgon, la première étant « défunte ». Le reproche qui lui est adressé est double :  « dépensière », elle gaspille l’argent du ménage, dans une famille bourgeoise dont l’économie est la vertu principale et aux  v. 31-32, implicitement, on reconnaît un reproche d’immoralité. Enfin Cléante aurait des « maximes de vivre » qui heurtent l’honnêteté, c’est-à-dire la morale, il serait donc un libertin. 

=== Dans tous ces cas, ces personnages, libérés des valeurs morales traditionnelles, entrent en conflit avec une morale plus stricte, que représente Mme. Pernelle, fondée à la fois sur la religion, sur l’autorité et sur le respect de la hiérarchie, qu’elle réclame d’ailleurs pour elle-même (cf. la gifle à Flipote à la fin de la scène).   

Puis vient le portrait de Tartuffe, mis en place à travers le conflit qui divise la famille en deux camps.

Vu par Mme. Pernelle, ce portrait offre toutes les caractéristiques de l’éloge (« homme de bien », v. 42, repris au v. 78), avec un champ lexical mélioratif qui le rattache à la morale religieuse :  « chemin du ciel » (v. 53), « ses ordres pieux » (v. 78, avec diérèse), « contre le péché » (v. 67), « l’intérêt du ciel » (v. 78). Tartuffe est présenté dans le rôle de directeur de conscience qui doit conduire la famille dans la voie du salut et de la vertu, ce qui rappelle le rôle joué dans les familles importantes par les membres de la Compagnie du Saint-Sacrement. cf. verbes qui lui accordent une influence : « il faut que l’on écoute » (v. 42), « contrôle » (repris aux v. 51-52), « vous conduire » (v. 53), « se gouvernait » (v. 68). 

Vu par le clan adverse, la formule « Votre monsieur Tartuffe » traduit, à lui seul, le rejet et le blâme, double. D’abord la critique porte sur son état social : Il est présenté comme un parasite qui, sans argent, profite de celui d’Orgon : v. 63-64,  »ce pied-plat », insulte de Damis. Cela révèle son rôle dans l’action à venir, celle d’élément perturbateur, et un des enjeux de la pièce : dans ce conflit de pouvoir qui l’emportera ?  Il prend la place du maître (« s’impatronise »), et, en cela, il constitue une menace : « se méconnaître » (v. 65), « usurper » (v. 46). Puis tous dénoncent son hypocrisie. Des doutes sont émis sur sa sincérité religieuse par Dorine après Damis : « cagot de critique »,  v. 69-70, et 72, à travers son domestique 

=== Le sous-titre de la pièce prend alors un double sens. Il entre dans une place qui ne lui appartient pas, d’une part. D’autre part, il joue un rôle, porte un masque, celui de la religion. Le public est donc conduit à s’interroger : qui est vraiment Tartuffe ? 

LA FONCTION DE SEDUCTION 

L’exposition, à cause de sa fonction informative, se réalise souvent au moyen de longues tirades, avec deux personnages seulement face à face. Au contraire ici les personnages sont nombreux et le rythme de la scène est très rapide, en raison du caractère agressif de Mme Pernelle : les nombreux points de suspension, les nombreux impératifs du début (v. 1, v. 3), son langage brutal et familier : « forte en gueule », « je ne mâche point mes mots », « Voyez la langue ! « . De plus, il faut imaginer son ton de voix, sachant qu’à l’origine le rôle était tenu par un homme. 

L’exposition fonctionne le plus souvent comme une entrée en scène. Au contraire ici dès le début elle se présente comme une sortie (v. 1, v. 6, v. 9), qui est sans cesse retardée par les interruptions. On peut alors imaginer les gestes qui rythment la scène. Celle-ci s’inscrit donc dans le registre comique, sous ses quatre formes : comique de gestes, de langage, de caractère et de situation.   

Se crée alors un horizon d’attente original, d’abord par la répartition des personnages. L’intrigue d’une comédie traditionnelle oppose les jeunes (auxquels s’associent les serviteurs) et les parents (ou maîtres). Or ici le personnage d’Elmire occupe une position particulière, puisque Mme Pernelle la range du côté des jeunes gens dans son blâme. De plus la comédie repose très souvent sur une intrigue amoureuse, mise en place dans l’exposition : qui épousera qui ? Mais ici on ignore si Damis ou Mariane seront les enjeux d’un mariage. Ainsi, vu la place inhabituelle d’Elmire, on peut s’interroger : Elmire, l’épouse, deviendra-t-elle elle-même l’enjeu d’une intrigue amoureuse ? 

=== Un effet de suspens est créé puisqu’à part pour la perturbation que Tartuffe introduit au sein de la famille, le public ne dispose pas d’informations sur les intentions d’Orgon, le chef de famille absent.   

CONCLUSION

L’exposition est originale : ce sont les deux absents qui semblent constituer les enjeux de l’action. Le public est donc impatient de les découvrir. En même temps la scène repose sur un paradoxe (une contradiction) entre  le registre comique, ici soutenu par le personnage de Mme Pernelle, et le rôle que joue déjà la servante insolente, et le thème religieux : il fait naître un enjeu plus sérieux, un conflit de valeurs entre la morale traditionnelle, fondée sur les strictes règles religieuses, et un mode de vie plus libre, car l’individu revendique son droit à la liberté.

« Le Tartuffe » : lecture analytique, acte II, scène 4

14 novembre, 2009
Classicisme, Théâtre | Commentaires fermés

ACTE I, sc. 4 : Le portrait du héros

INTRODUCTION 

Molière est un auteur reconnu et apprécié du roi Louis XIV quand, à l’occasion d’une fête à Versailles, il fait jouer, en 1664, sa comédie, Le Tartuffe. Mais le royaume est alors divisé autour des questions religieuses et le parti des dévots est puissant. Ils s’indignent face à la pièce, et leur cabale oblige le Roi à la faire interdire. Sa représentation ne sera autorisée qu’en 1669 après qu’elle aura été plusieurs fois remaniée.   

Présentation du texteAprès la scène d’exposition qui nous a présenté le conflit au sein de la famille, le public attend d’en savoir plus sur Orgon, le chef de famille et sur sa relation avec Tartuffe. Cela va se faire à travers une scène traditionnelle qui place face à face le maître et la servante. 

LA RELATION ENTRE LE MAÎTRE ET LA SERVANTE 

Dès son origine, le théâtre grec antique, puis à travers la commedia dell’arte, la servante se caractérise par une forme d’effronterie face à son maître. Dans son rôle traditionnel, elle fait preuve d’insolence, et prend plaisir à duper son maître. C’est bien là le portrait de Dorine fait par Mme Pernelle (I, 1) : « une fille suivante / Un peu trop forte en gueule et fort impertinente ». 

Dans ce dialogue, son insolence se manifeste par le jeu qu’elle joue face à Orgon : dans la question « comment est-ce qu’on s’y porte ? « , même si le pronom est général, Dorine sait très bien qu’Orgon ne s’intéresse qu’à Tartuffe. Mais elle feint de croire qu’il demande des nouvelles de la famille ;  par la suite, elle se livre à une véritable provocation en revenant à chaque fois à l’état d’Elmire au lieu de parler de Tartuffe. De plus elle dramatise cet état par une gradation dans des répliques de plus en plus longues, ce qui fait ressortir, par contraste l’indifférence d’Orgon. 

Elle est donc un personnage comique. Il faut imaginer le comique implicite dans ses gestes et son ton, notamment pour souligner les répliques répétitives de son maître, ou son portrait de Tartuffe. 

Orgon se trouve ainsi caricaturé, par le comique de répétition (cf. Bergson : « du mécanique plaqué sur du vivant »). Les deux répliques répétées montrent son énervement croissant contre Dorine qui refuse de lui donner les nouvelles qu’il attend, et son obsession monomaniaque pour Tartuffe.  De plus on rit du décalage entre le portrait de Tartuffe fait par Dorine, et la réplique d’Orgon « Le pauvre homme ! « : bien installé dans la maison, Tartuffe y est parfaitement heureux. 

=== Orgon apparaît comme un personnage aveugle et sourd, et le comique de sa caricature touche ici à l’absurde

Mais, au-delà du comique, la scène met en blâme un blâme.   Orgon manque aux règles de bienséances du XVII° siècle face à Cléante, son beau-frère, qu’il ne prend pas la peine de saluer comme il le devrait. Il ne mentionne à aucun moment ses enfants : il manque donc à ses devoirs de père. Mais surtout, ne prêtant aucun intérêt à la santé de son épouse, comme le souligne la dernière réplique de Dorine, il manque à tous ses devoirs d’époux

=== On mesure ainsi à quel point Tartuffe constitue un élément perturbateur. 

LE PORTRAIT DE TARTUFFE

Tartuffe, le faux dévot   un bon vivant   Dorine met en valeur l’importance que Tartuffe accorde aux plaisirs du corps, avec une gradation (des répliques de plus en plus longues et précises), accentuée par une symétrie antithétique avec l’état d’Elmire.  C’est un bon vivant, un homme gourmand, dont la sensualité est perceptible physiquement, amplifiée par l’allitération (« gros et gras, le teint frais ») et le gros plan sur la « bouche vermeille ». La description des repas, avec le rôle des chiffres, exagérés, complète ce premier aspect. A cela s’ajoute l’amour de son confort : « lit bien chaud ».

=== Le matérialisme de Tartuffe est en opposition totale aux valeurs religieuses, notamment celle de tempérance, qui demande d’éviter tous les excès et le luxe. Un chrétien doit s’occuper de son âme et non des plaisirs de la chair.        

Mais c’est surtout un hypocrite, second aspect mis en valeur par Dorine, par l’opposition entre  les actes réels de Tartuffe et le masque qu’il adopte. Ses actes, en effet, révèlent son égoïsme, une absence totale de souci du « prochain », ici d’Elmire malade. Il manque de charité chrétienne. Le rythme (« Il soupa, lui tout seul, devant elle ») et la fluidité du vers qui montre son sommeil paisible révèlent qu’il n’a aucune inquiétude pour Elmire, pour laquelle il devrait prier.  Pourtant ses gestes et son langage expriment la religiosité. Il mange « fort dévotement », en feignant de ne pas s’intéresser à ce repas ;  il boit ux vers 253-254, mais comme le prêtre qui boit du vin en célébrant la messe, car ce vin représente « le sang » du Christ. Cela devient une parodie de la communion chrétienne. === Le regard lucide de Dorine, et son langage ironique démasquent l’hypocrisie de Tartuffe, et révèlent l’aveuglement total d’Orgon. 

CONCLUSION
Un personnage reste muet dans cette scène : Cléante. Mais c’est à lui que s’adresse le jeu de Dorine. Il s’agit de lui prouver le portrait d’Orgon fait à la scène 2, celui d’un père et d’un époux enfermé dans son obsession monomaniaque, comme souvent chez Molière. Il représente, en quelque sorte, le spectateur juge de la scène Mais surtout le texte révèle le double rôle de la parole. Cette parole est inefficace quand elle dit la vérité  : Orgon reste sourd face à Dorine. Il n’est plus capable de communiquer avec son entourage, et cela annonce de futurs conflits.  En revanche la parole est efficace quand elle ment  : le langage religieux adopté par Tartuffe lui sert de masque, et lui a permis de duper Orgon. === Un horizon d’attente: sera-t-il possible de démasquer Tartuffe ?

 

« Le Tartuffe » : lecture analytique, acte II, scène 2

14 novembre, 2009
Classicisme, Théâtre | Commentaires fermés

ACTE II, sc. 2 : Le mariage forcé

INTRODUCTION 

Molière est un auteur reconnu et apprécié du roi Louis XIV quand, à l’occasion d’une fête à Versailles, il fait jouer, en 1664, sa comédie, Le Tartuffe. Mais le royaume est alors divisé autour des questions religieuses et le parti des dévots est puissant. Ils s’indignent face à la pièce, et leur cabale oblige le Roi à la faire interdire. Sa représentation ne sera autorisée qu’en 1669 après qu’elle aura été plusieurs fois remaniée.   

Présentation du texte : Le public a pu mesurer, dans l’acte I, la naïveté d’Orgon qui ne voit pas ce qu’est réellement Tartuffe, et à quel point celui-ci divise la famille. L’acte II s’ouvre s’ouvre sur l’intrigue amoureuse : Orgon annonce à Mariane qu’il lui a choisi comme époux Tartuffe. Nous avons alors une scène traditionnelle dans la comédie, qui reflète une réalité du XVII° siècle : une fille contrainte à épouser un homme qu’elle déteste.   

Quelle stratégie Dorine adopte-t-elle pour qu’Orgon renonce à son projet de mariage?

UNE INCREDULITE  FEINTE

Dorine sert d’intermédiaire entre le père et sa fille, rôle traditionnel dans une comédie : les serviteurs se rangent du côté de ceux qui aiment. Pour Molière, ils apportent la preuve que le bon sens populaire, qui privilégie la vérité du coeur, est supérieur à la notion d’intérêt qui guide les mariages arrangés. Elle tente de pousser Mariane à résister, car celle-ci n’a pas encore nettement formulé son opposition : Dorine emploie d’abord « je », au v. 466 elle passe à « nous », elle implique enfin directement Mariane, par l’impératif (v. 469) et l’emploi ambigu du « on » dans « on ne vous croira point ». 

Le comique vient à la fois de la répétition du verbe « croire » sous toutes ses formes et  de la réaction d’Orgon : il passe de l’expression traditionnelle du maître (menace, v. 465) à une absence d’expression avec les phrases inachevées. 

=== La servante l’emporte sur le maître.

LE PORTRAIT DE TARTUFFE 

Les deux adversaires vont alors s’opposer autour du portrait de Tartuffe, le blâme fait par Dorine entraînant l’éloge fait par Orgon.

Dorine change de stratégie et argumente. Elle fait appel à la raison d’Orgon en mettant en avant d’abord son intérêt financierC’est un des moteurs du mariage au XVII° siècle : l’opposition entre « tout votre bien » et « un gendre gueux » met en relief l’idée de mésalliance. Ensuite elle l’accuse d’être un « faux dévot ». En le traitant de « bigot », Dorine souligne la contradiction entre la religion affichée par Tartuffe et son aspiration au mariage (v. 480-481) : « vanité », « ambition », « orgueil » s’opposent à « piété », « sainte vie », « innocence », « dévotion ». On notera l’allusion par sous-entendu au vers 527.  Puis, à partir du vers 503, Dorine souligne, avec le parallélisme, le risque d’adultère, le danger de marier « une fille comme elle » (jeune, jolie) à « un homme comme lui » (cf. portrait physique de Tartuffe) : « on risque la vertu », « difficile [...] d’être fidèle »,  vers 537 où le « sot » désigne le mari trompé, vers 539-540. Enfin elle pose un argument religieuxElle tente d’utiliser contre Orgon sa foi religieuse : s’il force sa fille à épouser Tartuffe et si elle le trompe, elle commettra un péché grave. mais c’est Orgon qui portera la responsabilité de cet adultère. Elle le menace donc d’un châtiment divin (v. 515-517) pour l’effrayer. 

Mais Orgon va répliquer par un vibrant éloge, qui montre à quel point il apprécie Tartuffe. Il retourne l’argument de Dorine sur la pauvreté en un avantage pour Tartuffe en soulignant son désintéressement, il devient victime de sa dévotion (vers 488-489) et Orgon affirme avec assurance : « il est bien gentilhomme » (v. 493-494). Puis sa piété ressort par opposition au blâme de Valère, jugé « libertin ». Orgon insiste donc sur la moralité de Tartuffe : il est tourné vers « le Ciel » (v. 529). Mais derrière cela, on perçoit son propre désir d’en tirer profit, pour sa fille (elle le manipulera au v. 536) et, surtout pour lui-même : gendre d’Orgon, il priera pour lui (v. 529).

LES INTERRUPTIONS DE DORINE

Mariane face à Orgon           La menace du maître           La gifle d'Orgon à Dorine

Dorine représente le type traditionnel de la servante, qui associe la fidélité à Mariane mais aussi à son maître. Elle veut le sauver de son obsession : »pour votre intérêt », « vous aimer », « c’est une conscience ». Mais elle est aussi effrontée. Elle résiste avec force (cf. didascalie), et met Orgon en colère en soulignant sa contradiction (v. 552). Orgon conclut sur cette insolence.

La scène s’inscrit ainsi dans le registre comique, dont les quatre formes sont présentes. Les didascalies, avec la répétition du jeu de scène, ridiculisent Orgon, de même que la gifle qui n’atteint pas son but. Le comique de langage ressort de la définition de Tartuffe (v. 561), des répliques avec la répétition inversée  du mot : »aime »/ »aimer » / »ne pas aimer » – « parle »/ »parler » – « ne pas parler ». En traitant ainsi Orgon, elle finit par prendre le pouvoir sur lui et détruire sa puissance de maître par le ridicule. Enfin le comique vient de l’inversion de situation. Après avoir monopolisé la parole, Dorine refuse de parler.

CONCLUSION

Cette scène souligne le rôle du langage en montrant comment peut un inférieur peut prendre le pouvoir sur un supérieur grâce à lui : Dorine ôte à Orgon le moyen de se défendre en l’empêchant de parler. Mais pourra-t-elle faire de même pour démasquer le faux langage de Tartuffe ?

De plus elle met en valeur l’ambiguïté de la pièce. A travers son héros, Molière vise-t-il seulement l’hypocrisie, l’imposture ? La religion de Tartuffe ne serait qu’un masque adopté pour parvenir à ses fins, la fortune d’Orgon. Le personnage ne serait alors qu’un simple escroc. Ou bien l’auteur dénonce-t-il la dévotion elle-même, à laquelle il ôterait toute valeur propre ? La religion est, en effet, utilisée comme un alibi, non seulement par Tartuffe, mais aussi par Orgon, qui espère bien tirer profit de ce mariage pour son salut dans l’au-delà.

 

« Le Tartuffe » : lecture analytique, acte III, scène 3

14 novembre, 2009
Classicisme, Théâtre | Commentaires fermés

ACTE III, sc. 3 : le séducteur

INTRODUCTION 

Molière est un auteur reconnu et apprécié du roi Louis XIV quand, à l’occasion d’une fête à Versailles, il fait jouer, en 1664, sa comédie, Le Tartuffe. Mais le royaume est alors divisé autour des questions religieuses et le parti des dévots est puissant. Ils s’indignent face à la pièce, et leur cabale oblige le Roi à la faire interdire. Sa représentation ne sera autorisée qu’en 1669 après qu’elle aura été plusieurs fois remaniée.   

Présentation du texte : Les 2 premiers actes nous ont présenté la perturbation introduite dans la famille d’Orgon par Tartuffe, que Mariane doit épouser contre son gré.  Tartuffe apparaît enfin à l’acte III. Elmire a décidé de le rencontrer pour qu’il renonce à ce mariage. Mais face à elle celui-ci se fait alors pressant, puis, à mots voilés, lui déclare son amour (cf. tirade précédente). 

Qui est réellement Tartuffe ?

LE MASQUE DE LA DÉVOTION 

Le masque de Tartuffe se révèle déjà lorsqu’il dresse le portrait d’Elmire. Son langage réalise un amalgame entre le champ lexical du corps, qui révèle son  matérialisme, et le champ lexical de la religion, avec les mots de la dévotion. « vos célestes appâts » qualifie les charmes du corps féminin, repris par « attraits » ;  sa « splendeur plus qu’humaine » donne une image du rayonnement telle une icône religieuse. Il évoque ses  »regards divins« , puis l’interpelle avec la formule « ô suave merveille » qui unit la sensualité de l’adjectif et le nom, qui renvoie au surhumain. Ainsi Elmire est transformée en un être céleste. Certes ce langage est hérité de la Préciosité, mais, chez Tartuffe, ce langage dévot est devenu un langage naturel et la dévotion lui fournit une excuse commode : en aimant Elmire, il aime la beauté créée par Dieu. Mais le terme « dévotion » (v. 986, avec diérèse) touche au blasphème en confondant l’amour pour une femme avec l’amour que le chrétien doit avoir pour son dieu.

Mise en scène de Maréchal  Mise en scène de Weber  Tartuffe, le séducteur  Il en va de même lorsque Tartuffe brosse son auto-portrait, auquel l’exclamation initiale donne le ton. La religion lui offre à nouveau un masque commode, puisque l’homme a été créé par Dieu avec une âme et un corps :  » pour être dévot, je n’en suis pas moins homme », « après tout, je ne suis pas un ange ». Cet amour devient donc une épreuve envoyée par Dieu (« les tribulations » avec diérèse), et Tartuffe se présente comme un héros tragique, déchiré par une lutte intérieure entre sa passion (« de mon intérieur vous fûtes souveraine », « un cœur se laisse prendre ») et sa dévotion : il décrit longuement sa lutte avec « la résistance où s’obstinait [s]on cœur », et l’énumération sans articles, « jeûne, prières, larmes ». Tartuffe avoue volontiers sa défaite, avec un vocabulaire militaire, rejetant la faute sur le charme d’Elmire : « força la résistance ». Cet aveu se fait insistant : il n’est que son « esclave indigne », il n’est que « néant ». Cet aveu d’une faiblesse toute humaine fournit ainsi une excuse commode à sa faute. 

=== Tartuffe est un « imposteur » dans un sens scandaleux ici, puisqu’il met le langage et le dogme de la religion au service de son désir purement sensuel.

LA VÉRITE DÉVOILÉE

Le désir de Tartuffe est si fort qu’il lui ôte une partie de sa prudence. Sa sensualité se révèle par l’importance accordée au regard (« voir », « dès que j’en vis ») et la référence à l’image biblique de la femme (Ève), coupable, séductrice et tentatrice, à laquelle l’homme ne peut résister : reprise de « charmants attraits » par « charme ».  Masquée par le lexique religieux, l’expression du désir reste cependant très nette dans l’appel lancé à Elmire. Elle doit le « contempler d’une âme un peu bénigne« , c’est-à-dire se montrer « bonne » et généreuse pour effacer les souffrances qu’elle lui fait endurer. Il serait donc logique qu’Elmire, fautive en quelque sorte, répare cette faute en cédant aux avances de Tartuffe : « que vos bontés veuillent me consoler ».

=== Ainsi l’appel à l’amour devient un appel à une charité toute chrétienne. 

Mais, à la fin de la scène, Tartuffe se fait tentateur. On observe l’opposition entre la réalité du discours (« amour », « plaisir ») et le souci de préserver l’apparence : « renommée », « discret », « secret », « sans scandales », soulignée par la symétrie du vers 1000. À la fin de sa tirade, la malhonnêteté de Tartuffe apparaît directement par sa promesse de discrétion, ( rôle des négations, v. 987-988) alors même qu’il s’agit de faire commettre le péché d’adultère.

La tentation se met en place par une opposition signalée par le connecteur « Mais » (v. 995). D’un côté il place les « libertins », les « galants de cour ». Son mépris envers eux est parallèle à son mépris envers les femmes, « folles » de les aimer. On note le champ lexical du langage, ici péjoratif : «  »bruyants », « paroles », « se targuer » (se vanter tout haut), « divulguer », « langue indiscrète ». Mais derrière sa critique, qui prétend revaloriser la femme aimée (« déshonore l’autel où leur cœur sacrifie », v. 989), il s’agit bien de poser la tentation, en faisant l’éloge de l’autre catégorie de séducteur, désignée par le pronom « nous » dans lequel Tartuffe s’englobe : il devient ainsi le modèle de nombreuses personnes, qui font passer l’apparence avant la réalité. Mais qui sont ces personnes ? De simples « libertins », plus habiles ? Des « faux dévots » ? On comprend que la pièce, qui sous-entend que les « Tartuffe » sont nombreux, ait pu susciter une cabale. 

=== Finalement, l’adultère est effacé (cf. v. 1000) l’essentiel est de ne pas prendre de risques, de profiter du « plaisir » (en relief à la fin de la tirade), et la peur de Dieu devient seulement la peur du « qu’en dira-t-on ? »

CONCLUSION 

Chez Tartuffe, le « masque » est devenu une seconde nature, puisqu’il imprègne même le langage du personnage. Il est incapable de parler sans recourir à un lexique religieux. Mais, comme s’y mêle l’expression sensuelle du désir, l’hypocrisie de « l’imposteur » ressort avec plus de force. 

Dorine avait déjà mis l’hypocrisie de Tartuffe en évidence face à Orgon. Mais le registre restait comique. Ici, on s’interroge : s’agit-il encore d’une comédie ? Molière touche à un sujet grave, celui de la religion mise au service du vice : Tartuffe affirme que, finalement, tout est permis… Il suffirait de savoir se taire. 

=== Tartuffe commence à apparaître comme un personnage dangereux, car sans scrupules.

« Le Tartuffe » : lecture analytique, acte IV, scène 5

14 novembre, 2009
Classicisme, Théâtre | Commentaires fermés

Acte IV, sc. 5 (du v. 1477)-6-7

 

L’imposture révélée

  

INTRODUCTION

Molière est un auteur reconnu et apprécié du roi Louis XIV quand, à l’occasion d’une fête à Versailles, il fait jouer, en 1664, sa comédie, Le Tartuffe. Mais le royaume est alors divisé autour des questions religieuses et le parti des dévots est puissant. Ils s’indignent face à la pièce, et leur cabale oblige le Roi à la faire interdire. Sa représentation ne sera autorisée qu’en 1669 après qu’elle aura été plusieurs fois remaniée. 

Présentation du texte  : Les 2 premiers actes nous ont présenté la perturbation introduite dans la famille d’Orgon par Tartuffe, que Mariane doit épouser contre son gré. L’arrivée de Tartuffe à l’acte III révèle son « imposture » : ce dévot tente de séduire Elmire. Surpris et dénoncé par Damis à Orgon, celui-ci préfère croire Tartuffe, et il chasse son fils. Le seul moyen restant pour le convaincre est qu’il découvre lui-même la vérité. Elmire le cache alors sous la table pour qu’il assiste à la conversation. === L’imposture de Tartuffe sera-t-elle révélée?

LA MISE EN SCENE DU DEVOILEMENT

 

Nous sommes dans une scène traditionnelle dans la comédie : un mari, caché, assiste à la tromperie de sa femme. Cependant ici ce n’est pas la femme qui trompe, mais Tartuffe, et le mari est complice de la situation. 

Le trompeur trompé    une scène de séduction  A priori cette situation d’énonciation rend la scène comique : Orgon est certes caché, mais la mise en scène peut l’amener à se faire voir du public par instants. Le rire vient du sentiment de supériorité du public : il sait ce que Tartuffe ignore. Il comprendra alors la double énonciation des répliques d’Elmire. Elles sont à la fois destinées à Tartuffe, pour lui faire croire à sa sincérité et l’amener ainsi à se dévoiler, mais aussi à Orgon, pour qu’il mesure l’hypocrisie de Tartuffe : les vers 1479-1480 soulignent l’opposition à la rime entre la réalité du désir coupable(« vous voulez ») et l’apparence de la dévotion (« vous parlez »). 

Ce double jeu apparaît nettement dans l’emploi du pronom « on » le « on » du langage précieux qui désigne l’objet aimé ( Elmire pour Tartuffe au v. 1481, Tartuffe pour Elmire aux v. 1510, 1513-1515) et  le « on » qui désigne Orgon dans ces mêmes vers 1510-1515, à double sens car Elmire tente de l’alerter. 

Les réactions d’Orgon  évoluent au fil des scènes. 

Pendant toute la scène 5, Orgon ne réagit ni à l’hypocrisie du langage de Tartuffe, ni à la gêne croissante d’Elmire, soulignée par les didascalies (la toux) et par le commentaire de Tartuffe. Cette absence de réaction est d’ailleurs relevée par Elmire, par des répliques à double sens : « un rhume obstiné » (l’entêtement d’Orgon), le vers 1501, avec le double sens du « on ».   

La sortie d’Orgon, à la scène 6, est due à son amour-propre : il n’a réagi qu’à la critique de Tartuffe contre lui (v. 1524-1526). Cela est marqué par l’ironie d’Elmire avec les interrogations oratoires (v. 1531), les impératifs ironiques.  Le public rit de la bêtise d’Orgon et de sa colère qui le conduit à inverser son langage contre Tartuffe : « abominable », « rien de plus méchant n’est sorti de l’enfer ». Mais cela masque en réalité son égoïsme.   

A la scène 7, la parole d’Orgon, confisquée jusqu’à présent (par Dorine) ou inefficace (« le pauvre homme ! « ) redevient celle du chef de famille, exprimant son pouvoir de maître les exclamations porteuses d’ironie (v. 1542-1546) ;  l’imparfait qui rejette les actes de Tartuffe dans le passé (v. 1546) ; l’impératif (v. 1554-1556) 

=== Le public peut croire à un dénouement, apte à satisfaire la morale : le trompeur a été, à son tour, trompé.   

L’IMPOSTEUR    

Mise en scène de Vitez       Tartuffe le séducteur   La scène 5 nous confirme l’hypocrisie déjà vue chez lui, celle du « faux dévot »La religion, déniée (« ces craintes ridicules »), se met au service du désir sensuel humain : l’homme s’affirme supérieur à ses décrets (v. 1582). La promesse de silence, déjà faite, est reprise par le champ lexical du secret, avec 2 vers (1503, 1506) qui forment comme une nouvelle loi morale, immorale. 

Mais Molière s’attaque ici plus directement à la pratique des Jésuites, « direction d’intention » ou « casuistique » : « l’intention » pure peut excuser l’action coupable. Ainsi il oppose la loi morale (« de vrai », v. 1487) aux « accommodements », soulignés par plusieurs diérèses. Le discours de Tartuffe est scandaleux (cf. la cabale des dévots) dans une situation d’adultère, d’où le rôle de la didascalie : elle a une valeur explicative, qui atténue par avance l’audace du discours de Tartuffe. Par ce blâme Molière prend une distance prudente. Mais il faut penser que, sur scène, le public n’aura pas la didascalie, elle n’est destinée qu’à des lecteurs, capables d’avoir le temps d’en comprendre le sens.    

La puissance de Tartuffe éclate dans ces trois scènes, où, avec fierté, il affirme son pouvoir. A la scène 5, il ridiculise Orgon, dépeint avec mépris par l’animalisation (v. 1523-1526) en ours bien dressé. L’ironie contre la crédulité d’Orgon se manifeste par l’inversion de la foi religieuse : « voir tout sans rien croire« . A la fin de la scène 7 Tartuffe tente d’abord de nier, comme il l’avait fait à l’acte III, scène 6. Devant son échec, la menace qu’il lance inverse la situation, constituant un coup de théâtre, et relance l’action. Il prétend accaparer les biens d’Orgon (v. 1558, avec la « donation » faite par Orgon) et menace l’honneur d’Orgon (v. 1562). Cette menace reste obscure, et ne sera explicitée qu’au début de l’acte V. Orgon aurait aidé un ami en fuite. Pourquoi ? Quand ? Molière fait-il là allusion à la Fronde ?.

CONCLUSION 

Cette scène se rattache à la farce : le comique de la situation et la mise en scène, lié aux jeux sur le langage permettent de faire ressortir le caractère d’Orgon, sa naïveté. 

Cependant, parallèlement on sort de la comédie, en raison de la personnalité de Tartuffe : la menace qu’il fait peser, et son lien avec la religion et la politique royale.

 

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