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La Bruyère, « Les Caractères », 1688-1694 : Lecture analytique, « Arrias » – Corpus : « Comment masquer pour démasquer ? »

12 décembre, 2009
Classicisme, Portrait | Commentaires fermés

« Arrias« 

Le frontispice de l'oeuvre La Bruyère publie sa première édition des Caractères de Théophraste, traduits du grec, avec les Caractères et les Moeurs de ce siècle en 1688. Il s’affirme par ce titre partisan des « Anciens », et cette première édition ne comporte alors que des maximes et des « portraits », genre très à la mode dans les salons mondains. Mais au fil des années les éditions se succèdent jusqu’en 1694 car l’oeuvre a rencontré immédiatement le succès : les lecteurs se plaisent à chercher qui se cache derrière chaque portrait… Mais, tout en observant les comportements de ses contemporains, La Bruyère dénonce les défauts éternels de la nature humaine, et jette un regard sévère sur son époque.

« Arrias », inséré dans la section « De la société et de la conversation », prend pour modèle un portrait de Théophraste, intitulé « Du grand parleur », un bavard qu’il est impossible de faire taire. Mais il l’amalgame avec un autre portrait, « Du débit des nouvelles » qui, lui, montre un homme qui se plaît à raconter des « faits remplis de fausseté ».

Comment La Bruyère fera-t-il tomber le masque arboré par son personnage ?

LE MASQUE ARBORÉ

La Bruyère, La Bruyère, Arrias, Texte La Bruyère nous propose un portrait mis en scène dans une situation propre à la vie mondaine du XVII° siècle, « à la table d’un grand ». C’est ce cadre qui va permettre au personnage de jouer son rôle sous nos yeux, grâce au choix du présent. Or l’attitude d’Arrias va permettre à l’auteur de construire sa dénonciation.

Un souper chez le prince de Conti Le premier défaut d’Arrias est l’irrespect des bienséances, ensemble des codes de politesse qui règle la vie mondaine de ce temps. Sa prise de parole est, en effet, doublement inconvenante, mise en valeur par la double présentation inversée : « il prend la parole », « il l’ôte à ceux… ». Dans son désir de briller, il s’impose au premier plan et monopolise la conversation, ce que ne ferait pas « l’honnête homme » qui, lui, veillerait à l’équilibre et à l’harmonie dans une assemblée : on notera la récurrence du pronom « il » qui envahit le texte. De plus il n’est pas l’hôte, « un grand », auquel revient le rôle de diriger cette conversation.

Cela se traduit aussi par son manque de discrétion, avec ce rire amplifié par l’hyperbole : « il en rit jusqu’à éclater ». Bruyant à l’excès, il se fait remarquer, mais, plus grave encore, il s’est coupé de son auditoire, se laisse emporter par ses propres paroles, puisqu’il il rit « le premier » de ses « historiettes ». Isolé dans son narcissisme, c’est donc un conteur fort maladroit, qui devance les réactions de ses auditeurs.

Enfin il est bien, pour reprendre le titre de Théophraste, un « grand parleur », défaut annoncé par le verbe introducteur, « il discourt », et reproduit par la structure même de la deuxième phrase : l’asyndète, qui consiste à juxtaposer de courtes propositions, donne l’impression que le personnage a envahi l’espace par sa parole. La Bruyère montre que le personnage a perdu tout sens de la mesure en recourant au procédé de l’accumulation : les verbes s’enchaînent, jusqu’à « il récite » qui donne l’impression d’un discours préparé et débité à la façon d’un acteur. On notera aussi l’énumération des sujets abordés : « [l]es moeurs de cette cour, [l]es femmes du pays, [...] ses lois et [...] ses coutumes ». Rien ne lui est étranger, du plus général au plus particulier, jusqu’aux « historiettes », anecdotes frivoles. 

Même le ton qu’il adopte lorsqu’un contradicteur l’interrompt contrevient aux règles de la bienséance par son excès. Tandis que « quelqu’un se hasarde à le contredire », formule qui suggère la discrétion, une forme de calme et de retenue, lui « prend feu », image quasi guerrière, d’une violence excessive dans ce cadre mondain. A-t-il même écouté l’argumentation de son interrupteur : « il lui prouve nettement » ? Le doute est permis puisqu’il « ne se trouble point ». En fait il n’accepte pas que quelqu’un d’autre que lui puisse se faire entendre.

Son second défaut est le mensonge, ici favorisé par le sujet de conversation « une cour du nord », « région lointaine » encore bien peu connue au XVII° siècle. L’insertion du discours rapporté direct le rend plus flagrant, il semble se construire sous nos yeux. La litote qui l’ouvre, « Je n’avance, [...] je ne raconte rien que je ne sache d’original », bien loin d’atténuer la certitude du « je », en renforce le ton sec et péremptoire. Il s’agit bien, pour Arrias de réduire à néant l’objection, dont la netteté est reproduite par la succession des monosyllabes : « des choses qui ne sont pas vraies ». L’ampleur de la proposition suivante illustre la justification du mensonge, à partir de l’argument d’autorité au rythme ternaire en gradation : « Sethon, aabassadeur de France dans cette cour, revenu à Paris depuis quelques jours ». 

A ses mensonges, il ajoute donc deux défauts. D’une part, il manque de prudence : après cette contradiction, qu’il n’attendait pas, d’autres convives pourraient intervenir. D’autre part, il se montre vantard, d’où les trois subordonnées relatives qui suivent en gradation : « que je connais familièrement, que j’ai fort interrogé, et qui ne m’a caché aucune circonstance ». En se posant en familier de l’ambassadeur, presque en confident, il compte bien se faire valoir dans un monde où comptent les fréquentations que l’on peut avoir. 

=== Son souci de jouer le premier rôle dans un lieu mondain où l’apparence est un signe de qualité, mais aussi son amour-propre, ont donc conduit Arrias à dépasser les limites des convenances sociales en même temps que celle du bon sens. 

LE MASQUE ENLEVÉ

La Bruyère élabore le dévoilement en trois temps, suivant la construction du portrait.

Dans son ouverture, déjà, il présente le rôle de son personnage, tel un metteur en scène qui introduirait son acteur. Il oppose, en effet, son masque à la vérité. Le masque est mis en évidence par le rythme binaire, avec l’assonance, « a tout lu, a tout vu », complété par l’adjectif ironique : « c’est un homme universel ». Le passé composé, temps de l’achevé, jouant avec le présent de l’énonciation, renforce l’assurance de ce personnage omniscient. Mais, derrière, dans la coulisse, La Brouyère glisse deux indices qui révèlent qu’il s’agit là d’une illusion habilement construite : « il veut le persuader ainsi », « il se donne pour tel ». Puis l’accusation se fait directe : « il aime mieux mentir que de se taire ou de paraître ignorer quelque chose », ces deux infinitifs apparaissant synonymes. Dans cette société mondaine, où seule compte l’apparence, le silence n’est-il pas, le plus souvent, assimilé à la sottise ?

=== Le lecteur est donc averti avant même de découvrir le personnage en action. Mais cela n’enlève aucun intérêt à la suite du portrait, car La Bruyère va prendre soin de préserver notre attention.

Lors de la mise en scène, l’auteur continue son dévoilement progressif, par exemple avec la comparaison, « il s’oriente dans cette région lointaine comme s’il en était originaire », qui suggère que ce n’est là qu’un moyen habile de tromper ses auditeurs. De même, le verbe « il récite »le rapproche de l’acteur qui joue un rôle fictif.

=== La Bruyère fait ainsi de son lecteur un témoin privilégié, car il ne peut plus être dupe de l’illusion qu’Arrias cherche à créer.

Enfin les dernières lignes du portrait en forment ce que l’on nomme  »la chute », un dénouement qui provoque la surprise, une sorte de coup de théâtre. Il est souligné par le changement temporel, qui crée un contraste entre l’imparfait (« il reprenait ») et le passé simple, en rupture brutale même si le verbe, très neutre, suggère un ton modéré et calme : « l’un des conviés lui dit ». Le recours au discours rapporté direct donne plus de vie et de force à l’intervention, tout en la rendant plaisante car elle assène un coup définitif à ce bavard menteur et le réduit au silence. Le présentatif (« C’est Sethon ») amplifie la révélation, ainsi que le pronom mis en apposition (« lui-même »), l’apogée étant atteint par la dernière précision apportée : « et qui arrive de son ambassade ».

=== Le lecteur ne peut que sourire en imaginant la honte d’Arrias ainsi démasqué, et le rire probable des autres convives de le voir pris au piège. En même temps, cette chute satisfait la morale, puisque, dans ce monde où les apparences règnent trop souvent, la vérité a fini par triompher.

CONCLUSION

Ce portrait de La Bruyère est enraciné dans son époque : Arrias est d’abord condamné parce que, dans sa parole et dans son comportement, il n’en respecte pas les codes. Par contre-point et guidé par l’auteur, le lecteur peut alors dégager l’idéal de « l’honnête homme ». Le portrait a donc une fonction évaluative.

Ce texte nous permet aussi de dégager les caractéristiques de ce genre littéraire, qui, par sa brièveté, impose des contraintes : il doit capter l’attention par son amorce, plaire au lecteur en l’intriguant, enfin le surprendre, voire le faire sourire par sa chute. En plus, il combinera, au XVII° siècle, la vraisemblance, règle de l’art, et la satire, d’où le difficile équilibre à trouver entre les effets de réel (gestes, ton, discours direct) et la nécessaire exagération qui permet de construire la caricature.

  

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